COUP UQEIL SUR LA PHILOSOPHIE ANCIENNE
et quelquefois Calon : l'un ne lait point tort à l'autre.
Les lettres à Lucillus abondent en sentiments de ce genre; n'y cherchez point les grâces, la familiarité, l'abandon du style épistolaire. On sent que Sénèque a autant besoin de se soutenir lui-même que de soutenir son ami dans les voies de la vertu. Sa sérénité semble un peu artificielle, et pouvait-il en être autrement? n'est-il pas poursuivi dans son sommeil et jusque dans ses plus célestes méditations par les crimes et les turpitudes de son exécrable élève ? Que de chagrins il lui faut taire et combattre! A peine y découvre-t-on par-ci par-là quelques traces légères d'enjouement ou d'une sensibilité qui s'épanche librement; on aimerait à l'entendre parler plus souvent de Pauline, sa tendre et héroïque épouse, qui se fit ouvrir les veines à côté de lui sans être condamnée par Néron. Ce dévouement pour un vieux mari est un beau témoignage pour celui qui l'inspire. On lit d'abord ces lettres à Lucilius avec un attrait douteux, mais bientôt vous aimez le sage qui en se fortifiant vous fortifie vousmême.
C'est dans les jours malheureux qu'il faut recourir à ces fières leçons du Portique, mais nulle
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n'est préférable à celles d'Epictète. Son Manuel fut, durant les jours de la terreur révolutionnaire, le manuel des proscrits. J'en ai connu qui le portaient avec eux, soit dans les retraites que leur ouvrait une hospitalité courageuse, soit dans les bois, dans les cavernes qui leur servaient de refuge, soit dans ces prisons, vestibules de la mort où elle se promenait à toute heure pour marquer ses victimes. Avec quel dégoût ils rejetaient alors des ouvrages qui avaient nourri leur égoisme, flatté leur sensualité aux dépens des plus hautes espérances ! Voltaire lui-même avait perdu pour eux tout le charme de sa gaîté railleuse et de ses intarissables saillies. Le livre de ï Esprit d'Helvétius ne leur offrait plus qu'un froid poison capable de leur faire regretter les rêveries extatiques de l'opium, et le Système de la nature ne pénétrait que dans les cachots où les Danton, les Hébert, les Chaumette entraient à leur tour après les avoir tant peuplés et dépeuplés par les massacres et les supplices.
Liberté, égalité! combien n'avons -nous pas entendu proférer et profaner ces mots! Liberté, égalité, \oilà ce qu'a su trouver Epictète au sein de l'esclavage le plus dur et des infirmités les plus cruelles. En philosophie, il marche l'égal ou plu
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tôt l'instituteur d'un sage à qui l'univers obéit, de Marc-Aurèle, et c'est ce modèle des princes qui lui rend cet hommage. Il se rend libre par la force de son âme, sous les chaînes d'un maître capricieux, brutal et corrompu; libre comme Socrate l'était dans sa prison, c'est-à-dire supérieur à tout ce qui l'entoure, supérieur à tous les événements. Il lasse la cruauté d'Épaphrodite et fait retomber l'ignominie sur celui qui essaye vainement de plier cette âme indomptable; son bouclier de patience et de fermeté est resté impénétrable. Épictète est un adorateur de Dieu; son intelligence est en commerce avec le père de toutes les intelligences; son âme a fait en quelque sorte divorce avec son corps, A l'un les tortures, à l'autre la paix et le triomphe ; il marche sous un lourd fardeau, mais il voit Dieu au bout de sa carrière; il ne perd pas haleine. Chacun de ses membres est exposé aux lanières; mais ses membres ne sont qu'une prison d'où il s'élancera libre dans le sein de Dieu. Ses maximes serrées, énergiques, et qui craignent de manquer leur coup, sont autant de cestes dont il terrasse le vice et la mollesse. Qu'est la force de Milon de Crotone auprès de celle-là? sa fierté n'a rien d'emphatique, sa sérénité rien d'arti-
ficiel. N'est-elle pas admirablement exprimée dans ce distique que je traduis librement? «Oui, je suis esclave, je suis estropié; oui, je suis pauvre comme Irus, et pourtant je suis cher aux immortels. »
Ne vous semble-t-il pas que le christianisme prête en secret sa force et son enthousiasme à cette philosophie qui affecte de le méconnaître encore? Le stoïcisme paraissait dominer alors, mais il n'était qu'un bras du fleuve bienfaisant dont Socrate et Platon avalent ouvert la source. Chez les Romains, le Portique ne différait presque en rien de la première Académie ; la seconde abusa de la forme dubitative employée souvent par Platon. Or 11 faut regarder le scepticisme comme la négation de toute philosophie aussi bien que de tout principe religieux; c'est une arme factice de l'esprit de contradiction qui veut toujours briller, toujours détruire , qui vous fatigue et se fatigue lui-même de ses subtilités. Le stoïcisme lui-même avait dégénéré de l'école de Socrate, puisqu'il prônait le suicide, c'est-à-dire la désertion de son j)0ste. Epicure était déshonoré par ses immondes partisans; cet apôtre de la sobriété était invoqué par les débauchés les plus Infâmes et souvent les plus féroces : juste châtiment d'une
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doctrine qui anéantissait le principe même de la vertu, et la réduisait à la prudence dans les plaisirs. On peut voir dans Sénèque et dans Cicéron combien les philosophes grecs d'une école plus sévère méritaient et obtenaient de considération parmi les gens de bien. Ils étaient l'âme du sénat, quand le sénat osait parler et penser; ils inspiraient Tacite, Pline le jeune et Arrien. Trajan avait suivi les leçons de Plutarque, dont je parlerai tout à l'heure. Il avait pris modèle sur ces héros : car Trajan c'est Scipion sur le trône. Ainsi se forma la plus douce révolution du monde ; ainsi se réalisa, pour le bonheur des nations, pendant quatre-vingt-cinq ans, le voeu de Platon : « Que les rois soient philosophes ou que les philosophes deviennent rois. » Rome respira , et sa littérature, quoique enrichie de plusieurs chefsd'oeuvre, devint grecque par amour pour la philosophie. •
Ce fut dans la langue d'Épictète que Marc-iVurèle écrivit ces pensées qui nous font vivre dans l'intimité de cette belle âme, et nous montrent un si étonnant rapport de doctrine et de sentiments entre l'esclave dÉpaphrodite et le maître du plus vaste empire; en sorle que l'on pourrait
dire que Marc-Aurèle aurait porté des fers comme Épictète, et que celui-ci aurait régné comme Marc- Aurèle. Soyez malheureux, vous pouvez prendre de la force auprès de l'un aussi bien qu'auprès de l'autre. La loi du devoir les assujétit également, l'un dans le plus bas degré, l'autre dans le degré le plus élevé des conditions humaines. Ce qui distingue Marc-Aurèle, c'est une plus grande tendresse d'âme; mais il y avait plus de mérite à l'esclave d'étouffer ses murmures, qu'à l'empereur d'exhaler tendrement sa reconnaissance envers tous ceux qui l'avaient élevé à la vertu , c'est-à-dire plus haut qu'à l'empire.
Il me semble que dans ce tableau vous avez vu la philosophie toujours grandir, quoique aucun des philosophes n'ait égalé Platon en génie ni Socrate en sagesse : elle se rendait, conduite par une main iiîvisible, vers le christianisme, comme les fleuves se rendent à la mer. Le Traité de la Providence de Sénèque et le Manuel d Épictète et ses admirables discours qui nous ont été transmis par son disciple Arrien, sembleraient des ouvrages de chrétiens si l'orgueil stoïque ne sy montrait. Quand la philosophie fut arrivée à ce
COUP d'oeil sur la philosophie ancienne. 187 point, sa mission sembla finir; mais elle devait recommencer avec plus de puissance au bout de quinze siècles.
Le nouveau platonisme s'exerça sans vigueur et sans succès contre une religion qui venait couronner, consolider, élever plus haut l'œuvre philosophique et la traduire en langage à la fois divin et familier. En vain l'empereur Julien, qui aspirait à retracer à la fois Platon et Marc- Aurèle, voulut -il faire reculer la religion chrétienne : le polythéisme expirait dans la fange de ses dieux; en vain essaja-t-il cette arme du ridicule qui, quinze siècles après^ devait être si puissante dans les mains de Voltaire : ses flèches se brisaient contre un ressort moral tout nouveau dans le monde, la foi. L'empereur Théodose rendit bientôt la victoire du christianisme plus éclatante et pins complète. Mais après lui commença la période toujours croissante des malheurs du monde. L'humble barque des douze pécheurs devint une dernière arche de salut pour l'empire romain désolé par les tjraus et les barbares, et par les querelles également sanglantes de l'hippodrome et de la théologie. Dans celte revue philosophique, je ne parlerai que sommai-
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rement des grands travaux des Pères de l'Eglise du cinquième siècle. C'est un tableau qu'il faut voir dans l'ouvrage que nous devons à la plume éloquente de M. Villcmain.
Mais ici j'avoue que je commence à perdre la trace de mon optimisme. Tout prend dans ces doctrines un aspect sévère et chagrin; on sent que les malheurs, que les tortures du monde pesaient sur le cœur de ces Pères de l'Église.
Je termine ce chapitre en invitant mes jeunes lecteurs et même ceux qui , dans un âge plus avancé, savent encore se créer de nobles loisirs , à relire souvent ces philosophes de l'antiquité auxquels je viens de rendre un hommage incomnlet et dont l'étude a fatigué leur adolescenee. Ils ont vécu dans des siècles et sous des gouvernements agités et nous avons avec eux cette conformité peu désirable. C'est auprès d'eux et non dans une philosophie légère, railleuse et sceptique que l'on prend ces leçons de vigueur et de courage qui pourront être appliquées demain.
Je ne connais aucun âge où l'on puisse renoncer aux sciences morales ; et je ne puis supporter d'entendre dire, comme on le fait perpétuellement
COUP d'oeil sur la philosophie ancienne. 189 aujourd'hui, que les sciences physiques sont seules en progrès. Sans doute, depuis trois siècles leur pas est de jour en jour plus ferme, plus rapide, plus audacieux. Leurs erreurs sont bientôt découvertes et réparées, parce c{ue nos passions s'y mêlent faiblement. Par leurs spéculations elles exaltent notre orgueil , par leurs Inventions pratiques elles flattent nos sens , nous promettent de nouveaux plaisirs, soulagent quelques-unes de nos misères, acci'oissent et régularisent un peu le mouvement social. D'un autre côté elles offrent l'inconvénient de peser un peu trop sur l'imagination et le sentiment qui , après la a ertu , sont les sources les plus pures de nos jouissances intellectuelles. Le progrès des sciences métaphysiques, morales et politicjues serait-il à dédaigner? Voyez si depuis le Traité de la nature des Dieux de Cicéron et ses Tusculanes , qui résument la philosophie ancienne, l'existence de Dieu et la spiritualité de l'àme, ces deux vérités auprès desquelles toutes les autres peuvent sembler futiles et presque indifîérentes, n'ont pas été démontrées avec plus de force de conviction, de méthode et de lucidité? J'aime et j'admire les philosophes anciens, non point
pour ce qu'ils ont découvert mais parce qu'ils nous ont mis sur la voie des plus importantes découvertes. 11 leur reste la noble audace de leur inspiration , le charme de leurs paroles, la beauté souvent sublime de leurs exemples et l'autorité de leur vie. Est-ce que les vérités morales ne reçoivent pas chaque jour, dans toutes les branches du régime politique et civil, des applications vastes et bienfaisantes qui ne s'étaient point oIFertes à l'esprit des philosophes les plus renommés de l'antiquité? Esl-ce que pour les temps h venir nous n'en espérons pas , avec le plus haut degré de probabilité, des applications encore plus fécondes et plus générales, mais qui ne pourront être confiées qu'à la prudence et deviendront funestes dans les mains d'expérimentateurs d'une audace effrénée? Le sceptique va se récrier contre les certitudes et les améliorations que j'indique. Nous vivons, me dira-t-il, dans la même nuit que nos ancêtres; et moi je lui répondrai que si nous sommes loin de découvrir tout, nous avons assez de jour pour diriger nos pas avec prudence, pour nous détourner des abîmes qui se présentent sur la roule, faire quelque bien en passant, et nous mettre sur la voie d'un séjour où notre soif de
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connaître et notre besoin d'aimer seront mieux satisfaits.
Nos progrès dans l'ordre moral et politique sont évidemment subordonnés à une extension plus vaste, à une action plus permanente et à une direction plus éclaiijée, plus expansive, et surtout tolérante du sentiment religieux. Je ne connais rien de plus misérable et de plus "hideux qu'une utopie dressée par l'athéisme.
îlne des plus belles lettres de Pline le jeune est adressée à Maxime, proconsul désigné pour la Grèce, et dans laquelle il lui recommande avec la plus tendre affection le sort de cette contrée. C'est là ce qui a suggéré le morceau suivant où l'on fait parler Maxime. — L'anecdote du considat offert à Plutarque par Trajan est peu authentique et ne se trouve que dans Suidas, écrivain de peu d'autorité.
