I. ïS
ChezBoileau c'est le droit sens qui se fait sentir avec le plus de force. Il l'applique au goût et justilie sa mission par d'excellents vers qui en deviennent les proverbes et les lois.
Tandis que brillaient tous les talents divers dont je suis loin d'avoir complété la liste, la philosophie vivait en paix avec la religion et l'aulorité, ou plutôt elle était un appui de l'une et de l'autre. Mallebranche, qui était assez grand philosophe pour se passer d'être théologien, aimait îi défendre les doctrines de saint Augustin et de la grâce sur le péché originel. La philosophie de Descartes fut ainsi jetée dans des controverses qu'il avait évitées avec soin de toute la hauteur et l'indépendance de son génie. Ce fut là peutêtre ce qui dans le siècle suivant exposa le plus la philosophie cartésienne aux Imprudentes et fatales agressions de Voltaire. Mais la discorde existait encore dans l'Église illustrée par les hommes les plus éloquents qu'elle ait produits. Sans parler des querelles du jansénisme qui ne vieillissaient pas, même quand le talent des docteurs avait veilli, ni de la guerre éternelle du protestantisme que Louis XIV et Louvois avaient voulu despotkjuement étouffer, une guerre s'était allumée entre les deux plus admirables Pères de l'Église,
Bossuet et Fénelon. J'ai déjà manifesté tout mon penchant pour le mysticisme, pour ce culte d'amour rapporté à la source divine; l'effet nécessaire en est d'atténuer ou de modifier des menaces terribles qui arrêtent les épanchements du cœur, et ne causent le plus souvent qu'une stérile épouvante. L'âpreté que Bossuet porta dans le combat eût dû faire pencher la balance en faveur de son rival. Mais Louis XIV intervint , et commanda les rigueurs du saint-siége contre le plus fervent apôtre de l'amour divin.
Je ne puis croire que cette victoire fut utile à la foi; le combat lui fut surtout funeste; ces divisions de l'Église devaient appeler tôt ou tard la philosophie à s'en rendre l'arbitre , et pour peu que son audace fût faiblement réprimée, elle pouvait frapper de l'un et de l'autre côté, et négligeant la théologie, porter ses coups sur la religion même. Le moment se préparait et c'était le roi lui-même qui hâtait l'explosion en voulant la prévenir par la violence de ses mesures, par le sanguinaire et monstrueux apostolat de ses dragons convertisseurs, et enfin par la révocation de l'édit de Nantes, absurde et funeste coup d'État, auquel applaudit non-seulement le vulgaire, mais l'élite des sages et des saints. Ce
276 ClIAF. XI. LA PHILOS. DANS LE GRAND SIÈCLE.
qui prouve que la philosophie était loin encore de porter tous ses fruits dans le grand siècle. Louis XIV, qui avait protégé la comédie du Tartufe et fait proclamer par Bossuet lui-même les libertés de l'Église gallicane, ébranla tout par sa dévotion tardive et despotique; il devint le vassal du salnt-slége et l'Instrument de la vengeance des jésuites contre le Port-Rojal. Elle se porta jusqu'à faire raser ce saint et docte asile où les Lettres provinciales avalent été écrites. Qu'arriva-t-il ? c'est que les armes dont Pascal avait le premier fait usage en matière de foi, passèrent bientôt aux mains beaucoup moins scrupuleuses de Voltaire. La tolérance était devenue le besoin le plus impérieux du siècle qui s'ouvrait. Comment et à quel prix serait-elle obtenue? Il était aisé de voir que la liberté religieuse appelait d'autres genres de liberté. La conquête n'en serait-elle pas cruellement achetée?
La religion chrétienne se combine très-bien avec l'optimisiuc, surtout chez les auteurs mystiques tels que sainte Thérèse , Gerson , saint François de Sales et Fénelon. — L'auteur Tésume et essaye de résumer et de développer l'optimisme de Leibnitz. — Influence de ce philosophe sur l'esprit et le caractère allemand. — L'auteur parcourt rapidement la philosophie anglaise avant V Essai sur l'homme de Pope , autre fondement de l'optimisme religieux; il l'oppose au pessimisme de lord Byron.
