‹ Testament d'Auguste ComteChapitre 94 sur 112 · CENT TRENTE-CINQUIÈME LETTRE · texte numérisé non relu

CENT TRENTE-CINQUIÈME LETTRE

Dimanche soir (10 li.) i Janvier IS46.

Mon cher ami. c'est bien à moi de bénir les circonstances qui nous ont rapprochés. J'ai tout à gagner dans nos relations, et vous ne trouvez en moi qu'un bien timide écbo de vos sentiments et de vos idées.

Comme à vous, la journée d'hier m'a fait du bien, j'aime à m'instruire sans me fatiguer, et j'en trouve toujours l'occasion dans nos causeries.

Votre bonne lettre m'est arrivée aujourd'hui, après une assez désagréable épreuve. J'avais ce matin écrit un mot à ma mère pour lui demander de vouloir bien laisser subsister mes arrangements nouveaux. Je lui disais que je dînerais en famille le Dimanche pendant le séjour de Léon ; et que ma santé elle-même se trouvait bien d'une espèce de régime particulier. Je fus surprise de la voir arriver chez moi dans une disposition hostile à mes vues ; elle me parla de ses embarras actuels, de la nécessité de nous réduire extrêmement, et de ne faire aucune autre dépense que celle de la vie alimentaire. Enfin elle me donna mes cinquante francs, mais en me représentant qu'elle ne pouvait rien faire de plus pour moi que ce qu'elle m'avait donné en étrennes ainsi que

mon père, et qu'il fallait attendre comme cela le payement de mon écrit. Rien de tout cela ne me fâche parce que je connais la situation commune. Mais cela me prouve toujours l'existence des anciennes tendances, et l'importance des services que vous m'avez rendus, mon cher ami. Je vais avoir à payer mes cinquante francs de terme, que ma mère ne prévoit jamais. Si elle ne me les offre pas, je vous les demanderai encore, puisque vous m'y encouragez si affectueusement. Sur mes quarante francs d'étrennes. j'en ai donné huit à ma portière, six à mon petit neveu, deux à mon facteur. .Te n'ai heureusement besoin de rien pour mon entretien ; ainsi je patienterai. Mon feuilleton fera à peu près quatre fois la Lucie. Je compte sur lui pour dessiner un peu ma situation : je suis bien heureuse d'avoir des forces passables maintenant.

Voilà, mon cher ami. les graves événements de ma vie. Ils m'affectent très peu en comparaison des émotions journalières, et je crois que je finirai par devenir philosophe au sein de mon juchoir. Ma mère n'a, en réalité, avec moi. ([ue des torts de forme: elle tient à me faire sentir les écueils de l'émancipation. Cela l'a poussée aujourd'hui à me montrer mon travail actuel comme devant la fonder : cela est assez drôle. Je gagne toujours le point capital dans nos luttes, et je suis très contente du parti définitif que voilà.

Je voudrais bien, mon cher ami, |)ouvoir vous offrir quelques nouvelles (-(inzonr. comme vous voulez bien nommer ma fleur. Mais je ne retrouve que des lambeaux incorrects et indignes de vous. Il y a déjà bien longtemps que j'ai fait l'autodafé dont je vous ai parlé, et je crois qu'il y aurait eu peu de triage à faire, si ce n'est sur Élisa Mercœur où il y avait d'assez jolies pensées. Je ne me rappelle que les derniers vers :

Quoi ! l'avoir au jeune ùgv ! le sentir dans son cœur Ce fardeau du g'énie qui vous mène au malheur ! Pourquoi ces tristes dons ! Ce sont crimes des dieux : Mais j'adore et m'incline, Mercœur est dans les cieux.

Bonsoir, mon tendre ami : dix heures sonnent, j'ai passé cette soirée de neiji-e avec Lucie et avec vous. A demain : lecevez. en

attendant, mes vœux de chaque jour pour votre santé et votre repos.

A vous de cœur.

{^LOTILDK \.

CENT iIlENTi:-SI\li:ME LETTRE

.MriiUi soir U Janvier 1846 (iî h.;.