Depuis deux mois, mon cher Pline, j'ai quitté Athènes pour séjourner dans une petite ville de Béotie. C'est de là que je communique avec tout ce qui a paru de noble et de grand sur la terre. Je suis à Chéronée. Je vis auprès de Plutarque; je vis avec ses hommes illustres. Une mission, confiée par Trajan même, et dont je vous dirai le secret à la fin de ma lettre, m'attirait dans cette ville, dans la demeure de ce philosophe auquel on peut donner mieux qu'à Philopœmen le surnom du dernier des Grecs. J'ain^ai, je le prévois, la douleur de ne pas remplir un des vœux les plus chers de Trajan , et cependant je passe ici les
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moments les plus doux de ma vie. Plularque aime en moi le jeune ami de Pline et de Tacite, et j'ai la joie de me considérer comme le faible lien qui joint ces trois illustres sages. Mon rôle ne serait rien auprès de lui, si je n'étais votre interprète. C'est de Tacite et de vous que je tiens un fonds d'observations qui me fait écouter avec intérêt du philosophe de Chéronée. Plutarque est peu versé dans notre langue, et lui-même ne cache pas la cause qui l'a empêché d'y faire de grands progrès. Ce vieux Grec, fidèle amant de sa patrie, trouve que c'est bien assez d'admirer les vertus dont Rome donna l'exemple si longtemps. 11 lui en coûte un peu de reconnaître en nous ces dons brillants de l'esprit qui ont mérité aux Grecs le plus doux des empires; mais la partialité de Plutarque a des limites; on est sur de lui faire admirer le génie partout où se trouve la vertu; voilà pourquoi notre Cicéron lui est si cher ; voilà pourquoi il pardonne à Tacite et à vous de transporter encore une fois dans Rome les dépouilles de la Grèce. Vous m'avez raconté plusieurs fois que Trajan, auquel il eut le bonheur de donner des leçons qui prospérèrent si bien dans une si grande âme, que Tacite et vous, et tous ceux qui se donnaient à l'étude de la sagesse , vous fîtes
de vains efforts pour le retenir à Rome pendant le règne si délicieux et si court de Titus. Quel tendre souvenir n'a-t-il pas conservé de vos instances! mais la superbe Rome ne lui paraissait qu'une terre d'exil. 11 se doit à la Grèce dont lui seul fait revivre en ce moment la gloire et les vertus antiques; il se doit à la ville où il a reçu le jour. «Se peut-il, mon cher Plutarque, lui disais-je, que des talents si utiles au monde restent ensevelis dans une aussi petite ville que Cliéronée ! » — aEh ! me répondit-il, c'est pour qu'elle ne soit pas plus petite encore que je me garderai bien de l'abandonner. »
J'ai vu dans les mains de Trajan la lettre que Plutarque lui écrivit, quand ce grand successeur du sage et doux Nerva prit les rênes de l'empire. En voici la substance :
Plutarque a Trajan, salut :
« Vous n'avez jamais désiré l'empire, lors même que vos vertus, vos exploits et la faveur de vos concitoyens semblaient vous le promettre. Voilà pourquoi je me réjouis de vous y voir appelé. Une âme, si longtemps exempte d'ambition, si forte et si bien tempérée, saura opposer la puissance de sa vertu à toutes les séductions de la
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fortune. So vous ai initié, des votre jeunesse, à la doctrine des sages de ma pairie. Si jamais vous deviez vous en éloigner, je jure que Plutarqiie ne vous a point enseigné une doctrine qui tournerait au dommage et à la ruine de l'empire. »
Je lui ai lu deux fois votre immortel panégyrique de Trajan ; à la première, il me semblait que .sa simplicité grecque s'effarouchait un peu, non du défaut de vérité de vos louanges, mais de leur continuité. «Voilà, me dit-il à la fin, un admirable discours; mais c'est dommage que Trajan l'ait écouté tout entier. » A la seconde lecture que lui-même m'a demandée, il a joui pleinement de voir Trajan répondre à toutes ses espérances. Ce trésor de philosophie, répandu dans toutes vos observations, le charmait; et des éloges si mérités, exprimés avec tant de grâce, ne lui paraissaient plus qu'une garantie de sagesse pour celui qui en était l'objet. Après avoir un peu réfléchi : « Il faut, me dit-il, offrir l'encens aux dieux et les louanges aux hommes qui font le bien. » Son émotion a été plus vive encore quand je lui ai cité de mémoire vos lettres à Trajan, ses réponses, et les lettres de Tacite à tous deux. Son esprit vif et sûr saisissait dans ces détails tous
LETTUE DE MAXIME A l'LlNE LE JEUNE. lOT
ces heureux secrets qa à vous trois vous connaissez si bien , et qui rendent si facile et si douce la plus vaste administration. Ce qui le comble de joie , c'est que le peuple romain ait donné le surnom de liès-hon à celui de tous les Romains qui , depuis Jules César, a le mieux mérité le surnam de gra?id. Combien n'aime-t-il pas cette prière imai^inée par un Romain et répétée par tous les autres : «Dieux immortels, puissiez-vous nous aimer autant que nous sommes aimés de Trajan ! » « Voilà, me dit-il, ce que la flatterie des courtisans ne saurait imaginer. » Nous nous promenions seuls durant cet entretien, et je goûtais une pure félicité. Par malheur je vins à consulter Phitarque sur quelques monuments qui s'offraient à nous dans la campagne. La physionomie de Plutar(|ue se couvrit alors de nuages. «Ah! me dit-il, tout est funèbre dans la plaine de Chéronée! C'est ici que Thèbes, qu'Athènes, que toute la Grèce succombèrent sous les efforts de Philippe et d'Alexandre. Phis loin je vois la place où Sylla remporta une victoire funeste à ma patrie; n et puis me montrant dans le lointain les montagnes de la Thessalie : « Voyez-vous, ajouta-t-il douiouieusement, h; théâtre de ^os guerres civiles, et ces lieux où les Grecs asservis furent foulés aux piecls
par les Romains vainqueurs et par les Romains vaincus? »
(( Pourquoi, lui dis-je, ô sage Plutarque, pourquoi ce souvenir importun et inattendu dans un moment où Trajan assure le calme du monde, où j'en jouis si lîien auprès de vous? Je comparais votre tranquillité d'âme à celle dont Socrate lui seul offrit le modèle. »
((Maxime, me répondit-il , j'ai cherché, et surtout aux approches de la vieillesse, à m'assurcr cette tranquillité d'âme, comme on se procure un bon manteau pour l'hiver. Vous le voyez, ma vie est occupée, et je ne connais rien de plus frivole qu'une vie purement contemplative. Une douleur fidèle pour le passé ne me détourne point ' de tout ce que le présent réclame. Mais , en vivant dans la Grèce, il m'a été impossible d'oublier un seul moment que je vis au milieu des ruines du peuple le plus grand et le plus aimable de la terre. Vous voyez en moi le gardien des tombeaux. »
(( Ces ruines, ces tombeaux, lui dis-je avec feu, je les ai vus dans toutes les autres parties de la Grèce; mais tout est pour moi plein de vie à Chéronée. Vous évoquez si bien les morts , 6 Plutarque, vous nous les rendez si familiers et si
présents, que nous les croyons nos contemporains et nos amis. On dirait que tous ces hommes Illustres, et surtout les meilleurs d'entre eux, vous ont fait la confidence de leurs pensées. Nul sage n'a mieux pénétré que vous dans les secrets de la vertu. Il semble qu'une bonne action vous donne la clef de mille autres qui ont dû y correspondre. On n'est jamais tenté de vous demander compte de vos renseignements. Quel secret possédez-vous d'unir le mérite de la profondeur à l'éclat de l'imagination? Il est possible que j'aie vu ailleurs des tableaux plus énergiques; mais je n'en ai vu nulle part d'une telle vérité. Oh ! que vous peignez bien nos vieux Romains sous leur toit de chaume, Aristide dans sa tente ou sur son tribunal, Épaminondas aussi grand dans le plus chétif emploi que lorsqu'il commande à la Grèce, Timoléon dans tous les regrets et les remords de sa reirai te, et puis dans tout le calme de sa glorieuse vieillesse! On vous reproche d'avoir donné quelque chose de votre âme à la plupart des héros. Pour moi, ils me paraissent plus grands à mesure que vous me les montrez plus simples. »
(( Maxime, me répondit Plutarque en souriant, votre ami Pline vous inspire, et vous tenez de lui Tart de louer un homme qui vous écoute.
200 CHAPITRE Vin.
Vos éloges me sont doux , parce que je les crois sincères , et toutefois je m'étonne de voir un Romain, un ami de Tacite, un homme qui doit être si bien habitué à la majesté sévère de l'histoire, attacher tant de prix à des productions faciles, à ces lambeaux plus ou moins précieux que j'ai su détacher de plusieurs ouvrages immortels. Je marche à la suite des grands historiens, je lève et quelquefois je m'approprie la moisson qu'ils ont faite. »
J'acquis dans cet entretien la preuve que la modestie la plus sincère peut s'allier avec le génie. Mais je vois bien, mon cher Pline, qu'il vous faut sur Plutarque de ces détails familiers que vous excellez si bien à tracer. Vous voulez le voir dans l'intérieur de sa maison ; je vais vous y conduire.
Il a hérité d'assez grands biens, et c'est pour lui une satisfaction égale de ne les avoir augmentés ni diminués. Je dis d'assez grands biens, mais ne songez pas à les comparer à nos fortunes romaines. Sa maison spacieuse et commode ne montre en rien le faste de nos palais. On y voit quelques tableaux , quelques statues , ouvrages des grands maîtres; il en fait sentir les beautés dans toute la pureté du goût grec. On voit que
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la contemplation de ces chefs-d'œuvre l'entretient dans le sentiment du beau; aussi le philosophe ne rougit-il pas de cette espèce de luxe. Un ordre admirable règne dans celte maison, et l'on aperçoit à peine la main qui le produit. Mais Plutarque en rend tout l'honneur à Timoxène, sa femme, née des plus illustres Thébains, et longtemps remarquable par sa beauté; elle est surtout citée pour sa modestie et la simplicité de ses moeurs. Au commencement de son mariage, il s'éleva quelques nuages entre son père et son époux. Dans son chagrin, elle Imagina d'aller faire un voyage avec Plutarque au temple de l'Amour. Ils sentirent si bien la présence du dieu au fond de leur coeur, que Plutarque trouva tous les moyens de conciliation qui devaient ramener son beau -père, et c'est en souvenir de cet agréable voyage qu'il a écrit son Traité sur lanvnir. Cette femme si tendre est pourtant douée d'une fermeté hérokjue. Elle perdit un fils en bas âge qu'elle avait voulu nourrir comme tous ses autres enfants, malgré une blessure (pi'elle avait reçue au sein. Sa douleur était au comble; mais elle ne se permit pas de se ralentir un moment dans ses soins journaliers, en sorte que les paienls et les amis, qui, sur la nouvelle de
la mort de cet enfant, étalent venus pour la consoler, voyant toute la maison en bon ordre, crurent que la nouvelle était fausse et s'en retournèrent.
Il reste h Plutarque plusieurs fils et des neveux, tous ses disciples en savoir, en vertu, et pères de nombreux enfants qui viennent , dès leur jeune âge, assister aux mêmes leçons. Mais ce n'est là qu'une faible partie de son école; elle se compose de toute la ville de Chéronée ou plutôt de toute la Grèce. Il y a ici des vieillards qui, au sortir de leur adolescence , étaient venus pour entendre un moment Plutarque, et se sont faits citoyens de sa ville, persuadés qu'il n'y a rien de plus doux que de vieillir auprès d'un sage. Quelques Romains ont suivi cet exemple, et, pendant les jours de Domitien, ils ont échappé dans cette douce retraite, soit au supplice qu'aurait mérité leur vertu, soit au remords qui aurait suivi leur bassesse ou leurs délations. L'illustre Sénécion eut ce bonheur; et c'est pour lui que Plutarque a composé ses P^ies des honiînes illustres. Il le remplissait si bien du passé qu'il lui faisait oublier les horreurs du présent. Aussi ce Romain , qui possède à si juste titre la faveur de Trajan , montre-t-il les soins d'un fds pour l'instituteur
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qui le sauva. Instruit que Plutarque allait célébrer les noces du dernier de ses fils, Aristobule, il s'échappa l'année dernière de la cour de César pour venir surprendre, pendant le festin, le sage et sa famille. La plupart des hôtes de Plutarque reçoivent de lui , au moment où ils le quittent , un présent mille fois plus précieux que ceux qui signalaient l'hospitalité dans les temps d'Homère. C'est un petit traité de morale composé pour l'usage de chacun d'eux, assorti aux besoins divers de leur vie , de leur fortune et même à toutes les nuances de leur caractère. Ils sont à la fois surpris d'avoir été si bien observés et charmés de recevoir la direction la plus facile et la plus sûre. C'est ainsi que Plutarque sème la sagesse et la répand dans toutes les parties de l'univers.
Avec quelle joie ne voyons-nous point arriver l'heure où Plutarque va commencer sa promenade! César lui-même ne trouve pas plus d'empressement dans le cortège qui va le suivre à Tibur ou à Préneste. Les uns l'ont devancé de loin dans la campagne, et l'attendent sous les ombrages qu'il chérit ou près des tombeaux tju'il se fait un devoir de visiter. Les autres ;, rangés avec ordre autour de sa demeure , font
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enti(! eux des conventions pour l'entretenir tour à tour, et Us droits de la vieillesse se concilient avec les besoins du jeune âi^o (jul demande plus l'assistance du philosophe. Tantôt il nous entretient des méléores célestes, non pas avec cette éloquence qui caractérise les écrits de votre oncle Immortel, et dont la majeslé semble quelquefois égaler celle de la nalure, mais avec la sagacité d'un espilt observateur et prodigieusement instruit. Tantôt il daigne descendre jusqu'à dicter les lois de divers exercices tels que la course, la chasse ou la danse. Souvent les jeunes disciples s'élancent et se livrent, mais sans une fougue déréglée, à des exercices chéris de leurs pères. Puis ils chantent les odes de Pindare. Cette Béotle, dont les Athéniens ont tant affecté de maudire l'air épais, me semble un pajs merveilleusement aimé des dieux, quand la campagne retentit des odes de Pindare, quand je vois les tombeaux d'Épaminondas, de Pélopldas, et tous les clppes élevés à la mémoire des héros du bataillon sacré, et quand j'entends Plutarque.