Ji; vais visiter maintenant l'Allemagne et l'Angleterre, et grâce à Leibnitz et à Pope, je me retrouve à mon point de départ, l'optimisme religieux, et après une longue excursion, a travers quinze siècles, dans le monde philosophique, je rejoins mon drapeau. Nous avons vu cependant la philosophie, après s'être confondue avec la religion chrétienne qui en est le plus admirable complément, reconquérir par degrés un pouvoir à part. Mais elle est moins forte par elle-même qu'elle ne l'est par le secours d'une religion qui
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prête des ailes à l'amour et à l'espérance, et nage au sein de la spiritualité.
La philosophie ancienne manquait de ce support. La spiritualité n'y était point assez fortement affirmée, et Platon lui-même l'ébranlait quelquefois par son doute académique. Ce philosophe avait, comme je l'ai dit, deviné l'optimisme sans pouvoir l'établir en système. Ni lui, ni aucun de ses disciples grecs ou romains, n'avaient pu entrevoir l'œuvre progressive de la civilisation. Ils bornaient la perfectibilité à quelques hommes d'élite et ne retendaient point à la société humaine. Ils formaient quelques sages, et puis ils leur souhaitaient de régner sur quelques peuplades, comme l'avait souhaité Platon dans sa république imaginaire et impraticable, ou comme Cicéron sur un grand peuple. Ces deux philosophes étaient contemporains de jours désastreux, l'un de la guerre du Péloponèse, l'autre d'une guerre civile de Rome. Que pouvaient-ils espérer pour le genre humain.'' ' ^'' '
Comme la philosophie ancienne s'était bornée à former quelques sages, la religion sembla longtemps ne s'occuper qu'à former quelques saints. Mais ses bienfaits positifs appliqués à la terre et aux institutions sociales se révélaient par degrés.
OPTIMISME DE LElllNITZ ET 1)E POPE. 279
Une grande force d'espérance est évidemment attachée à la religion chrétienne. L'école que l'on appelle mystique me parait le plus pur sanctuaire de l'optimisme. Il se fonde sur l'amour. Voyez avec quelle onction il s'épanche dans les épîtres de saint Paul, de saint Pierre e^ de saint Jacques ! Vous le retrouvez encore dans les homélies de saint Basile, de saint Jean Chrysostôme, de saint Grégoire de Naziance, dans les sermons de saint Bernard, et dans plusieurs écrits de saint Anselme et de saint Bonaventure , souvent même dans saint Thomas d'Aquin , malgré la rigueur de ses formes scolastiques. Sa plus vive ardeur brille dans les écrits de sainte Thérèse, qui fut un ange d'amour sur la terre. Le savant chancelier de l'université, Gerson, le reproduit dans plusieurs de ses ouvrages avec tant de feu, que je me vois forcé de le regarder comme l'auteur de V Imitation de Jésus-Christ, de tous les livres écrits de main d'homme, celui qui s'adresse le plus intimement à l'âme en souffrance et sait le mieux la réconforter. Tout h l'heure je cherchais à excuser le scepticisme de Montagne par les calamités et les fureurs religieuses de son siècle. Saint François de Sales était contemporain de ce philosophe et avait vu les longues horreurs de la Ligue. Oh! qu'il avait
pris lin refuge plus élevé contre tout ce qui pouvait percer son coeur et déconcerter sa raison ! Il reste immuable dans sa foi, dans son amour. Il sait le répandre dans tous les cœurs tendres et religieux et surtout dans celui des femmes, par une dévotion pleine de charmes; il ne le cède point en imagination à Montagne lui-même. Mais il sait bien mieux en régler l'essor; il couvre de fleurs le chemin escarpé qui mène au ciel.