Les nouveaux embarras que vous m'indiquez me paraissent, ma très chère amie, plus graves qu'à vous. Ce n'est pas quant au besoin immédiat dont vous me parlez ; car j'aurai demain le plaisir de vous remettre ce qu'il exigera. Mais je pense surtout à un précédent général doublement funeste, qu'il vous importe de prévenir, et que vous pouvez, en elîet, éviter par une conduite ferme et délicate.

D'une part, le récent procédé de votre mère tend à établir entre vous et les vôtres une sorte de communisme domestique, qui ne pourrait tourner qu'à votre préjudice personnel. La somme envoyée annuellement par votre oncle vous est uniquement destinée, à raison de vos malheurs exceptionnels : il ne faut pas qu'on l'absorbe insensiblement pour aucun autre usage, même le plus légitime. Vous ne pouvez, sans doute, rester indilîérente à la gêne actuelle du ménage fraternel : mais il est indispensable que votre propre droit soit d'abord reconnu ; vous-même y ferez ensuite les restrictions convenables, dont au moins le mérite doit vous appartenir.

Avant d'atteindre pleinement ce but par une relation directe avec votre oncle, vous pouvez invoquer, pour cette légitime répartition, la délicatesse de votre frère, qui doit répugner à laisser ainsi détourner ce que le donataiie vous destine. C'est de vous seule, et non de votie mère, que doit dépendie, s'il y a lieu, une telle modilication. Dans un ras t\\lrême,"vous seiiez nioralomoiil autorisée à faire intervenii- ici la protection paternelle, alin (le

prévenir un abus maternel, qui vous dégagerait assez du secret promis.

En second lieu, vous devez aujourd'liui empêcher soigneusement qu'on ne subordonne trop tôt votre existence immédiate à un revenu littéraire qui n'existe encore nullement, et dont la réalisation prochaine est fort éventuelle. Vous n'en êtes pas au point que votre mère puisse se croire ainsi dispensée de l'assistance qu'elle vous a fournie jusqu'ici. Quand votre travail actuel sera terminé, son ellicacité j)éeuniaire pourra encore éprouver de sérieux obstacles, ou au moins de notables retards. Son insertion au yalioïial peut donner lieu au renouvellement d'infâmes tentatives, contre lesquelles votre digne résistance n'aura peut-être d'autre recours certain qu'une rupture totale. Même à part tout ignoble calcul, cette publication successive, tombant dans la saison des bavardages parlementaires, renforcés cette fois des intrigues électorales, peut involontairement subir des intermittences qui ajourneraient beaucoup la réalisation financière, (l'est seulement quand le profit aura été obtenu, du journal ou de l'éditeur, que votre mère sera raisonnablement autorisée à se décharger ainsi d'une partie correspondante de vos nécessités matérielles. Jusqu'alors, votre régime séparé ne peut légitimer aucune diminution, puisque ce mode d'alimentation n'augmente nullement les frais.

Nous pourrons demain, chère Clotilde, causer amplement de ces deux points essentiels, sur les(|uels ma sollicitude devait pourtant provoquer déjà volie attention spéciale. \'ous ferez à la famille les concessions que pourront vous prescrire les circonstances actuelles : mais il faut qu'elles soient nettes et volontaires, d'après une juste stipulation préalable de vos droits permanents. Si vous n'y veilliez convenablement, vous finiriez par ne recevoir presque rien, en restant néanmoins assujettie à d'apparentes obligations personnelles, même quand on aurait réellement appliqué à d'autres usages la majeure partie de ce qui est envoyé pour vous.

Dans la longue visite que votre frère m'a faite Dimanche, j'ai été, à divers égards, plus content de lui (|ue je ne l'espérais. En me parlant de sa pénible situation, il m'a paru décidé à tout entre

prendre pt)ur en sortir dignement, sans même excepter les cairières industrielles. Je ne sais toutefois s'il faut compter beaucoup sur la persistance de cette énergie inusitée.

