CENT QUARANTE-SIXIÈME LETTRE
Vendivdi iiiiilin î3 Janvier 18'i6.
Bonjour, mon cher ami ; Sophie vous apportera ce souhait-là de ma part. Je reviens toujours dans ma solitude pénétrée de la bonté et de la noblesse de votre cœur, ainsi que du bonheur que j'ai eu de vous acquérir. Je vous place au sommet des tribulations jour-
CORRESPONDANXE. 489
nalières comme un éteiulard destiné à les vaincre: un attachement véritable est le plus beau fleuron qu'on puisse sigiialei- à l'ennemi.
Je vous embrasse tendrement,
GLOTILDE.
CENT 01 \ii\nïe-si:i>tii:me lettke
Diinanclie nialiii 2"i .lanvicr 1846 ;K' l'- •
Huoique la réouverture de mon cours doive désormais diminuer beaucoup la disponibilité de mon Dimanche, j'espère, ma très chère amie, qu'elle ne m'ôtera pas entièrement le bonheur dont j'ai si souvent joui pendant les six derniers mois, de m'occuper spécialement de vous ce jour-là. J'aime à vous le prouver déjà en vous adressant ces deux lignes cordiales avant d'aller à ma séance initiale. Votre noble ascendant a désormais lié profondément chez moi l'essor habituel des plus hautes pensées à celui des plus tendres sentiments. Ne soyez donc pas surprise que je tienne à inaugurer secrètement ce seizième service annuel par un souvenir spécial de ma bien-aimée. Je ne puis voir revenir cette journée sans me rappeler aussitôt combien l'ensemble de mon existence se trouve heureusement changé depuis la dernière réouverture, par la noble tendresse qui m'anime. Cette courte efîusion ne peut d'ailleurs que me préparer mieux au ministère que je vais rem plir, en faisant spontanément prévaloir la disposition d'àme la plus favorable à un tel acte philosophique.
Le charmant bonjour auquel je n'ai pu répondre avant hier me laissera le souvenir permanent d'une affectueuse expression caractéristique, dont j'éprouve le besoin de vous remerciei' spécialement, quand vous y avez daigné mentionner votre l)onheur de indnpnh'ir. En elîet. c'est bien là, ma (llotilde. le mol f|ui nous convient mutuellemenl. pour désigner à chacun de nous sa meilleure propriété. Plus notre intimité se développe et se consoli(lt\
von TESTAMENT D'AUGUSTE COMTE.
mieux je sens journellement que cette cliaste union est devenue chez moi la principale condition d'un bonheur que j'avais toujours ardemment rêvé, mais sans pouvoir hélas! réprouver jamais avant d'avoir subi votre bienfaisant empire.
Combien je le comprenais hier, par exemple, pendant ces heures trop rapides de tendre contemplation et de libre épanchementqui chaque semaine me ramènent maintenant dans votre auguste solitude ! Quoique je ne vous aie point encore remerciée assez directement de cette incompaiable concession, vous savez que j'en sens dignement tout le prix, (ihacune de nos deux libres entrevues hebdomadaires a son heureux caractère propre. Le jour que je vous reçois, il me semble que je commence entin à posséder convenablement un véritable intérieur. Mais, quand je viens vous voir, c'est vous-même (|ue j'apprécie surtout. La noble simplicité de votre modeste asile me rappelle plus vivement et vos malheurs excej)lionnels et les éminenles qualités de votre cœui- comme de votre esprit. Tout ce (|ui nrenloure v tend spécialement à me pénétrer davantage d'une alleclueuse admiration, que ranimeiail moins une brillante demeure, (le contiasle involontaire entre votre situation et votre mérite me fait mieux apprécier alors l'aimable résignal ion (|iii vous dispose habituellement à attendre sans impatience un plus digne avenir, que bientôt, j'espère, déterminera votre sage peisévérance dans une précieuse élaboration.
Adieu, ma noble et lendrr Cjulilde ; conii»tezà jamais sur le res pectueux anuuir dont votre cher philosophe se sent aussi lier qu'heureux.