Ce qu'il y a de remarquable dans saint François de Sales et dans les orateurs mystiques , c'est que malgré leurs extases et leurs contemplations séraphiques, ils sont, je ne dirai pas de tous les chrétiens , mais de tous les sages, ceux qui savent le mieux enseigner la morale pratique et l'appliquer aux circonstances les plus difficiles de la vie sociale, c'est que l'esprit de charité réside surtout en eux, et qu'il leur suggère une indulgence ingénieuse. Ils abhorrent la violence; et l'excessive rigueur en est un commencement. Quoique je sois plus sensible aux charmes du style de Massillon qu'au style sévèrement logique de Bourdaloue, je préfère celui-ci parce qu'il me fait moins désespérer d'obtenir les vertus chrétiennes.
Je viens de parler de Fénelon ; nul homme ne fut jamais plus propre à sceller l'alliance intime
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de la religion et de la philosophie; on "voit dans son Télémaque même, mais surtout dans sa Direction pour la conscience dan roi, qu'il voulait appliquer concurremment la religion et la philosophie aux institutions sociales et aux lois de sa patrie. Bossuet avait ilatté l'autorité absolue , Fënelon s'occupait à la modérer dans le moment où par trop d'orgueil elle penchait vers l'abîme.
L'Eglise était menacée du même péril, et Fénelon savait le prévoir. Oserai-je dire ici ma pensée , c'est que Bossuet avait plus de vigueur et Fénelon plus d'étendue dans l'esprit. Celui que Louis XIV traitait de bel esprit chimérique était l'homme qui eût su le mieux conduire la liansition difficile entre le xvii^ et le xviii^ siècle.
Leibnitz était aussi un homme d'une haute prévision et doué du génie conciliateur, comme il l'avait prouvé dans ses négociations malheureusement avortées avec Bossuet pour l'union des églises catholique et protestante. Il offrait après Aristote le phénomène de l'universalité, quoique ce mot, en vérité, soit trop ambitieux pour Thomme. Dans quelque sphère qu'il fût rapidement porté par son génie, il y jetait des sillons lumineux; mais il semblait avoir besoin d'être provoqué par l'occasion et il négligea trop de résumer
282 CHAPITRE Xli.
ses idées dans un vaste et majestueux ensemble. Cependant il partage avec Newton la gloire de la plus étonnante et de la plus vaste conception qui ait porté jus({ue dans l'infini les calculs certains de la géométrie. Dans la métaphysique, il marche l'égal de Platon et de Descartes , et forme avec eux , en y joignant leurs disciples et les siens , la plus magnifique partie du ciel philosophique.
Je n'aspire point ici h le suivre dans ses deux systèmes des Monades et de \ Harmonie préétablie. J'entends mal le premier ; le second me paraît admirable, mais d'une démonstration difiicile. L'esprit de l'homme ne s'est jamais élevé plus haut; mais peut-il s'y soutenir?
L'optimisme de Leibnitz est bien plus abordable, et s'appuie sur des fondements plus solides et , grâce aux beaux vers de Pope, il est plus familier à tous les esprits. Je vais résumer cette doctrine, non avec les vastes et hardis développements que lui donne l'auteur de la Théodicée ; mais telle qu'elle est entrée , qu'elle est restée dans mon esprit; telle qu'elle me paraît convenir à ceux qui , par une louable prudence, aiment h se tenir dans les régions moyennes de la métaphysique; j'y ajouterai de mon chef quelques considérations.
Le monde est un ouvrage fini; car s'il ne l'était pas, il serait Dieu lui-même , Dieu matérialisé, confondu avec son ouvrage , et subissant toutes les imperfections de la matière , ce ne serait plus le Dieu que toute intelligence adore. Doué de toutes les perfections , il n'a pu concevoir que le meilleur des mondes possibles, dans un ordre fini; qui dit fini, dit imparfait , et limperfection indique la naissance du mal , c'est la création tout entière et non la terre qui est le meilleur des mondes possibles. Il nous est impossible de connaître l'ensemble , mais nous pouvons en juger par l'essence de Dieu qui est la perfection même. La bonté de Dieu veille à rendre la somme des biens plus grande que celle des maux. Tout ce qui vit chérit la vie ; un bienfait précaire n'en est pas moins un bienfait. Si parmi les hommes il y a quelqu' exception à ce fait, c'est que l'ordre social est moins parfait que celui de la nature.