Adieu, ma bien-aimée ; Sophie vient de me rassurer un peu sur votre santé, en m'apprenant qu'elle vous a trouvée chantant. Je vous félicite de conserver toutes vos forces, physiques et morales, au milieu de ces nouveaux embarras. Mais je n'en suis nullement surpris: car. chez les nobles natures, de telles ditlicultés n'aboutissent souvent qu'à mieux animer en élevant davantage, comme je l'ai moi-même éprouvé plus d'une fois, quand elles ne se compli((uent pas de chagrins du cœur. Quoi qu'il en soit, votre heureuse disposition augmente encore ma sympathique adoration. Adieu, ma Clotilde. jusqu'à votre bonne visite de demain.

A vous pour toujours.

Axe COMTE.

Malgré son incorrection prusoditjue. votre noble et touchant linal sur Elisa Mercœur me fait vivement regretter de ne pouvoir posséder toute la pièce.

( : i: A T T 11 E \ T i: - S i: V T I È ME LE T T R i:

.leiHli matin 8 Janvier 185U.

Vitus avez le cœur d'un chevalier, mon excellent philosophe ; et c'est une belle chance dans la vie d'une femme malheureuse de rencontrer un ami comme vous. Je serais bien riche si j'étais aimée de tous côtés comme vous faites : on me voterait la paix à l'unanimité, au lieu que je suis vraiment seule à la fabriquer. Nous, qui me remerciez toujours du courage que je vous ai fait trouver contre les tracasseries, vous êtes bien l'auteur de celui que je sens en moi. Je vous dédie donc, du fond du cœur, tout ce qu'il me fera accomplir de bon et de digne de vous.

J'espère que vous trouverez de bonnes vues dans ma nouvelle

œuvre. J'ai imaginé de mettre en regard de la mère excentrique une mère modèle faisant une fille heureuse ; le tout se passe en esquisse, mais n'y est pas moins tracé. Peut-être vous donneraije Samedi ma seconde partie à lire : j'ai à la copier seulement.

Bonjour, mon tendre ami ; portez-vous bien, et comptez sur ma profonde alîection. Je vous embrasse de C(i.nii'.

CLOTILDE

Au moment de faire partir ma lettre, je la rouvre, mon cher ami, pour vous demander une chose à laquelle j'avais déjà pensé. Voudriez-vous, vous qui pensez si éloquemment et si bien, me faire la substance d'une lettre, à la fois philosophique et sentimentale, sur les amntages et l'importance de l'institution de la famille et du mariage ? Ce serait un morceau que je me glorifierais de vous devoir, et qui ferait saillir mon personnage de Stéphane dans son action sur Willelmine. Par une note accessoire, je pourrais indiquer que cette lettre a été adressée h Vauteur par l'auteur de la philosophie positive. Je vous demanderais de la faire cadrer le plus possible avec la forme roman, c'est à-dire de la rendre aussi intelligible aux indolents qu'aux penseurs, et de grouper le plus possible les idées. Je vous demande là un véritable cadeau : mais vous vous entendez si bien à gâter vos amis, que vous leur y faites prendre goût.

Stéphane n'a pas vu Willelmine, il lutte avec elle à distance, et cherche dans ses propres convictions sa chaleur et son zèle. C'est donc tout à fait une pièce positive que je vous demande.

Maintenant, mon cher ami, il faut que je vous demande aussi de ne vous gêner nullement pour me faire ce plaisir ; il faut de plus que je vous recommande de me refuser, si vous avez pour cela le moindre motif. Je suis avec vous en toute confiance, et j'accepterais toujours avec joie les témoignages de la vôtre.

Je vous embrasse derechef.

CENT trp:nte-hi itii:me lettre

Vendredi '.i Janvier 18'i<i riiidiV

Votre charmante lettre d'hier, ma très chère Clotilde, m'a procuré plusieurs douces satisfactions. Sans me parler de votre santé, elle m'en confirme l'amélioration, par un ton soutenu de sécurité spontanée et d'activé confiance, incompatible avec d'intimes perturbations physiques. Elle m'annonce aussi la consolidation de notre sainte alîection, puisque vous en sentez autant que moi l'heureuse efficacité personnelle. Une telle intimité, quand elle est très complète et bien enracinée, constitue certes la plus puissante ressource habituelle contre toutes les diverses tribulations de la vie réelle : nous en voilà tous deux également convaincus par une suffisante expérience spéciale, qui nous dispose mieux à développer dignement les avantages mutuels de cette cordiale association. Nous aurons, j'espère, longtemps à bénir ensemble l'année qui vient de finir, pour avoir vu surgir notre profonde sympathie naturelle, à laquelle.de paît et d'autre, il ne manquait qu'une suffisante occasion de rapprochement. Enfin, je suis heureux d'apprendre, par cette excellente lettre, l'avancement continu de la noble composition dont je vous ai félicitée aussitôt que vous l'avez projetée, comme devant imprimer un grand caractère à toute votre belle carrière littéraire.