Cephllosophea tropd'imaglnation, etparleavec trop d'abondance de cœur, pour user souvent du ton sentencieux auquel nous autres Romains nous sacrifions peut-être un peu trop aujour-
d'hui; mais l'occasion lui fournit mille traits qui se gravent pour jamais dans la mémoire. Je venais de lui confier un plan de vie où malheureusement tout est un peu subordonne à la faveur de Trajan : « Maxime, me répoudit-il, il ne faut pas qu'un vaisseau repose sur une seule ancre, ni la vie sur une seule espérance. » Dernièrement il m'interrogea sur Aulus Rufinus qu'il a connu à Rome, et je lui appris combien, au sein de l'opulence, il est misérablement consumé par l'avarice, u Les richesses des avares, me dit-il, ressemblent aux festins que l'on sert aux morts; rien n'y manque, excepté celui qui doit en jouir. »
Nos médecins envoient leurs malades aux eaux de Baies; que ne les envoient-ils plutôt à Chéronée? La philosophie de Plutarque est une sorte de supplément à la doctrine d'IIippocrate. Ses préceptes d'hygiène sont fortement unis aux préceptes de sa morale. De tout côté des mères viennent consulter Plutarque sur les moyens de fortifier la santé de leurs enfants, et des pères sur les moyens de les former à la vertu.
Sa pilié s'exerce sur les animaux; il démêle merveilleusement leui- intelligence: il abhoire toute cruauté commise envers eux. Oh! comme il s'anime contre tous ces divers apprentissai^es
de barbarie! Je soupire en l'écoutant; je songe aux a(rreux spectacles offerts dans notre cirque; je songe à nos combats de gladiateurs, et je me dis : non , je ne parviendrai jamais à ramener Plutarque à Rome.
Il est presque un pythagoricien pour l'abstinence : vous imagineriez par là qu'il est dans un festin un convive assez fâcheux. Nul convive n'est plus aimable. Excellent conteur, il sait encore engager la conversation dans mille sujets légers qui demandent, il est vrai, une certaine subtilité d'esprit familière aux Grecs, mais qui, en augmentant le plaisir du banquet , ne sont jamais perdus pour la sagesse. Hier , il nous avait tous réunis à sa table pour la fête qu'il aime le mieux solenniser; c'était l'anniversaire de la naissance de Platon , de Platon auquel il reconnaît devoir tout le repos et l'honneur de sa vie; qu'il aime comme s'il s'était promené avec lui sous les ombrages de l'Académie, et qu'enfin il honore du même culte que Platon lui-même rendait à Socrate. L'intervalle des siècles disparaissait, et il nous semblait à tous qu'il n'y avait eu qu'un seul intermédiaire entre Socrate et Plutarque. Après le dîner, il nous conduisit dans son jardin. L'épicurien Eolotes étant venu ce
jour-là pour sa mauvaise fortune, Plutarque l'accabla de mille traits railleurs sur la doctrine de son maître. Je fus fâché de lui voir exercer la même rigueur contre cette doctrine du Portique qui est pour nous un si juste objet de vénération, et qu'Epictète vient d'illustrer également par ses écrits et par sa vie. Pour venger une doctrine qui a donné Caton au monde, voici ce que j'imaginai : j'engageai deux neveux de Plutarque, dont je connaissais les sentiments, à chanter le bel hymne de Cléanthe le stoïcien. Plutarque y reconnut les sentiments de Platon et les siens, et chacun de nous s'inclina devant le dieu de tous les sages et de tous les peuples.
J'ai vu autrefois la bibliothèque d'Alexandrie ; malgré mon respect pour ce magnifique dépôt, mon impression était la même que si j'eusse pénétré dans le labyrinthe de Mendès. Ma curiosité, toujours excitée et jamais satisfaite, errait sans but et sans issue. Dans la bibliothèque de Plutarque, je suis exempt de cette vague inquiétude. Ce sont des richesses rangées en bon ordre, mises h ma portée, qui ne me fatiguent pai- aucune ostentation , et me charment par leur usage. Partout je trouve des notes de Plutarque, et lui-même vient nous montrer avec candeur
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ces tcmoigiiages des larcins qii il (it ù 1 anliquitc. Il nous excite quelquefois à chercher dans des ouvra£»es ignoiés, rebutés, de précieuses dépouilles ; e< pour moi , c'est en tressaillant de plaisir que je découvre une belle maxime, un beau mot, digne d'être confié à Plutarque, et de recevoir de lui cette immortalité réservée à tous ses écrits. Tout ce que je relis avec lui me semble un ouvrage nouveau, fût-ce Homère lui-même.
J'ai interrompu ma lettre. Demain, je quitte Plutarque, et puissé-je, en me séparant du sage, ne point quitter la sagesse! je la retrouverai auprès de vous; qu'ai-je à craindre? Vous voyez en moi un négociateur malheureux. Je n'ai pu, suivant le vœu de Trajan, amener Plutarque à Rome. Heureux le temps où nous vivons, puisqu'en causant un grand chagrin à César, je n'ai à craindre de lui aucun ressentiment, aucune froideur ! Trajan lui-même, en m'envoyant h Chéronée , m'avait averti qu'il me préférait pour cette mission importante à Sénécion luimême. «C'est bien assez, me disait-il, que j'emploie auprès de Plutarque les séductions de la puissance, sans recourir encore à celles de l'amitié. Je ne veux pas qu'il accorde à Sénécion ce qu'il pourrait refuser h Trajan. J'offre à Plu-
tarque un consulat où je serai son collègue. Ce serait un beau souvenir de noti^ ancienne amitié, et un digne ornement de mon règne; mais je le laisse complètement libre de juger de quelle manière il peut rendre sa vieillesse le plus utile aux hommes. Voilà le sens de la lettre que je lui écris. Au reste, Maxime, si vous ne m'amenez Plutarque, vous me ramènerez du moins un ami que les leçons de Plutarque auront perfectionné. »
Il y a quinze jours seulement que j'ai remis cette lettre à Plutarque. J'ai vu couler les larmes de sa gratitude et de sa joie. Cependant j'ai peu espéré : il m'avait demandé quelques jours pour prendre son parti, u J'ai, me dit-il en souriant, un démon familier comme Socrate, et c'est mon maître Platon ; il faut que je le consulte. » Avanthier, veille du jour où j'attendais sa décision, je me flattais d'obtenir une décision favorable. J'avais trouvé dans les manuscrits qu'il veut bien confier à mon instruction un petit tiaité où il examine cette question : Si l'adiiiinistration comnent aux vieillards , et dans plusieurs cas il penche pour l'affirmative. Je me préparais à lui opposer des arguments victorieux, empruntés de lui-même. Mais hier, en m'abordant : » Maxime, me dit-il, I. i4
210 CHAPiTHii: vm.
Platon m'a répondu qu'un philosophe sexagénaire, qu'un Grec presque étranger à la langue latine ne doit point être consul à Rome. J'ai plus fréquenté les vieux Romains que ceux auxquels Trajan rend aujourd'hui le bonheur, et auxquels il tâche de rendre la vertu. L'habitant de Chéronée serait trop étranger dans une cour, trop interdit devant le sénat et le peuple romain. Est-ce que je pourrais jouir avec honneur d'une dignité où je me sentirais complètement inutile? Les Romains sont encore forcés d'honorer les Grecs comme leurs maîtres en savoir; mais nous sommes trop près de notre grandeur par nos souvenirs historiques, pour qu'ils souffrent jamais en nous des rivaux en pouvoir. 11 ne faut pas que Plutarque satisfasse sa vanité aux dépens du repos de sa patrie. Qu'un mauvais empereur (hélas! Maxime, Rome en a déjà tant vu!), qu'un mauvais empereur succède à Trajan, et l'on verrait bientôt tous les Grecs chassés de Rome, de l'Italie, poursuivis peut-être jusqu'auprès de leurs dieux domestiques, parce que Plutarque aurait eu la faiblesse de se laisser revêtir de la pourpre consulaire. Poljbe fut l'ami de Scipion, et n'exerça point de magistrature à Rome; l'ami de Trajan ne doit point abuser d'un
LETTRE DE MAXIME A PLINE LE JEUNE. 21 i
titre si glorieux, et n'a plus besoin d'un autre titre. Mon ambition est satisfaite. Archonte d'Athènes, prêtre d'Apollon au temple de Delphes, magistrat presque perpétuel de la Tille de Chéronée, tantôt je fais le bien, et tantôt je l'étudié. J'ai voué ma vie à des devoirs faciles, et tous ces devoirs sont des plaisirs, tant qu'ils ne semblent pas se combattre entre eux. Il est trop tard pour moi de commencer un apprentissage plus sévère. Laissez-moi mon obscurité. II m'est plus facile d'écrire encore vingt traités de morale que de rédiger un seul sénatus-consulte. Plus je vieillis, plus je me lie de commerce avec des hommes qui ne sont point encore. Maxime, connaissez ma passion ; c'est un désir immodéré d'être utile. Elle a fait naître en moi une illusion orgueilleuse; car j'ai l'espérance d'être longtemps utile à la postérité. Je cherche, comme fait votre Cicéron, les moyens d'appliquer à toute chose In philosophie sublime et tendre de Socrate et de Platon. Voilà pourquoi je reviens vingt fois sur le même sujet. Guide imaginaire de quelques belles âmes qui existeront un joui-, je cherche à mettre dans un accord aussi simple qu'harmonieux les vertus qu'elles auront à prati([uer. J'ai mille recettes pour la vie commune ; j'en ai aussi pour
212 CHAPITRE Vni.
les hommes élevés en pouvoir, lorsqu'ils sont puissants par le caractère. Trajan est le modèle vivant que j'étudie. Ainsi, me dis-je, se seraient conduits ou Scipion ou Éparainondas, si le sort les eût condamnés au malheur de régner sur leur patrie. Il faut que j'achève à Chéronée les ouvrages que Chéronée a vu naître. Je ne veux point, par une ambition tardive et stérile, déserter mon humble patrie, quitter mes vieux amis et troubler le tranquille bonheur de Timoxène et de ma nombreuse famille. J'écris ces choses à Trajan. 0 mon cher Maxime, pour prix de la douceur que vous avez paru goûter dans ma retraite , veillez à détourner de son âme le soupçon que Plutarque, en refusant ses offres , a plus consulté sa tranquillité que ses devoirs. »
11 y avait une si douce autorité dans les paroles de Plutarque, et j'y sentais si bien l'accent d'une profonde conviction et d'une résolution inébranlable, que toutes mes objections, je vous l'avouerai, répondirent bien peu à la vivacité des désirs de Trajan et des miens; mais du moins j'obtins de lui la promesse qu'il ferait encore un voyage à Rome, quand Trajan serait revenu de la guerre «lorieuse qu'il poursuit contre les Daces. 11 me charge de lui remettre un traité sur les paroles
notables des grands hommes , avec la dédicace la plus simple et la plus sincère qu'aucun des Césars et qu'aucun prince aient jamais reçue. Pour moi, il me donna, comme un présent de l'hospitalité, un traité sur la fortune des Romains , ouvrage que j'avais souvent médité dans sa bibliothèque, et où la philosophie résout souvent les plus grands problèmes de la politique. Je lui témoignai le désir qu'il adressât aussi à Trajan son Traité sur la fortune d'Alexandre, a Trajan, me répond le sage, est bien brillant dans la guerre; il ne me paraît point h propos de l'entretenir d'Alexandre. »
Hier Plutarque vint me trouver de bonne heure, accompagné de Timoxène sa femme, de Lamprias son frère, et du jeune Sextus, fils de celui-ci. « Voici, me dit-il en me montrant le jeune homme, un compagnon que je vous amène pour votre retour à Rome. C'est dans mon neveu que j'ai trouvé mon meilleur disciple. Veillez sur luij procurez -lui le plus grand des bonheurs, l'amitié de Pline et de Tacite. Cher enfant, dit-il ensuite en se retournant vers son neveu, garde-toi de mêler aucune ambition h l'étude de la philosophie. Sois simple et modeste comme Panélius et tous ces Grecs qui , conduits à Rome, ont aidé à
former l'âme de Scipion et des Romains les plus vertueux. Puisses -tu rencontrer un élève qui règne comme Trajan, ou meure comme Thraséas! Profite de ce moment tant désiré par Platon , de ce moment qu'il regarde comme la plus belle époque du genre humain, où les rois consulteront les sages et seront des sages eux-mêmes. Veillons par nos conseils à propager la vertu dans des familles illustres, afin que la vertu puisse se maintenir sur le trône à l'aide de judicieuses adoptions , et faisons ainsi de notre félicité du moment la félicité des siècles. »
Puis suivirent mille instructions de détail données par Plutarque , Timoxène et Lamprias au jeune espoir de leur famille. Je quitte Chéronée , mon cher Pline, avec les mêmes regrets, avec les mêmes larmes que je quittai pour la première fois ma ville natale et la maison paternelle.
La philosophie est éclipsée par la religion chrétienne. — Celle-ci opère la conversion des barbares. — Son plus bel âge, le cinquième siècle, est suivi des plus grands et des plus longs fléaux de la société. — L'éloquence prend une vie nouvelle chez les Pères de l'Église : la stérile exaltation des Pères du désert ne remédie pas aux maux du genre humain. — Grande autorité qu'acquièrent les prélats. — Ils semblent renouveler et réunir plusieurs magistratures de Rome. — Nouvelle révolution opérée dans le monde par Mahomet. — Le théisme musulman abaisse la sublimité de l'Évangile. — Les kalifes raniment le goût des lettres et des sciences. — Le génie de la civilisation éclate surtout chez les Maures conquérants de l'Espagne. — Merveilles qu'ils opèrent. — Pourquoi laissent-ils Platon pour suivre Aristote? — La logique d'Aristole est bientôt importée en Europe ; elle y crée la scolaslique qui devient une barrière plutôt qu'un exercice pour la philosophie.