Le monde est construit sur une échelle où les perfections relatives vont toujours croissant. Cette gradation n'est-elle pas admirablement marquée dans les trois règnes de la nature? tout s'y tient, tout s'y enchaîne par de merveilleuses et presque insensibles transitions. En élevant nos regards jusque dans les immensités de l'espace, qu'y
28i CHAPITRE Xll.
voyons-nous? des i^lobcs successivement tributaires d'autres i^lobes, des satellites subordonnés il des planètes, et tous ensemble formant leurs révolutions autour d'un soleil, qui lui-uiéme gravite autour d'un astre encore inconnu. L'esprit se perd dans une gradation qui nous conduit aux portes de l'infmi , et reste frappé d'une délicieuse extase à la vue du sublime spectacle que Dieu offre à nos regards, ou qu'il fait concevoir à noire esprit.
L'ordre intellectuel nous fait entrevoir quelque chose de plus grand ; ce n'est plus vers un soleil , roi d'autres soleils sans fin , qu'il nous élève de degrés en degrés, c'est vers Dieu. Puisque l'homme seul sur la terre est doué du pouvoir, non de le comprendre , mais de le conclure , et du besoin de l'adorer, le véritable ordre intellectuel , l'ordre moral ne commence qu'à l'homme sur la terre; c'est en lui exclusivement qu'existe le principe de la perfectibilité; ce principe agit en lui de deux manières : l'individu est appelé à se perfectionner lui-même, et à perfectionner l'état social auquel il appartient. Dieu est présent à tous ces actes; tandis qu'il préside à l'univers physique par d'immuables lois, il assiste non-seulement en témoin , mais en juge , et souvent en
coopérateiir aux actes de notre volonté variable. Notre liberté est son présent le plus magnifique ; elle nous rapproche de sa nature, ou peut nous en éloigner infiniment, suivant l'usage que nous en faisons. La perfectibilité nous sollicite à l'action , elle nous indique notre haute destinée. Dieu se présente à notre esprit comme l'architecte suprême , mais invisible de l'édifice social dont nous sommes les maçons. Malgré les longs ébranlements qu'il a subis et auxquels il est exposé chaque jour parle désordre de nos passions, nous le voyons avec ravissement monter d'étage en étage , et s'étendre sur un bien plus vaste théâtre.
Prenez un espace de mille ans, contemplez ce qu'était la société européenne à cette ténébreuse époque, et voyez ce qu'elle est aujourd'hui, quels moyens elle a découverts pour étendre au loin et perpétuer son ouvrage, vous ne douterez plus que la perfectibilité sociale ne soit un fait certain et un fait tout providentiel. Ce travail nous unit aux hommes qui ont posé la première pierre et à ceux qui doivent l'achever. Il demande de nous plus que l'intelligence, il demande amour, justice et vertu.
T/amour de nos semblables est pour nous une introduction à l'araoui' divin , et Dicii s'y plaît
comme à celui que nous lui portons. Par un principe de justice qui ne peut émaner que de lui , et que nous n'aurions jamais trouvé dans nos sensations ni dans leur réminiscence, il nous donne un avertissement sévère; il voit, il juge nos actions; en nous excitant aux grands eiForts de la vertu, il nous indique le prix élevé qu'il nous destine. Tout ce que nous faisons de bon et de juste pour la société humaine nous rendra dicnes d'entrer dans la société des saints , des anges, et peut-être dans celle des intelligences les plus rapprochées de Dieu. L'âme, suivant Platon, préexistait à ses organes, et Leibnitz, dans sa Tliéodicée, incline vers l'hypothèse de la vie antérieure, qui est très-possible mais fort peu susceptible de démonstrations. Il faudrait de la mémoire pour prouver la continuité d'existence et l'identité de l'individu dans des mondes divers. Mais il suffit que l'âme soit un être simple pour qu'elle n'ait rien à craindre de la dissolution de ses organes, mort apparente qui n'est autre chose qu'une nouvelle combinaison de la matière. Dieu seul peut créer et annihiler des êtres simples : Dieu n'anéantira pas une âme à laquelle il se révèle par la foi, l'espérance et la charité, qui s'épuise en elForts pour monter jusqu'à lui, et
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suit avec amour sa loi. L être absolu, le principe de toute vérité, ne peut être un souverain infidèle à ses promesses.