E'honorable demande que vous m'adressez, à cette occasion, me touche beaucoup, en me confirmant votre digne résolution de consacrer votre talent à une sage et énergique défense des vrais principes sociaux contre l'inévitable débordement des vulgaires utopies anarchiques. Vous sentez, ma bien-aimée, qu'il me serait impossible de vous refuser la première assistance vraiment importante que vous ayez réclamée de moi jusqu'ici. Si je ne considérais, à cet égard, que votre propre aptitude, je me bornerais à vous conseiller la lecture attentive de ce que mon grand ouvrage contient de directement relatif à ce beau sujet, surtout dans l'avantdernier chapitre du quatrième volume: votre heureux

talent féminin tirerait certainement un parti suffisant de ces inspirations fondamentales. Mais je me procurerai un vif plaisir de cœur, au milieu de mes occupations actuelles, en faisant moimême, à votre usage, ce petit travail spécial, qui consiste, au fond, pour moi, en une certaine anticipation sommaire sur un chapitre essentiel du second volume démon nouvel ouvrage. Puisque je suis, à vos yeux, un vrai chevalier, ne dois-je pas m'estimer heureux que ma dame me commande quelque prouesse déterminée ? Je crains seulement de n'avoir pas le temps de l'accomplir aussi promptement que je le désirerais, quoique j'espère ne vous retarder nullement. Quels que soient mes efforts pour m'y rapprocher des formes que vous devez préférer, le défaut de souplesse que je sens inhérent à ma manière ne me permet pas de vous garantir d'avance contre la nécessité d'une sorte de remaniement secondaire, qui toutefois \ous serait facile, afin d'harmonier assez le ton de ce morceau avec celui de votre œuvre. En ce qui concerne l'indication d'auteur, je vous laisserai pleine liberté de suivre la résolution que vous jugerez la plus utile à votre succès. Je serais heureux de vous faire, en celte occasion, dans le secret de nos cœurs, un cadeau vraiment complet : mais si vous pensiez que mon nom puisse faciliter votre éminent début, j'éprouverais autant de plaisir à vous procurer une telle satisfaction. A quelque époque que notre pure amitié se trouve connue du public, je sais d'avance qu'elle sera bientôt jugée également honorable pour tous deux.

Adieu donc, ma tendre et noble Clotilde ; à demain notre chaste baiser : à toujours la sainte effusion de nos intimes sympathies. Amour et respect,

(:OKHESPONJ)ANCK. isi

(j:\t tue\te-m:i \ ii^Mi- lettre

Vcnilroili soir 9 .laiivirr 1S4G.

J'accepte le rndriin, mon cher ami. et avec une (endie reconnaissance. Mais alois ne prenez la peine que de me taiie un aper(;u des plus saines idées sur ce grand sujet. Je seiais peut-être mal habile à les extraire d'un ouvrage destiné aux savants ; et, comme vous avez tout le mois pour rédiger ce morceau, j'ose accepter le travail. Je le mettrai au niveau du reste pour la forme ; cela m'évitera peut-être l'épithète de pédante, dont on a si vite gratifié une femme.

Je vous remercie de vos sollicitudes de toute nature. Ma santé vaut vraiment mieux, quoique je tousse beaucoup trop ; mais je suis quitte des crachements de sang et des battements de ccihii- : c'est déjà un bon pas de fait. Quant à mes journées, elles passent probablement plus vite que celles de la plupart des duchesses : il ne faut donc pas importuner les dieux.