Voici le moment où la philosophie vient se perdre dans les rayons du soleil nouveau qui s'est allumé pour le monde ; et cette éclipse dure plus de douze siècles. L'immense flot de barbares qui se précipitent sur l'Occident concourt à éteindre
2t(î CHAPITRE IX.
l'une de ces lumières et obscurcit l'autre par sa grossière ignorance et la férocité de ses usages. Après avoir chassé, exterminé ceux qui s'appelaient les maîtres du monde, ils se chassent, s'exterminent entre eux. Tout accourt au partage des dépouilles, des frontières de la Chine ainsi que des glaces du nord de l'Europe, et le partage n'est qu'une suite de combats qui en punissant les vainqueurs de la veille achèvent la désolation des vaincus. A peine la religion qu'ils embrassent avec la foi facile et peu profonde du conquérant a-t-elle adouci leur férocité; à peine la vieille civilisation, qu'ils déchirent et dont ils héritent, les a-t-elle énervés, qu'ils sont forcés de céder la place à d'autres hordes qui ont encore toute la première sève de la barbarie. Sous l'empire de la croix, les souffrances se multiplient pour le monde. Le ciel est ouvert , mais on n'y peut monter que par les chemins les plus ardus. La capitale où l'on enchaînait les rois n'est plus qu'un marché de patriciens esclaves. Paraissez à l'encan, descendants des fiers Appius, famille immense des Fabiens toujours prête à renaître pour les besoins de la patrie; vous avez bu les larmes de la terre , elle va s'abreuver des vôtres, Oii donc trouver quelque image de la paix, quelque refuge pour la pensée? Est-ce dans ce sanc-
tuaire si pur^ qui a banni les fables adultères, les sacrifices sanglants et les monstrueusesapothéoses? Mais il est souillé par des guerres intestines presque aussi cruelles que celles des barbares , et qui aident à leur triomphe. Le pavé des temples devenus des églises n'est plus arrosé du sang des taureaux et des béliers, mais il l'est souvent de celui des hommes et des prêtres. Il faut en traverser des torrents pour savoir si la divinité de Jésus-Christ est tout à fait égale à celle de son père. Athanase et Arlus, servis tour à tour par des souverains romains, grecs, ou barbares, ont voulu décider par le fer une question qui peut-être épouvante rintelligence des anges.
Ce n'est encore là que l'un des mille problèmes qui sont venus troubler la foi naissante et diviser la théologie alors que tout l'empire de la pensée lui est abandonné, soit par lassitude, soit par conviction, soit par terreur (car le grand Théodose a usé largement de cette arme). Les écoles tout à l'heure si bruj'antes des philosophes se taisent. Celles d'Alexandrie qui, en voulant renouveler la doctrine de Platon , l'ont défigurée tantôt par un lUuminisme insensé et tantôt par un scepticisme honteux, se sont offertes seules pour soutenir le combat contre le christianisme; mais elles ont été
obligées de repousser des combattants aguerris sortis de leur propre sein ; elles ont rendu leur dernier souffle avec le dernier des philosophes, l'empereur Julien; et c'est la flèche des Perses qui a confirme l'empire de la foi.
Au milieu d'une si vaste désolation, l'optimisme est-il encore possible? oui , si on le cherche dans la Cité de Dieu. Saint Augustin s'y élève avec les ailes de la foi et celles du génie. Heureux s'il n'en rétrécissait pas tellement l'enceinte, s'il n'en rendait pas l'accès tellement difficile, que Socrate, Platon, Caton et Marc-Aurèle ne pourraient y pénétrer, même après de nouvelles et longues épreuves ! Mais on ne peut lire ce Père de l'Église sans trouver souvent en lui l'effusion d'une âme tendre. Quelque recherche d'esprit n'empêche pas l'essor de ses pensées sublimes. Pour les preuves de la spiritualité de l'âme, il surpasse Platon et prépare Descartes. La terre africaine avait déjà produit dans Tertullien un véhément défenseur de la foi. 11 me fait oublier par d'admirables mouvements la barbarie de son style , mais non la bar- ^ barie de ses sentences de damnation éternelle. On sent l'africain dans les images et les plaisirs de la vengeance.
C'est auprès des Pères du désert qu'il faut cher-
cher de la paix et l'on est confondu d'y trouver de la béatitude, au milieu de tant de désastres. Une telle exaltation est un prodige de la religion chrétienne. La spiritualité se manifeste ici dans toute sa puissance et vient mettre au défi toutes les voluptés sensuelles. Et pourtant je suis forcé de me demander : Que font-ils là , ces héros du christianisme? Est-ce le moment de la retraite, de la fuite? Leur foi va jusqu'aux dernières limites permises à la nature humaine; mais leur charité, où s'exerce-t-elle? Leur pitié manque-t-elle d'épreuves et leur courage d'occasions? Est-ce que de beaux dévouements pour ses semblables n'abrègent pas les voies du ciel? Je les vois dans leurs étroites cellules ou sur les sables du désert anticiper les joies du paradis et ne plus vivre qu'avec les saints et les anges; mais je les vois aussi, comme l'avoue saint Jérôme, ce grand peintre de cette vie solitaire, obsédés maintes fois d'images voluptueuses sous lesquelles les dames romaines ou grecques se peignent à leur trop puissante imagination. Ni le jeûne, ni le cilice , ni les coups de discipline ne peuvent plus les soustraire aux séduisantes métamorphoses que Satan sait emprunter. Oh! que si un homme tel que saint Vincent de Paule eut mangé des racines avec saint Antoine et saint Pa-
côme , il eut bien su daus de telles tentations assurer sa retraite et sa victoire en se plongeant, lion dans les délices, mais dans les calamités du monde; il eût pénétré dans la tente d'un Genséric ou d'un Attila. Sainte Geneviève n'obtint -elle pas un pareil triomphe? S'il avait aperçu dans la longue chaîne des captifs soit un descendant des Emile, soit un chrétien obscur, mais fidèle , meurtri sous le poids de ses fers, il eût su s'en charger. Pourtant il ne faut pas oublier que ce même âge de tempêtes et de ruines fut fertile en héros chrétiens, toujours dévoués aux œuvres vives de la charité, et saint Vincent de Paule n'a fait que transporter leurs vertus au xvii*' siècle; rien n'explique mieux les conquêtes de l'Evangile dans des siècles qui semblaient si peu faits pour recevoir sa douce et divine lumière.
Ce n'est pas tout , et voilà un autre triomphe de la foi. Quand la barbarie va couvrir la terre, l'éloquence se ranime et ne veut plus d'autre source qu'un livre plein de simplicité, l'Évangile. Après trois siècles écoulés, les chrétiens divisés en un nombre presque infini de sectes n'ont point encore reçu un symbole uniforme, symbole qui n'existe dans aucune autre religion. L'impérieux et intrépide Athanase a entrepris de le leur don-
lier. Implacable ennemi du doute, 11 forge des chaînes pour la foi et lui imprime un caractère de perpétuité : Lycurgue est timide auprès de lui. On ne peut sortir du cercle qu'il trace à la raison humaine. Cet athlète de la foi semble invincible comme elle. Après d'horribles combats, où les ariens d'abord et les catholiques ensuite ensanglantent leurs victoires, l'épée de Théodose fait triompher la doctrine d' Athanase.
Ce succès a exalté les Pères de l'Église. Ils croissent en savoir, en éloquence, en vertus. L'Occident sur qui portent les plus terribles coups de la barbarie , répond aux voeux de l'Orient qui se repose encore sur les hautes murailles deConstantinople. Les Ambroise , les Jérôme , les Augustin sont animés du même feu, s'emparent de la même autorité que les Bazile, les Grégoire de Nazianco, et les Chrysostôme. Un évêque exerce un pouvoir digne des républiques anciennes. Il est souvent un tribun du peuple; il est toujours un censeur inamovible dont les rigueurs trop méritées frappent des coeurs corrompus, comme les censeurs les plus sévères de Rome infligeaient le blâme et la dégradation à des sénateurs indicnes de leurs ancêtres. Enfin il est quelquefois un éphore qui peut condamner les plus puissants souverains
à de profondes humiliations, telles que la pénitence imposée par Ambroise à Théodose, lorsqu'il se vengea à la manière de Caracalla de quinze mille Thessaloniciens , dont quelquesuns avaient brisé sa statue. La charité chrétienne applaudit à la salutaire rigueur dont usa saint Ambroise ; mais le sacerdoce ne comprit que trop jusqu'où pouvait aller son pouvoir, et la tiare s'éleva comme une rivale de la couronne.
Mais n'est-il pas admirable qu'au milieu du chaos qui suivit la mort de Théodose et le règne de ses deux faibles fils , la morale évangélique put recevoir ses plus sublimes développements , et que les Bossuet, les Massillon, les Bourdaloue , les Pascal, les Fénelon même n'aient que fort peu outrepassé les grands enseignements des Augustin, des Ambroise, des Bazile, des Grégoire de Nazlance et des Chrysostôme! En présence de quels objets ceux-ci se mettaient -Ils à la recherche de la perfection morale et chrétienne? Dans l'Occident, la barbarie victorieuse, gorgée de dépouilles dont elle ne sent pas le prix , se bat ou se couche sur des lits de cadavres , sur les ruines fumantes des temples et des palais , ou sur les débris de statues, chefs-d'oeuvre de lart, lorsqu'on n'a
l.A CIVILISATION SOLS LES BARBAUES. 223
point eu la précaution de les enfouir dans le Tibre ou i'Arno.
Dans l'Orient, que voyez-vous? une civilisation dégradée non moins hideuse que la barbarie même; des cours peuplées d'eunuques qui deviennent des ministres , et des prostituées dont quelques-unes deviendront des impératrices; des petites-filles du grand Théodose, qui ne cessent d'agacer dans Attila le plus laid et le plus féroce représentant de la barbarie; des jeux et des courses de l'hippodrome, plus meurtriers que les combats des gladiateurs; de nouvelles factions qui s'y forment et où tel ou tel cocher vient remplacer les Marius et les Sylla, les Pompée et les César, les Antoine et les Auguste, et ont l'horrible gloire de rivaliser avec les dictateurs et les triumvirs par le nombre et le rang des victimes qui périssent pour leur cause; un Rufus qui renouvelle Séjan par ses cruautés et par sa chute; enfin tout ce qu'il est possible à la lâcheté de commettre de crimes. Quelle ressource restait-il donc à ces Pères de l'Église pour peindre des vertus dignes de l'Évangile? La plus belle de toutes, c'était de lire dans leur àme. Leurs homélies nous font connaître encore qu'au milieu de tant de turpitudes .et de désolation, des vertus chrétiennes florissaient
encore, surtout parmi les femmes. C'est un doux correctif à une histoire si sombre et si abjecte.
Je n'ai pas le courage de poursuivre cette esquisse au delà de cette époque qui se termine au règne de Justinien, règne inégal et bizarre qui rappelle, grâce à Bélisaire et Narsès, quelques beaux restes de la grandeur romaine, mais qui retombe bientôt dans les tragiques petitesses du Bas-Empire. Ici la philosophie m'abandonne, et l'optimiste ne sait plus où placer sa tente. Cependant de nouvelles monarchies se fondent. Le torrent de la barbarie s'est creusé quelques lits où il coule d'un cours plus régulier. On change moins souvent de conquérants dans l'Espagne, dans la Gaule, dans la Grande-Bretagne. Le christianisme produit un peu plus librement ses effets; c'est une rivière qui coule à travers une ceinture de rochers, dont la voûte l'obscurcit et qui la force de redoubler d'efforts pour la franchir. Vous croyez respirer ,
quelque temps avec les rois vislgoths en Espagne, I
avec quelques rois anglo-saxons, et surtout avec Alfred-le-Grand qui retrace dans un tel âge de belles lueurs de philosophie. Enfin il vous semble qu'avec Charles Martel et surtout avec Charlemagne, la civilisation va reprendre une marche victorieuse. Vous allez la voir retomber dans un
un gouffre plus profond, dans une anarchie non plus fortuite, mais trop savamment organisée SOUS le nom de système féodal.
11 n'arrive pas toujours qu'un grand homme crée une grande nation et triomphe du vice de ses institutions qui l'emporte vers l'anarchie. Je me borne à en citer deux exemples, Charlemagne en France et Sobieski en Pologne. Cette anarchie existait dans les veines du régime féodal, lorsqu'il ne se montrait encore que sous sa première forme, le régime des provinces concédées à titre de bénéfices. Quand le bras et la tête de Charlemagne manquèrent, tous les gouverneurs de provinces prirent goût à leurs possessions et créèrent la science de l'usurpation , en prêtant foi et hommage. Ce fut en portant la livrée des successeurs de Charlemagne et en profitant de leurs discordes impies qu'ils s'emparèrent successivement de tout leur héritage. Pendant près de deux siècles, l'autorité royale demeura garrottée par une multitude de tyrannies et de sous- tyrannies qui relevaient les unes des autres, et toujours ardentes à se combattre entre elles. Chacun disposa d'un troupeau plus ou moins grand de sujets qui devinrent des serfs. Le clergé, après avoir timidement combattu cette oppression, se mit de la I. i5
partie, eu se réservant d'êlre un peu moins Ijarbarc. Les hardis pirates du Nord accoururent sur leurs frêles esquifs pour partager cette proie. Tout ce qui ne tombait pas sous lem^ cimeterre, tomba dans les filets des seigneurs. La religion restait honorée, même avec un redoublement de terreur superstitieuse; mais dans le fait, l'Évangile n'était pas plus reconnaissable que l'autorité royale elle-même. Tout ce qui reste d'esprit ne sert plus qu'à la ruse et à la perfidie. Une trahison bien ourdie est devenue le chef-d'oeuvre de l'esprit humain. Vous voyez souvent des armées qui décampent dans la nuit pour changer de drapeaux, et leur chef, leur roi, en s'éveillant, ne trouve plus un seul garde autour de sa tente.
Les publicistes qui nous parlent aujourd'hui d'une vieille constitution française qui aurait duré sans altération depuis Clovls jusqu'en 1789, en appuyant toujours une forte monarchie sur le suffrage universel, doivent être fort embarrassés d'en suivre la trace dans un siècle où la royauté ne possédait plus en propre que la ville de Laon et où la servitude des villes et des campagnes tenait lieu du suffrage universel.