Les vastes systèmes de Leibnitz furent, du moins dans sa patrie, un repos pour les controverses théologiques dont il avait voulu s'établir le conciliateur avec Bossuet, et qui venaient de faire la longue désolation de l'Allemagne. Leibnitz a été plus qu'aucun autre philosophe le puissant directeur de l'esprit de sa nation; il lui imprima une vigueur nouvelle. Malgré la diversité des écoles qui se sont élevées depuis en Allemagne, et quoique son optimisme soit devenu chez quelques-uns un panthéisme spiritualisé, toutes les écoles l'invoquent encore comme leur commun patriarche. Wolf , le juif Mosès Mendelohn, le baron de Jacobi et M. Ancillon me paraissent ceux de ces philosophes qui ont le plus religieusement conservé à la fois l'empreinte de Leibnitz et celle de Platon. Le caractère allemand se ressent encore, après un siècle et demi, de l'impulsion forte et mesurée qu'il lui donna. C'est le pays des spéculations hardies et des applications timides. Je ne sais jusqu'à quel point le climat favorise celte disposition. Partout ailleurs, les passions concentrées acquièrent plus de violence.
11 semble qu'en Allemagne l'esprit de spéculation les volatilise; en s'élevant vers le ciel, elles ne pèsent presque plus sur la terre; là, les visages expriment plus de contentement que de joie. Je crois que c'est le pajs de l'Europe qui abonde le plus en optimistes raisonneurs, parce que c'est celui où l'on rencontre le plus d'optimistes pratiques, ou du moins de ces philosophes d'instinct, tels qu'on en trouve encore quehjues-uns dans nos fermes, bonnes gens et bonnes têtes, qui opposent à leurs maux une résignation forte et soutenue, sans manquer de compassion ni de soulagements actifs pour ceux de leurs semblables et qui tiennent un fidèle inventaire de tous les biens dont le ciel les gratifie.
J'arrive maintenant en Angleterre, et j'y trouve d'abord le plus rude adversaire de l'optimisme, le plus impitoyable flagellateur de tous les sentiments affectueux et tendres, que les matérialistes appellent nos illusions. Hobbes est comme Machiavel un génie perverti. Ce qu'il y a d'étonnant, c'est que ce fut son zèle pour la légitimité des Stuarts qui l'amena à la destruction commune de la religion et de la morale. Il ne voulut reconnaître d'autre droit que la force. L'homme fut créé à l'image de Dieu, il le fit à
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l'image du diable. Il ne tient aucun compte de nos sentiments sympathiques , ni même de nos affections de famille. Il veut que la société ait été formée par la crainte, et c'est la haine qui a uni les hommes. Son horreur pour la liberté va jusqu'à la détruire dans Dieu même; il en fait un esclave, un stupide. Tout pouvoir lui pèse s'il n'est tjrannique. C'est avec ilegme et d'un ton dogmatique qu'il exhale ses chagrins et répand ses poisons. Ce ton sec lui enleva heureusement beaucoup de lecteurs, quoiqu'il eût le double mérite de l'ordre et de la clarté, funestes chez lui seul. Mais il n'aida que trop à corrompre les jours de la restauration anglaise, qui, d'ailleurs, fut presque aussi licencieuse sous Charles II qu'elle le fut depuis parmi nous sous la fameuse Régence. Le vent du matérialisme commençait à souffler sur l'île verdoyante. Locke pouvait y contribuer par son système sur l'origine des idées, dont ni les Anglais, ni lui-même, j'aime à le croire, ne miesuraient toutes les funestes conséquences. Heureusement deux hommes d'un génie fort supérieur au sien. Newton et son ami le docteur Clarke, illustraient alors l'Angleterre et la société humaine. C'étaient deux rivaux et non deux adversaires de Descartes en métaphysique.