A" COMTE
nuoi(|ut' j"aie 1res peu donni. je suis assez bien |i(ir(ant pour espérei- que ma séance m'excitera sans me fatiguer, malgré la solennelle émotion qu'une longue habitude et une pleine conviction ne m'empêchent pas d'éprouver lors de chaque réapparition annuelle devant mon public. L'acte d'adoration que je viens d'accomplir rapidement m'inspire, je le sens, un surcroît de zèle et de confiance pour le devoir (|ui va m'arracher à vous.
CENT qlïara.me-iihtième lettre
Mardi soir 57 Janvier 1846 (4 li.)-
Je vous ai souvent remerciée, ma très chèie Ciotilde. pour la profonde amélioration qu'éprouve l'ensemble de mon existence morale, depuis que j'ai le bonheui- d'être épris de vous. La salutaire réaction mentale de ce noble sentiment s'est manifestée, dès le début, par ma cordiale composition sur votre fête. J'en ai ensuite ressenti l'etlicacité philosophique en commençant, pendant les vacances, mon second grantl ouvrage. Maintenant la réouverture de mon cours volontaire amène naturellement une nouvelle manifestation de cette heureuse influence, qui va certainement perfectionner beaucoup mon action orale, comme auparavant mon aciion écrite ; je dis action, car, chez un philosophe, elle consiste surtout à parler ou écrire, au lieu de méditer. En me livrant, quinze jours avant, au plaisir de composer l'intime cadeau que vous aviez bien voulu me demander, vous savez que j'en prévoyais une précieuse réaction personnelle. Je sens, en effet, que ce nouvel acte d'un respectueux amour a beaucoup contribué au puissant ébranlement que m'occasionne aujourd'hui une nouvelle exposition sommaire de l'esprit fondamental de ma philosophie, que je n'avais pas encore systématisée publiquement d'une manière aussi ferme et aussi nette. A'ous savez, réciproquement, ma bienaimée, d'après une expérience déjà sutfisante, que l'essor de ma vie active, comme celui de ma vie spéculative, ainsi perfectionnés tous deux par mon heureuse alîection pour vous, bien loin de tendre eux-mêmes à l'amortir, n'aboutissent réellement qu'cà la rendre et plus pure et plus profonde, i.'alîectueuse lettre que je vous écrivis Dimanche au moment d'aller ouvrir mon cours, et à laquelle vous n'avez encore rien répondu, vous annonce assez que l'action orale ne me détournera pas plus de vous que l'action écrite. Au contraire, plus cette double activité se développe, mieux je me sens disposé à vous chérir davantage. N'en soyez pas surprise, ma chèr-e amie, d'après la nature propre de
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mon grand but continu, qui. me ramenant toujours aux pensées d'ensemble, doit tendre à fortifier chez moi tous les sentiments bienveillants.
Si j'ai tant tardé à ressentir l'efficacité personnelle de cette solidarité spontanée, c'est que mon cœur, quoique profondément disposé à la tendresse, avait, hélas! par une fatalité trop explicable, toujours manqué jusqu'ici d'un digne objet d'adoration. Car une telle influence mutuelle ne peut d'ailleurs se réaliser, au moins d'une manière durable, qu'avec un amour vraiment noble, qui puisse constamment supportei- une appréciation rétléchie. 11 faut, comme dans la chaste passion que j'ai le bonheur d'éprouver, que tout le cours journalier des événements et des pensées tende naturellement à faire mieux ressortir, à tous égards, l'excellence de l'être adoré.
A ce noble amo\ir. je devrai toujours, comme philosophe, de sentir enfin convenablement la prépondérance nécessaire de la vie affective, que j'avais jusqu'alors trop confusément appréciée, en accordant une attention exagérée à la vie active ou à la vie contemplative. J'avais bien établi, dans mon livie fondamental, que ni la pensée ni l'action ne peuvent constituer le centre essentiel de l'existence humaine, qui doit se rapporter surtout à l'alfection. Mais il fallait que cette conviction rationnelle fût consolidée et animée par un profond sentiment personnel, sans lequel elle ne pouvait acquérir un ascendant assez usuel. Tel est l'éminent service dont l'ensemble de mon essor sera toujours redevable, ma Clotilde, à votre adorable influence, qui ainsi contribuera beaucoup à rendre la seconde partie de ma carrière philosophique supérieure à la première, sinon quant à la pureté et à l'originalité des conceptions, du moins quant à la plénitude et à l'énergie de leur systématisation finale. Nos plus grands progrès consistent à perfectionner ruiiité de notre nature, individuelle et collective, en établissant une plus complète harmonie entre toutes ses tendances ou impulsions quelconques, si diverses et même si opposées. Or, ce perfectionnement doit surtout résultei- d'une plus entière prépondérance personnelle du sentiment (|iii I<mi(I le mieux à rniiiim générale.