La bonne Sophie m'a donné d'assez satisfaisantes nouvelles de votre santé; son attachement vous fait honneur, mais il ne m'étonne certes pas. A demain, mon cher philosophe. Je ne vous ai rien copié, parce que je me réserve de le faire pendant trois ou quatre jours où je ne composerai pas. Je deviens amie de mon germe de santé, car je sens que la force serait bien précieuse pour moi. Bonsoir, mon cher ami. Puissent tous mes vœux se réaliser en proportion de leur ferveur ; ceux surtout qui ont votre bonheur pour objet !

A vous d'alfeclion.

(Iloti i-Di: \.

\sî TESTAMENT D'AUGUSTE COMTE.

CENT Ol AllAATIÈME LETTRE

Dimanche soir 11 .lanvier Md (il h.).

Vous serez peu surprise, ma bien-aimée, que nos charmants afiieux d'hier aient assez redoublé mon zèle pour me faire accomplir aujourd'hui la douce obligation réservée d'abord à une autre semaine. Privé des Italiens par des coliques passagères, j'ai heuleusement laissé le bon M. Lenoir occuper mes deux stalles, et je me suis couché avant l'ouverture. Quoique ayant très peu dormi, j'ai bien préparé, dans mon lit. l'honorable tache que vous m'imposiez, et je viens de l'achever sous une énergique impulsion, soutenue pendant plus de dix heures. N'en craignez pas les suites, ma noble amie; vous voyez qu'il me reste assez de force et de temps pour vous remercier avec tendresse, et je vais, sans doute, obtenir ainsi une meilleure nuit. Il y a très longtemps que je n'avais fait un tel excès de travail, et je ne regretterai pas d'avoir essayé combien j'en suis encore susceptible. Tout est ici dû à votre inspiration, ma céleste Clotilde, le sujet, le zèle, et même la verve. J'ai travaillé sans vous perdre de vue, et les yeux fixés sur le ihnt (lu ((fnv. L'amour seul, et un noble amour, peut faire passer de telles journées, où l'on sert directement l'Humanité en satisfaisant les plus chères allections privées. Ce n'est qu'en me reportant à l'heureuse matinée où le même sentiment m'inspira la Sainie-Clotilde, que je puis retrouver une aussi délicieuse activité. Si j'eus alors le mérite de la spontanéité, j'ai eu aujourd'hui celui de l'obéissance, qui certes, quoique d'une autre nature, n'a pas moins de prix en amour. Là, j'avais l'espérance de vous surprendre heureusement ; ici, j'ai la certitude de vous servir dignement : laquelle est donc préférable? Quant à l'étendue, à l'importance, et à la difficulté, le travail actuel l'emporte certainement, quoique je m'y sois borné au mariage. Pour le mérite intrinsèque, le temps ne fait rien à l'affaire, comme dit Alceste : mais il influe beaucoup sur la valeur cordiale de l'exécution. Je suis donc tout fier auprès de vous d'avoir, en un jour, achevé cette

COR H KSPON IJ A N( : K. is:i

ébauche: il ne me reste qu'à la récrire, el, niaigté mes corvées journalières, \oiis l'emporterez Mercredi. Ma récompense immédiate consiste aujourd'hui à ne pas me couchei' sans vous remercier dignement de m'avoir ainsi ouvert l'année, et permis d'employer aussi bien mon dernier Dimanche libre. Le surcroît d'activité déterminé par cet amoureux accès de travail tournera d'ailleurs au prochain avantage de ma propre élaboration actuelle. Telle est, d'ordinaire, la précieuse influence de toute inclination bien placée. Ne soyez donc pas étonnée, ma tendre amie, ((ue l'ensemble de cette heureuse journée tende spécialement à foitifier l'amour et le respect de

N'otre dévoué philosophe.

A" COMTK.

CENT Ql AIUNTE KT l NIKME LI:TTRE

Liiiiili malin l'2 Janvier ISiG.