Newton , appuyé sur les lois de Kepler, rebâtissait le système du monde sur des fondements mystérieux (car quoi de plus incompréhensible que l'attraction universelle), et pourtant toutes les observations de la science les ont confirmés. Clarke s'établissait dans le monde intellectuel, et donnait la certitude mathématique à l'existence de Dieu. Cet ordre de preuves peut paraître un genre de luxe, puisqu'il en est de plus immédiates et qui n'ont besoin d'aucun effort de l'esprit , mais il devenait nécessaire pour confondre l'incrédulité savante.
Le règne de Charles II avait vu naître tous les genres de licence, et l'esprit philosophique s'y était plus d'une fois laissé débaucher. Après la révolution qui renversa les Stuarts et rétablit la liberté sur une base habilement et fermement aristocratique, les nobles principes reparurent et ne permirent pas au matérialisme des Collins et des Tindal d'étendre au loin ses progrès. La doctrine de Hobbes surtout faisait horreur; et déjà elle avait été fortement combattue par trois philosophes, Cumberland, Hutcheson et Shafterbury, qui, fidèles h l'inspiration du bon sens, rétablissaient la société sur le fondement des affections sympathiques et de la bienveillance. On considère
surtout Hutcheson comme le fondateur de cette école écossaise qui devait si bien, par une profonde analyse, relever la dignité de notre nature. Ce fut dans cette phase de la philosophie que Pope conçut la belle et grande idée d'appliquer à l'optimisme l'énergie et la richesse du talent poétique, que Lucrèce avait prostitué aux leçons d'Épicure, et dont il avait voulu embellir le néant. La philosophie reçut des poètes anglais un hommage plus digne d'elle; mais il semble que dans ce bel ouvrage elle lui tient les rênes de trop près. Je regrette de n'y pas entendre assez souvent les sons de la harpe sainte, et de n'y pas voir ces élans du coeur qui animaient les prophètes. Mais que son calme est imposant ! que sa marche est rapide et sûre î que son vol est facile h travers les espaces célestes ! les dieux de l'Olympe nevoyageaientpas avec plus de vitesse, et n'avaient pas h franchir l'infini. Sa poésie marche avec grâce et facilité sous le poids des pensées les plus abstraites ; partout elle brille d'images pures, {grandes et variées , qui ne sont pas là pour remplacer le raisonnement , mais pour le finir et le couronner ! La concision y revêt trop souvent des formes antithétiques, mais elle atteint son but. Votre mémoire se prête avec plaisir à l'aide
qu'on lui donne. Le trait reste i^ravé dans votre esprit. L'ode, nommée la Prière universelle^ que Pope composa depuis , est le complément de cette i^rande oeuvre,* c'est l'hymne qui lui manquait, et dont le coeur avait besoin. Je sais un gré infini h Pope d'avoir trompé l'intention de son ami le lord Bolingbroke , qui dit -on avait fourni au jeune poëte les matériaux de son édifice métaphysique. On ne peut douter , d'après les ouvrages connus de ce lord, qui, avec des facultés supérieures , ne fut pas plus parfait philosophe qu'un grand homme d'État, que son déisme ne fût de la nature la plus tiède , et assez voisin du panthéisme spinosiste. Eh bien , Pope sut s'éloi- £;ner à tel point de ces tristes données , que Bolingbroke, disait : Ce pauvre poète ne nia pas compris , et Pope l'avait tout à la fois compris et réfuté; ce n'était pas sans raison que, dès le début de son poëme, il l'apostrophait par ces mots : « Réveille-toi , mylord. » Je crois entendre par là : Réveille-toi des tristes songes d'un système ténébreux.