Voilà le pas rétrograde le plus immense qu'ait
fait la civilisation, mais jamais elle ne subit d'éclipse totale. Un peuple nouveau est entré sur la scène avec toute la puissance de l'enthousiasme relii^ieux et conquérant. Les Arabes vont tenir la place des Grecs et des Romains. Mahomet a opéré une nouvelle révolution rivale de celle du Christ et qui lui enlève presque toute sa domination en Asie. Le théisme est son levier pour ébranler le monde. Cette croyance qu'on accuse aujourd'hui d'être si froide, si flottante, prend le double caractère d'une exaltation et d'une fermeté invincibles. Mahomet l'a pourtant dégradée en portant atteinte à la spiritualité sublime telle qu'elle est proclamée par lÉvangile, et surtout en substituant la violence à la charité la plus eiçpansive , enfin en venant affermir le despotisme dans son vieux domaine, tandisque delà religion chrétienne devaient jaillir plus ou moins tôt des principes d'une liberté mieux combinée et plus durable que celle des républiques anciennes. Mahomet employait les deux ressorts de la volupté et de la terreur chez des peuples habitués à passer tour à tour de l'une à l'autre de ces impressions. Ses saints furent des héros; ils cherchaient une mort glorieuse comme un commencement d'inépuisables délices; et des liommes tels qu'Abubécker, Ali , Cnlcd et Amrou
appuyaient par leurs verlus la tcrrihlc prédication Tailc par leurs armes.
Les Arabes ont d'abord repoussé les lumières qu'ils pouvaient puiser lartiement dans la bibliothèque d'Alexandrie, magnificpie dépôt resté trop loni^temps stérile entre les mains des Romains euxmêmes. C'est sans remords et sans regrets qu'ils ont stupidement chaulFé les bains d'Alexandrie avec le plus précieux trésor du génie et du savoir; mais ils avaient trop de gloire, ils aimaient trop à faire fleurir leur domination pour rester longtemps insensibles h la puissance des lettres. Dès qu'ils en eurent senti le charme et compris l'utilité, ils jetèrent des regards humiliés, consternés sur les cendres de l'incendie allumé par leurs mains. Leurs remords ne furent point inutiles. Parmi ces hommes du désert , ces guerriers insatiables de victoires et souvent portés au carnage, il se forme des savants infatigables qui viennent se mettre à l'école des Grecs dispersés. Leurs califes Aaroun- Al Raschild, Alamoun et Almanzor les encouragent avec une merveilleuse munificence. Quelques manuscrits sont payés au prix de plusieurs villes; mais n'imaginez pas que ce soient des poèmes d'Homère, des tragédies de Sophocle et d'Euripide, des comédies de Ménandre, qu'ils achètent à
ee haut prix. La poésie d'Homère est repoussée par leur dévotion musulmane; ils craignent un commerce trop séduisant avec l'idolâtrie. Ils domptent de leur mieux leur instinct poétique et le tiennent resserré dans les étroites limites du Coran; ils ne veulent qu'un merveilleux de leur création, fait pour amuser les veilles du désert et le repos des caravanes; leur mythologie nouvelle n'a point le charme des allégories ingénieusement morales des fables grecques. Les poètes ou plutôt les conteurs arabes ne savent user du beau idéal que pour retracer les pompes des palais des rois, des fées et des génies; mais ils savent réjouir et surprendre l'imagination; ils abondent en aventures plaisantes, en peintures naïves de mœurs qui rappellent souvent la vie palriarchale.
Mais c'est la conquête des Espagnes qui développe le plus chez les Arabes, unis aux Maures de l'Afrique, le génie de la civilisation ; et d'abord ils ont celui de la conquête. Malgré leur ferveur pour une religion exclusive de toute autre, ils se gardent bien de procéder par l'extermination des vaincus. Ils les éblouissent, ils arrachent leur admiration ou les attirent à eux par le spectacle de leurs jeux, de leurs fêtes, de leurs tournois, par la somptuosité, l'élégance arabesque de
leur architecture, la grandeur de leurs monuments, les plus beaux que l'on ait vus depuis les Grecs et les Romains et qui n'en sont point des copies.
Mais voici la plus étonnante de leurs séductions : ils emploient celle de l'amour. Quoi! des peuples orientaux, des Africains même viennent en donner des leçons à l'Europe! La politique a pu leur suggérer ce moyen pour ménager des alliances entre les vainqueurs et les vaincus; mais eux-mêmes d'où les ont-ils reçues ? c'est de la résistance qu'ils éprouvent pour la prem'ère fois. Sans faire tort à la beauté des Andalouses, je crois que leurs scrupules et la pudeur dont le christianisme a embelli leurs charmes ont été leurs plus puissants moyens pour dompter ces conquérants et les amener à l'amour et de l'amour à la galanterie.
Ils virent autre chose que les captives idiotes de leur harem ou que les complaisantes houris du paradis de leur Prophète. La passion s'allume vite dans les cœurs qu'enllamme l'enthousiasme religieux, et c'est précisément parce que ces deux mobiles se combattent, qu'ils s'enflamment l'un par l'autre. Attendez-vous à voir fleurir les lettres et les arts où régnent la religion, la gloire et l'amour. Pourtant l'islamisme imposait un frein sévère à la
poésie et aux beaux arts, par la réprobation sévère de tout ce qui pouvait rappeler l'idoiâtrie. Il défendait de reproduire les formes humaines , et c'était un arrêt de mort pour la peinture et la sculpture. Il leur restait un genre de poésie consacré aux grandeurs de Dieu, au merveilleux de tout genre, aux exploits des guerriers , et aux plaintes de l'amour. La barbarie de Ferdinand-le- Catholique , cet Omar chrétien , nous a privés de presque toutes ces productions des Maures; mais la poésie espagnole du moyen âge dérivait de celte source, elle-même le reconnaît. Par la beauté de la copie, on peut juger du mérite de l'original. La musique était un accompagnement nécessaire de ce genre de productions erotiques, religieuses ou guerrières; des accords tendres et mélodieux redoublèrent l'enchantement des belles nuits de cette contrée. Quant h l'architecture, elle fut tout empreinte de la grandeur du dieu de l'univers et du faste oriental. L'élégance exilée de la peinture se réfugia dans des ornements trop diversifiés pour n'être pas souvent bizarres.
Vous avez tous lu la description ravissante des magnificences de la mosquée de Cordoue ; je m'arrête avec plus de plaisir sur les vertus et le génie de ses califes et surtout des trois Abdérames
et des deux premiers Ashnra. Vous diriez une nouvelle succession de Trajan, d'Adrien, d'Antonin et de Marc-Aurcle. Abdérame P% échappé seul au massacre de la famille des Ommiades, est un des plus grands caractères et des esprits les plus vastes et les plus judicieux qui se soient formés par l'adversité. Il ouvre à la fois tous les canaux de la civilisation. Sous lui et sous chacun de ses successeurs, de savantes irrigations fertilisent le sol qui reçoit des cultures nouvelles aussi variées qu'intelligentes. Leur commerce s'étend dans le golfe Persique, dans les Indes et jusque dans la Chine. Quelques savants inclinent à croire qu'ils purent en rapporter la boussole. Leur navigation est protégée par leurs observations astronomiques, science qu'ils étendent beaucoup plus loin que les savants d'Alexandrie, dont ils consultent et ressuscitent les travaux. Ils inventent la chimie et perfectionnent la botanique; l'usage qu'ils en tirent les rend les premiers et même les seuls médecins digues de ce nom dans toutes les parties du monde.
La mosquée de Cordoue éclipse la gloire du temple de Salomon, et l'Alhambra de Grenade celle des palais des empereurs romains. Mais voici qui est bien mieux encore que ces monuments
fastueux : la population des Espagnes paraît avoir été à cette époque triple ou quadruple de ce qu'elle est aujourd'hui.
Le savoir se répand chez cette nation vive , in- £Ténieuse, passionnée jusqu'à la violence, et qui cède quelquefois h la cruauté africaine. Il domine toute ville importante de l'Espagne, il passe le détroit et va réagir sur l'Afrique musulmane ; tandis que tout meurt, et livres et savants dans le grand fojer de la civilisation antique et de la civilisation chrétienne. Tant de gloire et de prospérité commence à se ternir, vu le déclin et la chute du califat de Cordoue; mais on en trouve encore de brillants rayons dans la lutte obstinée et à la fin malheureuse , que soutinrent les Maures d'Espagne contre les Espagnols chrétiens, descendants des Visigoths et successeurs de Pelage. La gloire et les succès des combats se partagent désormais entre deux peuples et deux religions. Le Cid , premier héros de la chevalerie et son pUis parfait modèle, fait pencher la balance en faveur des chrétiens, et quatre siècles après, Grenade, le paj's des merveilles, est soumise par Gonzalve de Cordoue. A cette époque, la civilisation chrétienne avait repris toutes ses forces , épanché par degrés ses immenses bienfaits en s'ap
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puyant sur la découverte d'instruments précieux qui ne cesseront plus de s'améliorer.
J'ai voulu prouver par celte excursion historique que les lumières étaient loin d'être perdues pour l'univers, dans le temps même où elles semblaient couvertes d'une rouille si épaisse, sur notre horizon. J'aurais pu fortifier cette preuve par l'exemple de la littérature persane, dont l'âge d'or correspond avec noire siècle de fer et de plomb, c'est-à-dire le dixième, et qui fut illustrée par trois grands poêles, Saadi, Hafitz et Faroudgi. J'aurais pu encore voyager dans les Indes et dans la Chine, et montrer comment les bramines et les lettrés ont su conserver et peut-être enrichir ce précieux dépôt, en dépit des conquêtes désastreuses desGengiskanetdesTamerlan; mais ce serait trop sortir des limites étroites que je dois me prescrire.
C'est l'histoire de la philosophie que je voudrais suivre d'un coup d'oeil rapide. Mais voilà que je parcours une longue suite de siècles et ne sais plus comment la saisir au passage. Quand je veux frapper à sa porto, c'est la religion qui m'ouvre et vient me dire d'une voix impérieuse : « La philosophie , c'est moi; ne la cherche point ailleurs que dans mon sanctuaire. » Malheureusement, In religion même vient m'offrir une arène de com-
bats théologiques , et ce sont les plus sanglants de ceux qui soulèvent les peuples et les rois. Fatigué de ce spectacle cruel , je forme le vœu que la philosophie conquière assez d'indépendance et s'éclaire assez des lumières pures de la religion, pour contenir ces discordes impies et arrêter cette elFusion de sang. Le remède viendra, mais sera-t-il sagement administré.^
L'islamisme, quelle qu'ait été sa gloire passagère en Espagne, h Bagdad, h Maroc même, et quoiqu'il soit appujé sur l'adoration de Dieu, première base d'un sain optimisme , le repousse par l'horreur des supplices éternels dont il prodigue à chaque instant la menace , et surtout par le dogme abrutissant de la fatalité. 11 ne semble pas avoir conçu l'idée du progrès de la société humaine; il est essentiellement, douze siècles le prouvent, l'étendard du despotisme, comme le christianisme est celui d'une liberté progressive; aussi la philosophie des Arabes n'a-t-elle pu prendre un essor généreux et qui lui soit propre. Elle n'est, h vrai dire, qu'un pâle reflet de celle d'Aristote. Mais pourquoi donc a-t-elle pu préférer Aristote à Platon, dont le sentiment théiste servait bien mieux la cause de rishimismc* Peutêtre cette préférence n'était-elle due qu au génie
assez vaste, mais un peu froid des Abenhozar, des Aviccnne, des Averroës et des premiers traducteurs et commentateurs d'Arislote. Peutêtre aussi que la philosophie de Platon, qui la première enseigne le vcrhc et la triiiité ^ leur paraissait offrir trop d'aflinité avec le christianisme; mais ce qu'il y eut de bizarre , c'est que les docteurs chrétiens , dès que par le mojen des Arabes ils connurent Aristote , passèrent sous le joug de ce maître impérieux , et oublièrent Platon. Les controverses théologi(|ues étaient alors érigées en une sorte de tournois , parodie pédante des combats chevaleresques. La logique d'Aristote se présentait à propos pour fournir des armes aiguisées aux combattants.
La philosophie nommée scolastique vint épaissir les ténèbres de la théologie ; ce n'est pas qu'elle ne produisit des hommes d'un esprit supérieur, tels qu'Abai lard, Thomas-d'Aquin, Bonaventure et Scott; mais la sécheresse et l'accablante monotonie de leurs formes syllogistiques les privèrent de cette éloquence abondante qui persuade et qui entraîne. La contagion de cette école se répandit sur les lettres naissantes. Il arriva que dans les deux siècles des croisades , si féconds en aventures, cm combats homériques, eu bril-
lants caractères , la force, l'cclat et la grâce pittoresque de l'expression répondirent rarement h cette exaltation de la foi, de la gloire et de l'amour; il semblait pourtant qu'une telle époque eût dû produire des chefs-d'œuvre dignes des temps beaucoup moins héroïques de la Grèce. Partout, excepté dans les poésies des troubadours et des trouvères, l'imagination subissait le vasselage , la duie servitude de la scolastique ; le baume évangélique restait étouffe sous les fagots d'épines entassés avec tant de soin et de profusion. Jusque dans les écoles du savoir et dans le sanctuaire de l'amour divin , on entendait encore un bruit de ferraille scolastique, qui en persécutant les oreilles aigrissait les esprits. Mais Aristote et les Arabes qui l'avaient fait connaître n'étaient nullement responsables de ce nouveau chaos qu'ils avaient voulu prévenir.
Ij'iiiierrègnc de !a plulosopliic continue. — Cependant les bienfaits de la religion se développent par l'abolition de la servitude. — Mais l'ambition pontificale, en visant au despotisme théocratique, crée une anarchie nouvelle. — La croisade contre les Albigeois amène le tribunal de l'Inquisition et son odieuse procédure, — De nouveaux instruments sont accordés par la Providence à la civilisation. — Découverte de la boussole. — \oyages des navigateurs portugais, suivis des immortelles expéditions de Christophe Colomb et de Vasco de Gama. — Le fanatisme et l'hypocrisie ne secondent que trop la cupidité des barbares conquérants. — Heureux effets qui résultent pour les sciences de la dispersion des savants grecs après la prise de Constanlinople. — Découverte de l'imprimerie, magnifique complément du don de la parole et de celui de l'écriture. — Elle favorise le succès de la réforme de Luther, — Premières lueurs de la philosophie en Italie. — Machiavel rejeté du rang des philosophes. — Erasme modérateur impuissant des innovations religieuses. — Explication du scepticisme de Montagne.