Mon cher philosophe. Sophie vous portera mes remerciements, en attendant que je vous les olîre moi-même Mercredi. Je suis bien touchée et bien confuse de la nouvelle preuve de dévouement que vous me donnez. J'espère que vous en retirerez tout le plaisir et moi l'honneur, ce qui vous fera certainement double profit. Tout en regrettant sincèrement votre peine, je ne puis me défendre en secret de jouir de votre courage, qui me procure si vite un résultat très digne d'être attendu ; j'aime à penser que ce petit excès ne vous aura pas trop fatigué, et que je vous trouverai bien portant Mercredi. Ma belle-sœur s'embarque ce jour-là; c'est à deux heures. Si je la conduis à la voiture, peut-être n'arriverai-je chez vous qu'un peu plus tard : en voici la cause d'avance.

A ce soir, mon excellent ami ; je vous embrasse de cœur.

CENT 01 ARANTE-I)F.UXIÈME LETTRE

Jeudi soir 15 Janvii-r 1856.

Mon digne philosophe, je viens de lire avec- un vif intérêt et une grande attention la composition distinguée dont vous avez bien voulu ine faire le cadeau. Je conçois tout le prix que peuvent acquérir des idées par leui- filiation, et je sens que la seule grande manière de les produire est de les échelonner sur nne base. Malheuieusement, nous avons tous encore un pied en l'air sur le seuil de la vérité ; nous regardons les champions dans l'arène sans nous soucier de prendre part au combat. Aussi il ne nous reste que de petits rôles et de vraies entraves pour peu que nous nous dirigions du côté du bien. J'en suis là ; je ne me sens pas de force à abdiquer un grand doute avant de me trouvei' munie ; par conséquent, je ne puis puiser ma morale que dans mon cœur et l'édifier que sur le pur sentiment ; c'est assez le lot d'une femme au reste; elle gagne à marcher modestement derrière le convoi des novateurs, dût-elle y perdre un peu de son élan.

Je passerai sous silence tout ce qui se rattache aux systèmes épuisés et au nouveau, et je trouver^ai encore à tirer un bien bon parti de ce ruorceau philosophique. Je vous en remercie donc du fond du cdour. nron cher ami, comme de tous les plaisirs que vous rire faites si tendrement. Si j'étais un homme, vous auriez en moi un disciple enthousiaste; je vous offre en indemnité une sincère admiratrice.

Au revoir, mon cher ami ; je vous quitte en même temps que le jour ; cinq heures sonnent, et l'on peut clore une lettre dans mon donjon, c'est assez joli en Janvier.

Je vous embrasse tendrement.

Clotilde V.

Dimancbe 18 Janvier 1846 (mkli).

La douce intimité de cette heureuse semaine ne m'a pas empêché, ma bien-aimée. de sentir que. quoique noblement occupé de vous, je suis pourtant privé depuis huit jours de la satisfaction spéciale de vous écrire directement. Aussi me félicité-je d'avoir à répondre aujourd'hui à votre charmante lettre d'avant-hier matin, dont je n'ai pu encore vous remercier assez.

Votre manière d'utiliser la petite composition philosophique qui absorba si délicieusement mon dernier Dimanche réalise pleinement toutes mes espérances. J'ai dû l'écrire avec les allures systématiques qui me sont propres, et sans lesquelles il me serait dif- (icile d'exécuter rien de satisfaisant. Mais il est très naturel, et même fort convenable, que vous les y écartiez finalement, pour vous y borner aux considérations sentimentales, qui seules conviennent à votre aimable talent, auquel j'espère avoir ainsi préparé, sur ce giand sujet, d'utiles indications. C'était là tout mon projet, en vous faisant, dans le secret de nos cœurs, cet alîeetueux cadeau. Je suis heureux de le voir aussi judicieusement apprécié par vous, suivant la parfaite mesure convenable à votre sexe et à votre destination, comme à la situation actuelle des esprits et des cœurs.