Un poëte contemporain de Pope vint s'unir à son profond et brillant optimisme, et l'anima d'un feu nouveau. Ce fut Thompson, l'auteur du poëme des Saisoji^. Ne craignez ni la fatigue, ni
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le vugue d'un poëme didactique ou même vaguement descriptif. C'est la pensée de Dieu qui vient illuminer pour Thompson le grand spectacle de la nature. L'homme lui apparaît plus grand et plus heureux sous cette invocation, sous cet empire. Son enthousiasme pour la liberté coule encore de cette source divine.
Pope ne fut pas moins heureusement secondé par son rival en gloire , qui fut longtemps son ami , par le sage Addison , car c'est aussi par la pensée religieuse , la douceur exquise et la finesse du sentiment moral qu Addison et son spirituel collaborateur Steele ont su faire un ouvrage immortel avec des feuilles périodiques.
Je ne puis m'abstenir de faire ici un rapprochement entre deux grands poètes. Pope ne voit dans toute la nature que des sujets de bénédictions pour son auteur, et cependant il est affligé dès sa naissance d'une disgrâce corporelle qui le voue perpétuellement à d'ignobles risées. Sous une forme de gouvernement qui provoque l'ambition , il doit étouffer la sienne, puisqu'il est catholique. Quel succès peut-il espérer en amour, lui qu'on ne peut regarder sans pitié , sans tristesse , ou sans un rire insolent.'' et Pope est optimiste.
Un siècle après , il naît dans la même contrée mi poëte, qui joint au tour vif et saillant de l'esprit de Pope, à sa concision énergique, une flamme beaucoup plus vive, un coloris, ipnon plus pur, du moins plus original. C'est un lord ; il siège au parlement, et pourrait avec son génie intervenir dans les destinées de sa patrie et du monde. Il est ou sera bientôt comblé des dons de la fortune. Héros de la mode , doué d'une figure charmante et de l'art perfide d'exprimer avec feu ce qu'il sent faiblement ou du moins d'une manière fugitive, il peut savourer à longs traits les plaisirs de l'amour qui ne refusera rien à ses sens , rien à sa vanité. Ses ennemis , d'abord assez nombreux , ont été percés de ses flèches acérées, et plusieurs ont pris le parti de se ranger parmi ses admirateurs les plus ardents. Au milieu d'avantages dont la réunion pourrait paraître un prodige de la nature et de la fortune, un seul genre de disgrâce l'a mis dès son enfance en révolte contre la société, contre Dieu; il est boiteux, et cette infirmité , qui ne coûte pas un seul soupir à son admirable contemporain Walter-Scott , aigrit son caractère, empoisonne sa vie et se renouvelle perpétuellement au milieu des chagrins qu'apporte avec lui un caractère hautain, capricieux , acre et
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emporté. Pour combler son malheur, il craint les progrès de son embonpoint et s'en désespère plus que ne le ferait une favorite, une comédienne , une grande coquette , et cet embonpoint il le combat par des jeûnes d'anachorète. Le voilà créateur d'une école de pessimistes qui lui survit, race nouvelle dans le monde et qui ne tend certes pas à l'embellir, à l'égayer. Mais laissons en paix, au moins pour le moment , les pessimistes, ces ravageurs de toutes nos joies, et continuons à suivre la fortune de l'optimisme.
Le xviu^ siècle est le prologue du grand drame de la révolution française. ■ — Extrêmes différences entre la cause et l'effet. — L'incrédulité prépare ses armes dans les dernières années de Louis Xl\ ; elle se déclare à la cour sous la Régence. — ■ Voltaire la répand dans le public ; il use d'abord de quelque réserve. — Ses exils le rendent plus audacieux. — Bizarre combat sur l'optimisme entre ^ oltaire et J.-J. Rousseau. — Examen de l'influence de ce dernier philosophe et de celle de Montesquieu. ,
PHILOSOPHIE DU XVIir SIECLE.