J'ai encore un long espace à traverser avant de retrouver la philosophie brillant de son propre éclat. La religion règne seule et devient un peu mieux comprise, grâce au génie de Saint-Bernard
et à la belle âme de Saint-Louis. Elle se révèle pai' des bienfaits que le monde n'a point encore connus , que la philosophie ancienne désespérait d'accomplir et n'osait presque désirer. Le plus grand de tous , c'est l'abolition de la servitude qui commence et va se développer sans bruit pendant trois siècles dans les plus belles régions de l'Europe; c'est la meilleure des révolutions politiques et la seule qui n'aitpas coûté une goutte de sang. Pourrait-on refuser de l'inscrire au nombre des miracles évangéliques! La politique des rois y a concouru sans doute; mais quand la politique entre dans une telle route et sait s'y maintenir pendant trois siècles, n'y peut-on découvrir une inspiration divine? La charité invente et même prodigue des établissements que le polythéisme, aidé par la philosophie et favorisé par la domination deCyrus, de Périclès, d'Alexandre, des Séleucus et des Ptolémée , et enfin par celle des Romains , n'avait pu faire éclore. Le droit des gens, le droit de guerre, se modifie trop lentement sans doute , mais devient moins fécond en barbaries , quand il ne s'agit pas de guerres civiles et surtout de guerres de religion. Mais l'ambition pontificale, la superstition, le fanatisme profitent du long sommeil de la philoso-
Long interrègne de la philosophie. 241 plue , Grégoire VII a paru ; c'est l'Alexandre des papes; il sait se créer des vassaux dans les rois, et se poser au suprême échelon du système féodal. Cependant il n'a pour toute arme que des foudres spirituels; le vicaire de Dieu, dès qu'il se sent traversé dans ses desseins, ouvre largement les portes de l'enfer pour les rois; il rend les peuples responsables des délits canoniques de leurs souverains, et les punit de ne pas se révolter. Tout tremble ; on croit voir de partout sortir des flammes souterraines; la terre se couvre de damnés dont on fuit les approches. Le fils profite de ces terreurs pour dépouiller, pour détrôner son père, et le poursuivre jusque dans la tombe. Plus d'asile pour qui est mis hors la loi divine. La félonie s'en fait une arme contre le maître le plus doux, et le triste prince ne redevient souverain, ne redevient homme, que lorsqu'il a reçu le châtiment public du fouet de la main des lévites. Alors la miséricorde papale veut bien lui épargner des restes de jours voués à l'opprobre. La fermeté de quelques-uns de nos rois , le droit sens du parlemerit, le concours du tiers-état, et pardessus tout les violences et les mesures acerbes de Philippe-le-Bel finissent par mettre un frein à cette ambition pontificale qui allait confon-
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dre lous les pouvoirs, et ranger l'occident sous le rci»ime théocralique, c'est-à-dire sous le despotisme le plus illimité, puisqu'il s'exerce au nom du ciel.
Cependant la tyrannie du Saint-Siège , le luxe scandaleux des prélats, et les débordements qui s'étaient répandus dans l'Eglise, avaient, dès le XIII* siècle, soulevé une révolte qui devait éclater plus terrible et plus puissante trois siècles après. Elle était partie de quelques prédicants obscurs, de quelques bourgeois des villes du Midi , et enfin de pauvres paysans révoltés contre les concussions et les scandales ecclésiastiques. Le pape Innocent 111 , qui rappelle l'ambition , le génie et la violence de Grégoire Vil , fulmine une croisade contre les Albigeois. C'est une extermination qu'il commande, et il est obéi par des rois, par des grands vassaux et des chevaliers qui ont paru avec plus d'honneur dans les champs de la Palestine. L'incendie et les massacres ordonnés par l'Église n'exceptent ni les femmes, ni les enfants , ni les vieillards. De ce Qéau passager naît un fléau d'une durée plus longue et non moins formidable , le tribunal de l'Inquisition. Cette même Eglise qui a su créer pour elle-même une savante hiérarchie, dont le gouvernement
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représentatif a profité depuis, et qui a porté dans sa juridiction canonique des ménagements inconnus à la barbarie féodale , crée pour ce tribunal , outre l'atrocité des supplices , une procédure dont la cruauté froide et systématique surpasse toutes les conceptions des empereurs rom^ains , de ceux que l'histoire ne désigne que par ce mot : les Empereurs monstres. On peut juger par là de ce que serait devenue l'Europe courbée sous le joug théocratique.
Cependant la divine providence révèle par degrès ses grands desseins sur la société humaine, par les nouveaux instruments qu'elle met au service de la civilisation. La boussole est découverte et vraisemblablement importée de la Chine. On trouve l'art difficile de la suspendre sur le vaisseau et de calculer ses variations. Le génie des navigateurs portugais a déjà commencé à exploiter les côtes de l'Africjue. Des constructions navales plus hardies, plus légères et plus imposantes vont seconder de brillants aventuriers. Le trône si longtemps avili du Bas -Empire verse sur l'Europe, au moment où il s'écroule, des trésors de science et de goût, que l'ignorance générale y laissait enfouis. Trois hommes, trois lumières et trois gloires de l'Italie, le Dante, Pé-
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trarqiiecl Boccace ont merveilleusement préparé rOccitlent à recevoir cette nouvelle culture , et ont déjà fouillé avec succès plusieurs des ruines précieuses de l'antiquité. On jouit de ces richesses avec un enthousiasme qui ressemble h une douce et inoiFensive idolâtrie. Les pontifes romains y sourient sans scrupules. Leur munificence est secondée parles Médicis, par ces princes marchands qui se dessinent en Périclès. L'Italie, qui tout à l'heure a fourmillé de républiques, et se sent exaltée par une forme de gouvernement qui sollicite les exercices les plus virils de l'esprit et de la volonté, se jette avec ardeur sur ces nouveaux trésors. La patiente érudition vient s'associer au travail du i^oût qui renaît, et à la fermentation du génie. On imite en créant. Tout n'est pas, ou plutôt tout ne paraît pas bien facile dans les découvertes nouvelles. Il semble d'abord aux peuples épouvantés que celle de la poudre à canon est un présent de l'enfer. Elle ne s'introduit qu'avec lenteurdans l'art de la guerre j mais elle va bientôt en changer toutes les lois. Si elle cause des regrets h la brillante chevalerie, d'un autre côté elle porle des coups salutaires à la tyrannie féodale. L'art de l'escrime semblait jusque là tenir lieu du génie des grandes opérations militaires, et même de
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cette discipline qui ne pouvait jamais se rencontrer dans les levées tumultueuses de l'arrièreban. Qu'arrive-t-il ? c'est que par degrés les combattants servis par l'artillerie ne s'approchent plus d'aussi près , et que les batailles qui ne seront plus des mêlées furieuses, deviendront moins sanglantes. Le pouvoir royal qui s'est rendu un salutaire protecteur contre les tyrans féodaux, apprend bientôt, en se servant de cette arme , à les écraser, à les foudroyer dans ces châteaux perchés sur des rocs, d'où leurs pères exerçaient tant de brigandages impunis.
Mais voilà que par le courage et le génie de deux immortels navigateurs, le monde ancien se double, se triple, en attendant qu'il se quadruple. Deux continents séparés par l'Atlantique apparaissent l'un h l'autre avec une mutuelle stupéfaction, mais l'un dans l'enfance de la société, l'autre dans son âge viril ; l'un avec le regard timide de la colombe, l'autre avec le regard du vautour. Le monde nouveau avait le malheur d'être fertile en mines d'or et d'argent. La cupidité des sanguinaires conquérants se fait une anne d'un fanatisme stupide chez les uns, hypocrite chez les autres. Ce que le commerce aurait fait avec une extrême facilité et d'immenses
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bénéfices, la guerre l'exécute à la manière d'Attila; jamais le monde ne vit un prosélytisme plus atroce. La religion pousse un cri tardif en faveur de l'humanité, mais Lascasas ne peut parvenir à faire triompher l'Évangile qu'après que deux millions d'hommes ont disparu sous le glaive, sous les foudres européennes, ou dans les profondeurs des mines.
Deux ans après la découverte de Christophe Colomb, Vasco de Gama a franchi le cap des Tempêtes; il fournit dans les Indes une autre proie à l'avarice européenne. Outre ces deux grands navigateurs , deux conquérants ont paru à la fois , Fernand Cortèset Albuquerque, l'un dans l'Amérique, l'autre dans les Indes. Ils savent soumettre d'immenses contrées avec un petit nombre d'hommes. Les Portugais ne sont pas, dans une conquête plus contestée et moins vaste , tout à fait rivaux des Espagnols en barbarie ; mais eux aussi , ils calomnient l'Evangile, en établissant jusque dans les Indes le tribunal de l'Inquisition, dont ils aggravent encore les cruautés chez le peuple le plus doux de la terre. N'est-on pas forcé de regretter ici le long sommeil de la philosophie? Le zèle religieux ne parvient pas toujours à se modérer de lui-même. L'autorité politique et les
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passions malfaisantes en abusent en prenant son masque ; il lui faut un contrepoids dans la philosophie !
Cependant la Providence qui se hâte lentement dans une œuvre éternelle, vient de créer par l'Imprimerie pour la raison humaine un moyen de centupler ses forces, mais qui malheureusement ne la garantira pas de ses propres excès; c'est un troisième don ajouté à la parole et à l'écriture, et leur victorieux complément. Cet instrument nouveau n'est employé qu'avec une timide réserve; et d'abord il ne sert qu'à multiplier tantôt les copies des livres sacrés et canoniques, et tantôt celles des auteurs de l'antiquité, dont plusieurs n'ont dû leur lustre nouveau qu'à la prise de Constantinople et à la fuite bienfaisante du savant Lascaris et de ses compagnons; mais bientôt l'esprit de controverse s'en empare et s'en fait une arme terrible.
La réforme tentée assez aveuglément par les prédicants albigeois et vaudois, et méditée auparavant par Jean Hus et par Jérôme de Prague, est renouvelée en Allemagne par le terrible Luther, qui joint à un grand savoir et à une éloquence plus impétueuse que correcte et polie, cette énergie, cette opiniâtreté de caractère qui fait ici un conque-
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rant, et là un sectaire redoutable. De nouveaux griefs se sont élevés contre la cour de Rome. Elle a été , sous le pape Alexandre VI , une école de crimes et de débauches monstrueuses. Depuis, elle est devenue, sous Jules II et sous Léon X, une école de goût et de magnificence tantôt religieuse et tantôt profane. Mais il a fallu solder les dépenses de la basilique Saint-Pierre, du plus admirable monument de la chrétienté et du monde, avec des indulgences, monnaie annoncée pour être descendue du ciel et qui n'est propre qu'«à augmenter la perversité humaine, en rendant vénale la miséricorde divine.
Luther pousse un cri d'indignation au nom de la morale outragée; ce cri est entendu par des âmes franches et candides dont l'Allemagne semble être la région privilégiée. Le bon sens des peuples s'accorde avec l'intérêt ou la sagesse de quelques princes de l'Allemagne. Malheureusement Luther ne s'arrête pas là ; il ne se contente pas de renverser toute la hiérarchie de l'Église si savamment élevée, et cette discipline, cette législation, dont le catholicisme a voulu se faire une barrière éternelle; il fouille dans l'un des ses m}'stères, l'eucharistie, dont l'examen est interdit
h la raison humaine. Il a rompu l'une des digues. Les autres seront-elles respectées.'* Tout s'agite, tout s'ébranle. L'édifice catholique, ouvrage de quinze siècles , est menacé de s'écrouler sous le choc livré à l'une de ses plus puissantes colonnes. Les rois se font un scrupule et surtout une crainte politique d'assurer leur indépendance envers le Saint-Siège, en compromettant la soumission de leurs sujets. Luther a pour lui dans la presse une arme puissante, qui a manque à tous ceux qui avaient élevé contre l'Eglise le drapeau de la rébellion, et la violence avec laquelle il en use convient h un âge encore mal dépouillé de sa grossièreté primitive. La foi catholique, pour repousser ses assauts, dont Zwingle et Calvin vont redoubler la violence , invoque avec succès dans la plus grande partie de l'Europe , et surtout dans le Midi, une vénération que les pères ont transmise, le charme attendrissant et populaire des cérémonies qu'on veut supprimer, enfin ce besoin d'unité dans la foi qui tranquillise le cœur. Une querelle si ardente, une guerre si ouverte, ne peut que s'embraser dans les congrès ecclésiastiques, et s'envenimer dans les cabinets des rois qui ont tléjà pris des leçons de Machiavel; joigncz-y les intrigues des grands
qui veulent s'arracher le pouvoir, la faveur des cours, ou à son défaut celle du peuple. La cause de Dieu, invoquée de part et d'autre, lèvera bien des scrupules, justifiera d'un côté la révolte, le brigandage et de cruelles violences, et de l'autre sanctifiera les deux attentats les plus monstrueux qu'ait jusque là produits la société; chez nous la saint Barthélémy, et en Irlande le vaste massacre des protestants par les catholiques.