Je sais, ma bien-aimée. que voiis revenez journellement des
préventions vulgaires qui accusent encore le positivisme systématique de sécheresse et de froideur. Ces reproches, qui n'étaient pas sans fondement tant que les conceptions positives restaient partielles, incohérentes, et limitées aux phénomènes matériels, se dissipent spontanément depuis qu'elles se complètent et se coordonnent en s'étendant aux idées morales et sociales. Aussi n'est-ce point pour continuer auprès de vous une justification désormais devenue heureusement inutile que je me suis laissé entraîner à cette rapide effusion philosophique. Mon seul motif a été naturellement de vous témoifj-ner la reconnaissance spéciale que m'inspire une nouvelle occasion de sentir profondément votre précieuse influence sur mon perfectionnement total.
Néanmoins, ma Clotilde, vous savez que. dans les rites sacrés, après l'hymne d'action de grâces vient presque toujours la sollicitation de quelque autre faveur. Vous ne serez donc pas étonnée de me voir terminer ce cordial remerciement par une humble demande. Il s'agirait de régulariser désormais l'aimable concession que vous m'avez faite spontanément, ces deux dernières semaines, en dînant toujours avec moi dans votre bienfaisante visite du Mercredi. L'expérience a déjà dû vous ôter.à cet égard, tout scrupule vraiment raisonnable, en vous prouvant que je vous traite avec une simplicité, non seulement amicale, mais presque conjugale; car je n'ai jamais invité, même en tête à tête, mes plus intimes amis, sans ajouter quelque chose au repas préparé pour moi. En vous promettant de persévérer dans cette économique cordialité, j'espère vous ôter d'avance tout motif de me refuser cette douce satisfaction hebdomadaire.
Adieu, ma très chère Clotilde ; je vous embrasse comme je vous adore, avec respect et ferveur. A demain.
ate comte.
Les précautions de santé que j'ai prises hier ont assez réussi pour me rassurer contre toute autre suite du dérangement survenu la veille.
CENT QUAUANTE-NEl VJÈME LETTRE
Mardi soir 27 Janvier 18i6.
Mon excellent ami. laissez-moi vous lelusec d'ici la tentante invitation que vous me faites. J'auiai, comme je vous l'ai prouvé, le plus grand plaisir à me réunira vous de temps en temps ; mais je ne puis réellement pas ériger ce plaisir-là en habitude maintenant ; vous devez voir que je ne suis pas esclave des convenances, et que je n'y sacrifierai jamais des sentiments honnêtes ; mais vraiment une femme qui s'en \a dîner chez un homme fait un petit tour de force. O serait tout autre chose si je i)ou\ais vous recevoir chez moi. N'ous comprendrez cela, j'en suis sûre.
.l'ai été bien reconnaissante de votre souvenir de Dimanche, et j'ai eu trois ou quatre fois la démangeaison d'aller vousentendre; mais mon cœur a si peur du chaud, de la foule, et de la marche, que je le laisse encore au régime des minuties. Au reste, je recueille le fruit de ma patience et de mes elforts, à mesure que je les pratique. Je supporte ma petite dose de travail, et je n'ai que des accès de malaise ; maintenant j'espère que je m'en tirerai enfin.
Bonsoir, mon cher philosophe : je suis bien heureuse d'être tranquillisée sur votre santé; soignez-la bien, et comptez sur le sincère intérêt qu'elle m'inspire.
Je vous embrasse alfectueusement,
CLOTILDK.