Dans cette précieuse occasion, nous pouvons, j'ose le dire, ma digne amie, nous glorifier tous deux d'un noble concours spontané à la sage justification d'une institution fondamentale, dont nous avons eu pourtant, par de douloureuses exceptions, beaucoup à snulliii- personnellement. Si ces circonstances individuelles pouvaient être convenablement divulguées, elles augmenteraient sans doute la puissance générale de nos motifs, en faisant sentir corn bien doivent être réelles et profondes des convictions aussi contraires aux impulsions directes de nos situations respectives. Vous, mon incomparable Clolilde. qui fuies, à cet égard, à la fois plus irréprochable et plus malheureuse que moi. vous avez pourtant pris la digne initiative de celle sainte coopération ! Serait-il diuic

possible (iiriine telle épreuve ne tendît spécialement à lortifieimon respectueux amour! Admis à contempler de près des vertus si éminentes et si modestes, pourrais-je ne pas me sentir de plus en plus touché, en mêmetemps qu'honoré, d'unetelle affection! Les expressions me manquent pour vous témoigner toute ma reconnaissance d'une tendresse par laquelle je me sens chaque jour poussé nu plus intime perfectionnement aussi bien qu'au plus doux bonheur. Viennent, s'il le faut, des traverses et des luttes nouvelles ; la force ne me manquera jamais, sous aucun rapport, tant que je pourrai compter sui- mon inappiéciable amie. Dussé-je même être momentanément abandonné de tous les autres, ma principale satisfaction serait encore de me dévouer pour elle.

.le puis aujouid'liui, ma très chère Clotilde, vous remercier spécialement de la situation à la fois calme et délicieuse où nous sommes enfin parvenus, et qui certes est surtout due à votre alîectueuse sagesse. Le temps s'écoule avec rapidité sur notre sainte intimité, qui déjà commence à s'appuyer d'un véritable passé ; et je sens, avec une profonde satisfaction, qu'elle s'enracine de plus en plus en s'épurant davantage. Une pleine confiance mutuelle s'est maintenant établie, et j'espère qu'elle ne sera plus troublée, puisqu'elle résulte d'une juste appréciation du présent, sans aucune vicieuse anticipation de l'avenir. Hésigné aux lacunes aduellcs de voire conir, je me félicite que du moins vous acceptiez l'entière possession du mien. Aussi vous dois je une intime gratitude pour m'avoir autorisé à vous témoigner habituellement, sans aucune vaine dissimulation, des sentiments jusqu'alors inconnus, qui doivent consoler et embellir tout le reste de ma vie.

L'heureux incident qui m'inspire cette expansion spéciale me semble, adorable amie, très propre à caractériser spontanément la solidité de notre affection, qui désormais se trouvera, j'espère, de plus en plus liée ainsi, de part et d'autre, à notre essor social. Bien loin que nos travaux respectifs tendent à nous séparer, ils vont devenir un puissant moyen de fortifier notre cordiale association par la convergence habituelle de nos vues et de nos efforts. Grâce à l'éminente nature de l'être chéri, la défense des vrais principes sociaux se transforme pour moi en acte journalier d'adoration personnelle. Laissez moi, ma noble et tendre Clotilde, bénir,

CORKESPOxNDANCE. ',S7

à vos genoux, cette admirable coïncidence qui doit à la l'ois me l'aire aimer davantage mou tt*avail et mieux apprécier mon alîec tion.

Amour et respect éternels.

A" COMTE

CENT QIARANTE-QLATRIÈME LETTUE

Dimanche soir 18 Janvier 184(j.

Mon tendre ami. je suis quitte de mes angoisses; elles ont abouti à une énorme sueur, par laquelle se sera enfui le foie de morue, je lui souhaite bon voyage. En me couchant hier, je me croyais retombée dans le néant : aujourd'hui, me voilà, grâce à Dieu, sur des jambes raisonnables.

Je pense toujours à vous dans tout ce qui m'arrive, en bien comme en mal, en riens comme en événements ; et je sens bien que je ne vous importune pas en vous le prouvant.

Ma mère a eu hier la surprise de Pasquale, et elle s'est beaucoup amusée, malgré son regret d'avoir privé Max de cette petite distraction. Je suis heureuse qu'ils vous doivent aussi quelque chose de leur coté ; il m'est doux de partager ma reconnaissance.

A demain, mon cher ami. Si cela est égal à vous et à Sophie, voulez vous qu'elle vienne demain au lieu de Mardi? Je retournerai peut être chez M. (irandchamp ; et. dans ce cas. je lui repoilerais son appareil. Je vous embrasse tendrement et vous aime de même.

A vous d'allection.

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