Mais détournons-nous de ce tableau , qui n'a rien de commun avec la philosophie, et qui en fait amèrement déplorer l'absence. Cette philosophie cependant commençait à poindre, dès le xvi^ siècle qui fut brillant, agité et tourmenté comme tous les siècles d'une brusque transition. Malheureusement elle ne renaît pas encore , même à cette brillante époque, où l'Italie multipliait ses chefsd'oeuvre dans la poésie et dans les beaux -arts. Le sentiment et l'inspiration du beau étaient devenus une passion dominante et presque exclusive , mais surtout chez les Florentins , les Romains, les princes de Ferrare, et même chez les Vénitiens, qui déjà avaient à se distraire du déclin de leur grandeur. Chez les Athéniens , cette passion du beau, si fertile en prodiges, avait été
contemporaine de leurs plus beaux jours de gloire et comme un reiîet de leurs actions héroïques. Ils étaient libres encore, et la liberté surtout démocratique a besoin du balancier soit d'une sagesse inculte, mais fortement judicieuse, soltd'une philosophie profondément religieuse , comme celle de Platon et de Xénophon. Les Romains virent commencer leur siècle littéraire dans l'éclat le plus merveilleux de leurs conquêtes et dans les derniers combats de leur liberté. On devrait appeler cet âge de gloire de Rome , le siècle de Cicéron , et non celui d'Auguste. L'orateur transmit à Virgile sa noble et tendre philosophie.
Dans l'Italie moderne, la religion régnait avec trop d'empire , par ses pompes, par toute sa poésie, et prenait trop d'ombrage pour laisser un libre cours à la philosophie. Le Dante se hâta de lui choisir un refuge dans une poésie qui embrassait tout l'univers même spirituel. Pétrarque, tout platonicien par le cœur et par l'imagination, est timide en philosophie comme il l'était en liberté quoiqu'il commençât par être admirateur de Rienzi. L'Arioste est le plus charmant des poètes ; mais j'éprouverais quelque scrupule à m faire un philosophe, si ce n'est a la façon
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tl'Aristippe et d'Horace. Quant au Tasse, c'est Virgile agrandi par une religion plus haute et plus sainte, et par les profondes études qu'il avait faites sur Platon , dont il expliqua la philosophie dans un cours public. 11 a eu le bonheur de trouver des modèles du beau moral dans l'histoire et surtout dans la peinture des caractères de Godefroi de Bouillon et de Tancrède. Quel charme divin n'a-t-il pas su répandre sur ce dernier ! Les femmes qui paraissent trop rarement dans l'épopée antique , font le charme de la sienne et du poëme de l'Arioste; elles y prennent ce modeste et délicieux empire qu'elles ont conquis dans la société chrétienne.
Mon respect pour le beau idéal est tel que je ne craindrais pas d'attribuer l'esprit philosophi- (jue à des artistes tels que Michel-Ange et Raphaël. Mais je craindrais une diversion qui m'entraînerait trop loin de mon sujet.
Je ne vois pas encore s'élever dans une région alors si féconde en talents créateurs, un seul philosophe qui me rappelle l'indépendance ni le génie, ni cet enthousiasme de vertu que j'ai signalé soit dans Platon, soit dans Épictète. Si je ne veux qu'une vaste étendue d'esprit observateur et une étonnante variété de talents, j'ii'ni les
cherchera Florence; mais c'est Machiavel que je rencontre , et je recule épouvanté de son livre Du Prince, de ce code si froid et si savant des crimes politiques dont regorgeaient les cours d'Italie. J'entends dire quelquefois que ce livre maudit est une ironie sanglante, une satire déguisée , sous laquelle se cache un républicain indigné. Mais il faut convenir que jamais satire n'a été plus indignement poltronne, que jamais ironie ne s'est couverte d'un voile plus épais, plus grossier; il faudra inscrire Machiavel, cet auteur qui dans la Mandragore a si puissamment créé la comédie moderne, parmi les écrivains maladroits qui ne savent jamais faire entendre leur pensée, même à la sagacité la plus commune. Il est évident par ses lettres que ce livre ne lui a été suggéré que par la faim, et jamais elle n'a mieux mérité l'épithète : Maie suada faînes. D'ailleurs ce même Machiavel, parlant en républicain dans ses discours sur Titc-Live, se montre fort porté aux moyens expéditifs et violents que nous appelons aujourd'hui r(*volutionnaircs. Ne vous étonnez pas que ce livre soit devenu l'oracle familier de Catherine de Médicis et de tous les conseillers italiens de la saint Barthélémy. Je croirais prononcer un blas-
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phèinc en donnant le titre tic philosophe à cet empoisonneur de la morale publique.
Le véritable précurseur de la philosophie au xvi*' siècle me paraît être Érasme, ce prince aimable et spirituel des érudils, ce cicéronien zélé qui reproduisait souvent dans son st yle les grâces sinon l'éloquence de son grand modèle. Le premier il s'était servi contre les abus de l'Église de cette arme de l'ironie qui devait être si tranchante dans les mains de Voltaire; mais il savait se contenir dans son zèle de réformateur, soit par l'étendue et la justesse de son esprit, soit par politique. Il s'essaya en vain à modérer les violences de Luther. Dans un siècle aussi orageux , ce n'était pas sa voix qui devait prévaloir; on était impatient de vider par les armes une querelle où l'on entendait peu de chose, mais où toutes les passions étaient aux prises. Son plus beau titre de gloire est d'avoir éloquemment défendu la liberté de l'homme contre l'atrabilaire apôtre de la réforme, qui, en faveur du pouvoir de la grâce, détruisait le libre arbitre dont luimême faisait un si téméraire et si violent usage. C'est là le grand écueil de ces questions sur la grâce, si disproportionnées a l'infirmité de notre entendement. Comment ne nous en détourne-
rions-nous pas avec crainte, puisque deux hommes de génie et de foi , tels que saint Augustin et Pascal, y ont trébuché et n'ont pas senti que toute la subtilité et la vigueur de leur argumentation pouvaient tendre à nous garrotter des chaînes du fatalisme musulman. Pour moi j'aime mieux expliquer tout ce qui tient à la liberté de l'homme par le sentiment que m'a donné ma conscience , que par les solutions hasardeuses , contradictoires et peu intelligibles de la théologie. J'aborde enfin dans ma patrie, pour voir si au xvi^ siècle j'y découvrirai quelques premières lueurs d'une philosophie qui doit y jouer un si grand rôle, et en agiter tellement les destinées avec un si fort contrecoup sur celles du monde; et d'abord j'y découvre la figure grave et imposante du chancelier de L Hôpital. C'est un philosophe en action qui a voulu devancer de deux siècles le règne de la tolérance. Oh ! si cette profonde sagesse eût pu prévaloir sur tant de passions déchaînées, sur les fourberies politiques, ([ue de flots de sang épargnés à la France ! que de blessures et d'outrages épargnés à la religion , de honte h nos annales! Mais ce sont des faits qui appartiennent à l'histoire et non au genre d'examen que je poursuis. J'ajouterai seulement que Michel
de L'Hôpital doit être considéré comme le père de la grande généi-ation des jurisconsultes français. Cette école a su se perpétuer jusqu'à travers les horreurs de la Ligue, elle prend un empire plus ferme avec D'Aguesseau, brille de son plus grand éclat avec Montes(juieu, et vient unir les noms de Domat, de Potliier, de Servan à ceux des Tronchet, des Portalis, et des autres jurisconsultes nos contemporains, qui, en réformant la confusion de nos coutumes et les froides barbaries de nos lois criminelles, ont rédigé pour la France ce Code civil dans lequel se résume, s'étend et se perfectionne toute la sagesse des jurisprudences modernes, romaines et même athéniennes; carie premier anneau remonte h Solon. N'est-ce pas là une des plus hautes branches de la philosophie? n'est-ce pas celle qui répand le plus au loin ses fruits salutaires et sait le mieux résister aux tempêtes de l'ordre politique? Mais il ne m'est pas permis de m'arrêter à un tel sujet; je rentre dans celui que je me suis proposé, pour parler de Montagne. Je lui ai déjà reproché deux fois son scepticisme, et c'est avec un profond regret. J'ai mauvaise grâce à l'accuser dans un moment où je '' m'autorise de son exemple pour la fantaisie de mes cadres et de mes excursions et pour la liberté
moins pardonnable encore de parler de moi ; mais je l'accuse peu; je déplore surtout qu'un génie si aimable, qu'une Ame si paisible, si bienveillante, si capable d'enthousiasme pour les plus hautes vertus, ait été condamné à traverser le siècle des guerres de religion? N'est-il pas évident que sa pensée toute philosophique, toute charitable, toute française, était d'amener les esprits à ce calme qu'il obtenait par la hauteur de son esprit, et non par la froideur de son âme .'' L'ami de La Boétie, de ce jeune philosophe, auteur énergique et intrépide de la Servitude volontaire, le peintre le plus ravissant et le plus naïf de l'amitié, le voyageur qui allait partout cherchant des diversions à de cruelles pensées, le solitaire qui s'enfermait avec les grands hommes de Plutarque, en gémissant de voir les grands hommes ses contemporains se livrant de si cruels combats, ou victimes de si atroces perfidies, comprenait, savait peindre et même quelquefois inspirer toutes les grandes vertus; puissance à laquelle ne s'élèvera jamais un véritable sceptique. Mais l'espèce d'indifférence religieuse et de doute philosophique auxquels il avait recours pour modérer et refroidir des hommes qui ne savaient défendre leur opinion que par la violence et le meurtre, ne réagit que trop sur I. ^ 17
258 CHAP. X. LONG INTERRÈGNE nfe LA PHILOSOPHIE,
son esprit. Apres s'être élevé avec Platon, Cicéron et Séncque, il redescend et s'abaisse trop souvent avec Lucrèce, que les malheurs et les crimes de son temps ont peut-être conduit à sa morne incrédulité en affaiblissant sa vocation poétique. Son esprit ne reste en balance que parce que son coeur est trop souvent froissé. Je crois inutile de m'étendre sur ce sujet; il a été traité avec autant de profondeur que d'éclat dans l'un des plus heureux concours académiques.
Le XVII* siècle est rapidement considéré dans son ensemble, au dehors aussi bien qu'au dedans de la France. — Descaries élève la philosophie à une hauteur nouvelle. — Ses Méditations ; ses combats contre Hobbes et Gassendi en faveur du spiritualisme. — Impulsion qu'il donne aux hommes de génie du grand siècle. — La philosophie d'accord avec la foi ; Mallebranche fortifie cette union. — Divisions intestines de l'Église. — Mesures despotiques et funestes de Louis XIV. — La philosophie va étendre plus loin et plus indiscrètement son domaine.
J'entre enfin dans ie grand siècle de la philosophie et je le vois contemporain du plus beau siècle de la religion , des sciences , des lettres et des beaux arts. La lumière me frappe de tous côtés ; mais elle est aussi douce que majestueuse. C'est une harmonie qui semble rappeler celle de l'univers. Les grands astres de la civilisation nouvelle suivent un cours régulier et décrivent leurs orbites sans se livrer de choc. C'est que jamais leur apparition simultanée n'avait été mieux préparée par le long travail de la société sur elle-même.
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Ce grand xvii* siècle, je me garderai bien de le placer sous l'invocation de Louis XIV, quelque imposante que soit la figure de ce monarque. Je ne voudrais pas non plus en faire un titre de gloire exclusif pour ma patrie, quoiqu'elle y joue le rôle le plus éclatant. Elle a recueilli le magnifique héritage de l'Italie et s'est encore enilchie auprès de l'Espagne. Le Dante, le Tasse et l'Arioste se présentent avec leurs grands poèmes, comme pour présider a cet essor poétique qui va successivement emporter toutes les nations européennes. Voici le moment où chacun apprend et perfectionne l'usaeedes grands instruments de civilisation accordés par la Providence. Un double sentiment d'ordre et de grandeur vient partout animer le génie. Les préjugés ne sont point vaincus; on ne leur fait même qu'une guerre timide , mais on les adoucit ; la passion du beau est le premier mobile.
Dès les premières années de ce siècle et lors même qu'il est encore agité par les longues calamités de la guerre de trente ans , il se montre déjà plein de sève et de vigueur. S'agit-il de sciences? Bacon a déjà indiqué la route qu'elles doivent suivre , et leur a prescrit de se soumettre au frein de l'expérience et de l'observation qui centuplera leurs forces. Galilée a paru et confirmé par une
puissante démonstration la conjecture hardie du polonais Copernic sur le mouvement de la terre. Les Colomb, les Vasco de Gama, les Vespuce, les Magellan , les Drake avaient beaucoup étendu le domaine de la terre. Galilée,créateur du télescope, augmente indéfiniment le domaine des cieux. La navigation va profiter de ces découvertes. Toricelli et Pascal ont assujetti l'air à leurs observations, à leurs calculs. Gustave-Adolphe et bientôt après luiTurenne, Condé, Montécuculli et Vauban changent les lois de la guerre et les font mieux obéir, soit aux calculs de la science, soit aux inspirations du génie. Richelieu a créé le grand ressort d'une politique qui s'appuie sur de vastes et fermes conceptions.
L'Angleterre, qui va être déchirée h son tour par le fléau d'une guerre de religion mêlée à la terrible ardeur des débats politiques, a déjà produit son Shakspeare et son Milton, deux hommes de génie, rivaux et non imitateurs de ceux de l'antiquité et de ceux de l'Italie. En Espagne, Lopez de Véga , et après lui Guillen de Castro et Caldéron ont animé l'art dramatique de leur verve féconde, intarissable et déréglée. Souvent ils l'ont étouffé sous de folles richesses. Cervantes a laissé un monument plus durable dans un roman ou
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plutôt dans une épopée badine qui fait une guerre hardie, originale et gaie aux passions et aux préjugés de cette chevalerie, ornement et palliatif de l'anarchie féodale et qui doit tomber comme elle, mais en laissant d'heureuses traces dans nos mœurs.