Le xviii^ siècle, depuis 1716 jusqu'en 178g, est le prologue du plus grand drame qui ait bouleversé et renouvelé le monde depuis l'établissement du christianisme. Le prologue est loin d'avoir la couleur sombre et imposante du drame qu'il prépare j c'est que jamais effet ne fut plus dissemblable à sa cause. Le drame est taillé à la façon de ceux de Shakspeare. L'ignoble, le burlesque , le bouffon s'y mêlent aux catastrophes les plus midtipliées, les plus tragiques, et aux leçons les plus formidables de l'histoire; la scène
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y change à chaque instant; elle commence dans l'Amérique du Nord; passe en France pour y établir son centre, son trône le plus sanglant, et ensuite le plus glorieux , et enfin son action la mieux réglée; s'établit dans l'Espagne qui depuis quatre cents ans était soumise au tribunal de l'Inquisition; repasse dans l'Amérique du Sud; traverse à plusieurs reprises l'Italie; s'identifie en Allemagne avec le flegme et la sage lenteur de la nation; et enfin s'introduit dans l'Angleterre pour rivaliser avec l'aristocratie la plus forte et la plus habilement combinée qui fut jamais. A l'aide des armes, elle visite l'Egypte, les côtes barbaresques, et la voilà qui pose le pied h Constantinople, et dans le palais même des sultans. L'action se passe toujours soit sur la place publique transformée en champ de bataille, soit dans des sociétés sombres et caverneuses; ses personnages varient infiniment de stature, de langage et de caractère. Plusieurs sont dignes de ce que l'antiquité a produit de plus pur et de plus héroïque; d'autres retracent pour les surpasser, les factieux et les tyrans qui ont le plus mérité les éternelles malédictions de l'histoire.
Le prologue dans sa longue durée est riant, fleuri du moins à la surface. Il serait appelé ana-
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créoiitique s'il n'était extrêmement licencieux. La scène se passe dans un palais, dans les boudoirs des favorites transformés en jolis, folâtres et très intrigants conseils d'Etat, souvent à la table des fermiers généraux où sont appelés des philosophes qui, sous le manteau d'Aristippe, cachent ou plutôt énoncent librement des projets de réformes bienfaisantes et universelles qui ne s'opéreront pas suivant leur prévision. La plupart des personnages n'ont plus que cette physionomie décolorée qui révèle la fatigue des plaisirs; mais souvent l'esprit pétille dans leurs yeux, à défaut du feu du génie et de celui même des passions. Les grandes commotions de l'âme dérangeraient trop ces Sybarites, mais les témérités de la pensée ne les étonnent pas, et c'est avec une aimable indolence qu'ils remuent tout l'ordre social si prodigue pour eux de faveurs et de privilèges.
Vers le milieu du siècle, la scène du prologue s'agrandit. Le génie lance des éclairs plus vifs, plus ardents et plus multipliés; mais on n'entend pas encore les grondements de la foudre ; il est secondé dans ses efforts les plus hardis par le ta^ lent des uns, le bel-esprit des autres, et par l'audace de tous ; audace qui se cache encore sous des
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formes légères. Un roi gouverne l'action ; c'est Voltaire. Tout marche à la victoire. L'antique foi chancelle et va tomber. Eh bien , il se forme dans les esprits une foi nouvelle, c'est la foi dans les lumières du siècle.
Qui le croirait ? cette fol qui naît du scepticisme même aura un jour son fanatism^e. Bientôt la philosophie se dirige vers la conquête du gouvernement, vers la conquête du monde. Et cependant les deux plus grands rois de l'Europe, Frédéric II et Catherine II ont paru se ranger au nombre de ses vassaux. Tout lui profite, les langueurs égoïstes et voluptueuses de Louis XV, et la bienveillante sagesse de Louis XVI, qu'aucune force de caractère ne soutient.
Il ne faut pas croire que l'esprit de doute et d'incrédulité ait fait en France une irruption subite au xviii^ siècle. Déjà les frontières de l'empire de la foi avaient été menacées par de hardis éclaireurs sous l'impérieux Louis XIV. Ce monarque y avait contribué lui-même en battant des mains à la comédie du Tartuffe, le plus étonnant phénomène d'un siècle si fécond en merveilles. Pascal, auparavant, n'avait-il pas provoqué bien plus qu'il n'en avait l'intention, l'esprit de libre examen en matière de foi, et n'a-