La philosophie se montre enfin, avec Descartes, dans toute sa puissance. Je ne tenterai point sur les Méditations de ce philosoplie cette espèce de mutilation que l'on appelle une analyse. Il y a bientôt trente ans que je l'avais essayée dans le ravissement oii m'avait jeté la lecture tardive de ses ouvrages de métaphysique. Je m'indignais contre moi-même de l'avoir étudié si tard , je m'indignais encore plus contre l'oubli où était alors tombé le philosophe proscrit par Voltaire sous le nom de René le songe-creux. Aujourd'hui, sans doute, il est plus honoré, mais pas assez lu, pas assez médité et l'on s'en tient trop à lire son discours sur la méthode qui n'est pourtant qu'une admirable introduction à ses MéditationSf à ses Principes. Je ne puis trop inviter les jeunes gens à ce puissant exercice de la pensée; une grande conquête en sera le prix ; celle des vérités sur lesquelles reposent tous nos devoirs , toutes nos espérances.
Socrate avait l'art d'interroger les autres,- Descartes sait surtout s'interroger lui-même; je le remercie de nous avoir fait connaître les procédés de son esprit, autant du moins que les secrets du génie peuvent se révéler à ceux que le ciel n'a point gratifiés de ce don.
Dans le cours de la guerre de trente ans, un jeune officier français a eu la curiosité de voir le couronnement de l'empereur. A son retour, il est arrêté par les neiges dans un village d'Allemagne. Point de société, point de livres. 11 parle une langue étrangère. Les semaines s'écoulent : point d'issue; eh bien, cette insupportable prison est une bonne fortune pour Descartes. Il flottait encore dans mille incertitudes et n'avait pris nul soin d'écarter les nuages, il s'était plu à les épaissir; car sa pensée dominante était de sortir du scepticisme en le poussant à ses dernières limites. Il est armé d'un savoir plus profond qu'étendu. Mais on dirait que tout appui lui répugne; il veut s'élever par lui-même. Il médite un effort vigoureux que favorisent sa solitude monotone et cette nature inanimée qui n'a plus de séductions à exercer sur lui. Il fait l'inventaire de ses idées, et la critique opiniâtre de celles qu'il a regardées comme ses certitudes. Il les voit toutes disparaître suc-
ccssivemeiit sous la puissance cl l'universalité de son doute raisonneur. Déjà le monde matériel lui échappe , et il n'a point encore posé un pied assez ferme sur le monde intellectuel. La certitude de son existence lui reste seule, et par quoi lui estclle attestée? par son doute même. Ce doute est un produit de sa pensée. Deux certitudes corrélatives lui sont acquises ; sa pensée et son existence, et il les exprime par ces mots qui ne sont point un enthjmcme, quoiqu'ils en aient la forme : Je pense , donc je suis. Mais le voilà déjà qui a reconnu sa nature; il est un être pensant. Bientôt les deux plus imposantes vérités vont se découvrir à cet assembleur de nuages. Il s'y élancera d'un seul bond. Il examine entre ses idées celle qui lui offre le plus le caractère d'une nécessité absolue dans l'être, dans l'objet qu'elle retrace. Il n'en voit (ju'une seule, et celle-ci subordonne toutes les autres , car il n'en est aucune qui offre le même caractère. Cette idée est celle de Dieu ; d'un être doué de perfections infinies dont la pensée est inabordable à la faiblesse humaine. D'où lui vienlelle? Il démontre qu'il n'était pas au pouvoir des hommes de forger une telle idée, d'inventer un tel être. L'idée de Dieu lui vient de Dieu même; elle en est l'émanalion et la preuve.
Ici je tremblerais de substituer le vague et l'incorrection k la langue sévère et sublime de Descartes , c'est lui qu'il faut lire et non ses interprètes, h moins que ce ne soit Mallebranche , génie qui procède de ce philosophe et qui en est presque l'égal. J'ai dit ailleurs que ïe spectacle de la création, quelque superficiellement qu'il soit médité, et le fait de notre intelligence, fournissent des preuves plus faciles, plus directes de l'existence de Dieu. Et si l'on veut de la métaphysique transcendante , la démonstration de Dieu par le docteur Clarke me parait mieux réunir les conditions rigoureuses d'une démonstration mathématique; mais le chemin qu'a suivi Descartes est le plus propre qu'on ait encore conçu pour démontrer la spiritualité de l'âme. La séparation qu'il fait des attributs de l'étendue et de ceux de la pensée est si connue et si convaincante que je n'ai pas besoin de la reproduiie ici. Rien d'ailleurs ne peut s'abréger dans un penseur de cet ordre.
Ce qui me parait également sublime dans Descartes, c'est d'avoir recours à la pensée de Dieu, do. ce Dieu en qui réside toute vérité, pour rendre l.j vérité au monde matériel auquel nous croyons invinciblement. C'est là le point de dépait de la magnifique hypothèse de Mallebranche. Je ne dirai
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point avec lui que nous voyons tout en Dieu, mais que nous voyons tout par la faveur de Dieu, et qu'il est le seul garant de la fidélité de nos représentations, quand la raison en a fait l'examen.
Cependant Descartes , avant de livrer au public ces Méditdkons qui vont créer et proclamer le règne de la philosophie en affermissant celui de la religion , va chercher les lois du monde matériel qui lui échappait tout à l'heure. Déjà il s'est créé un instrument merveilleux en appliquant l'algèbre à la géométrie. Viette avait ouvert cette voie, mais Descartes y est allé si loin que souvent on lui en rapporte tout l'honneur. Bientôt il conçoit la pensée la plus hardie qui se soit encore présentée à aucun mortel, celle d'expliquer quelle pensée première a présidé à la création du monde matériel. Il est vrai qu'Épicure et Lucrèce avaient aussi formé leur système du monde. Mais outre l'extravagance de leurs atomes crochus , ils n'étaient pas très-avancés en astronomie, puisqu'ils prétendaient que le soleil et la lune avaient tout juste la grandeur du disque sous lequel ils apparaissent à nos yeux.
Les tourbillons de Descartes ont cédé à un autre système qui part de lois plus certaines, et mieux vérifié par l'observation et qui fait la com-
mune gloire de Kepler et de Newton. Mais il n'en est pas moins vrai que Descartes a répandu sur la physique, la dioptrique et même l'anatomie, beaucoup de lumières qui s'accordent avec les découvertes les plus récentes.
Mais un tel génie ne peut se distraire longtemps du monde spirituel , objet de ses méditations les plus profondes. Il n'a cessé de les poursuivre dans la solitude ; il se cache au monde pour l'éclairer; il aime la gloire, mais il aime encore plus la vérité. Ne pensez pas qu'il cherche le silence des forêts et les inspirations d'une belle campagne , il y serait trop accessible aux séductions de l'éloquence et de la poésie; il se fait ime loi d'enchaîner sa belle et forte imagination ; il a cherché la liberté et l'obscurité en Hollande; mais il ne peut longtemps y jouir ni de l'une ni de l'autre. Le mouvement d'une ville industrieuse telle qu'Amsterdam, la vue de mille vaisseaux qui airivent de toutes les parties du monde , celle des négocians , des marins et des ouvriers qui ne s'informent ni de son nom ni de ses ouvrages, voilà ce qui convient à cet esprit aussi sévère que brillant et intrépide. Ses besoins sont si bornés, qu'il ne saurait être pauvre. Il échappe à la protection ainsi (ju'aux ombrages de Richelieu. Plus sage
que Platon racrae, il n'a rien à craindre ni à espérer de ce nouveau Denys. Enfin, après neuf années de recueillement et de retraite , il publie ses Méditations, et par les soins du pèreMersenne, qui s'est établi le secrétaire intelligent et zélé de tous les savants de l'Europe , il les appelle au champ clos , non plus de la scolastique , dont il brise le joug fastidieux , déjà fortement ébranlé par Galilée et Bacon , mais à celui de la philosophie dont il va faire renaître la gloire et les beaux jours. C'est un moment bien solennel que celui où les grandes puissances du raisonnement tentent de pénétrer la nature divine, interrogent celle de l'homme et délibèrent sur sa spiritualité. Le choix des athlètes est imposant, puisque ce sont en première ligne le grand Arnauld, dont le plus beau titre est celui d'avoir été le puissant et courageux fondateur de Port-Rojal, et d'un autre côté Hobbes, dont la logique serrée, l'élocution nette et précise, le cœur sec et l'humeur chagrine se sont voués avec plus ou moins de mystère à la cause de l'athéisme, et Gassendi, élève d'Épicure au xvii'' siècle, sobre comme son maître, fin et spirituel argumentateur , précurseur de Locke, et moins scrupuleux que lui sur la Divinité. Il est beau de voir de quelle hauteur Des-
cartes s'élève au-dessus de ses adversaires : Ariiauld n'était point de ce nombre, mais il souffrait impatiemment que la philosophie formât un empire distinct de la théoloi^ie, même lorsqu'elle confirmait ses vérités fondamentales. Quant à Hobbes et Gassendi, Descartes repousse leurs objections matérialistes avec une fermeté de conscience et de raisonnement qui terrasse d'avance tous ceux qui depuis devaient sacrifier la pensée à la sensation. La grâce vient souvent se mêler à la vigueur de son génie. C'est la polémique la plus noble , la plus calme et la plus victorieuse que j'aie jamais lue; il ne fut pas donné à Platon , malgré tout le charme de son éloquence, de faire entrer une telle conviction dans les âmes. Puisque je viens de parler de Hobbes et de Gassendi , on peut voir que la philosophie à sa renaissance était menacée de faire fausse route. Montagne n'avait point eu assez de vigueur pour se maintenir dans une voie plus large , plus sûre et plus élevée. Bacon avait principalement dirigé la justesse et la force de son esprit vers les moyens de donner plus de certitude et plus de salutaires elFets aux sciences physiques et naturelles. Son génie tenait plus d'Aj istote que de Platon ; sa métapliysi((ue était saine, mais un peu timide;
sa morale, quoique pure, ne partait pas assez du cœur. Il la respecta toujours dans ses écrits; heureux s'il ne l'eût pas cruellement blessée dans sa vie publique !
Dans cet état de mollesse d'un côté, et d'une fatale audace de l'autre, qui sait jusqu'où les esprits fatigués et indignés des guerres de religion qui avaient duré plus d'un siècle , eussent porté leur licence , si Descartes n'eût paru pour leur tenir les rênes , et n'eût fondé la philosophie sur de solides bases, et n'en eût appuyé l'édifice naissant sur de sublimes colonnes? La théologie, un moment alarmée à l'aspect de la puissante rivale qui venait la servir, finit par accepter ses secours avec reconnaissance; la première et la plus noble conquête de Descartes fut celle de Port-Rojal, cette arche de tant de vertus, de lumières , et d'une sainteté si rigide. Cependant Pascal , génie non moins fier que Descartes , et qui l'avait suivi de fort près dans les sciences, parut croire que la foi n avait pas besoin de la philosophie pour auxiliaire; il oubliait qu'elle lui avait déjà servi de précurseur; il était d'ailleurs voué à une autre mission , également utile à la religion et à la philosopljie ; celle de sauver la morale des décisions scandaleusement indulgentes,
LA PHILOSOPHIE DANS LE GRAND SIÈCLE. 27 i
émanées des disciples d'Ignace de Loyola , qui pervertissaient les consciences pour étendre leur empire. Fénelon et Bossuet ne se firent point de scrupule , l'un avec tout son charme, l'autre avec toute sa grandeur , d'emprunter les armes de Descartes contre l'incrédulité qui ravale l'espèce humaine et lui fait oublier ses devoirs et ses destinées. Mallebranche développait les démonstrations de Descartes avec une sagacité philosophique qui le rend un inspecteur si sévère et si sûr de toutes les erreurs de notre sens et de notre Imagination ; il savait en outre rendre ces vérités plus abordables à l'esprit par un style limpide et naturel , où l'effort ne se fait jamais sentir, même au milieu des travaux les plus intrépides de la pensée. Labruyère qui, en jetant ses idées sur la morale , a prouvé qu'avec une prose ingénieusement hyperbolique, on pouvait s'élever au-dessus de tous les poètes satiriques , quand il a voulu prendre un essor plus élevé dans son chapitre sur les esprits forts j s'est appuyé sur Descartes aussi bien que sur Fénelon et Bossuet.
Fierté , ordre et grandeur , voilà quel fut le mouvement imprimé au xv!!*" siècle. Il ne voulut pas tout changer , mais perfectionner le bien et adoucir le mal. Il eut la sagesse de com-
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prendre que la civilisation est une œuvre progressive , et qu'en voulant tout faire à la fois on opère un bouleversement certain et des améliorations fort incertaines. Chacun sut se conformer à ce principe, qui avait réglé la vie et les opinions de Descartes ; les lumières ne purent devenir des torches entre les mains de ses disciples ; mais les conquêtes de la philosophie n'étaient point achevées.
L'esprit philosophique se répandit sans bruit, sans ostentation dans toutes les grandes productions du XV 11*" siècle. Le génie de Corneille en fut illuminé ; vous diriez , à ses élans rapides et sublimes, que c'est un frère de Descartes qui a suivi une autre carrière , mais qu'anime un même feu. Bossuet paraît encore un autre membre de cette giande famille. Ces trois hommes représentent trois facultés de l'homme élevées à leur plus haut degré de puissance , religion, philosophie et poésie.
L'esprit philosophique alimenta le génie de Molière , et donna de la profondeur , je dirais presque du sublime à sa gaité. L'inimitable Molière n'a qu'un rival pour l'esprit d'observation; et c'est Shakspeare; en amusant la foule, il parle toujours au philosophe.
Voici un homme qui a le secret de nos passions les plus tendres , et sait comment elles peuvent se transformer en passions furieuses; Racine, aussi admirable peintre des unes que des autres , est moins occupé que Corneille du beau idéal dans les grandes jBgures qu'il retrace; mais cent dans son style qu'il l'atteint et le réalise.
La religion appelle bientôt cette âme tendre; il vit dans un siècle où l'amour n'est qu'un premier pas vers la dévotion ; elle augmente encore le charme divin de sa poésie.
Il semblerait superflu de chercher l'esprit philosophique dans La Fontaine , puisqu'il ne fut point l'inventeur de ses délicieux apologues, mais tout ce qu'il orne il semble le créer. Les animaux auxquels il donne nos passions, notre esprit, ou plutôt tout le sien, deviennent les sujets de drames touchants ou de fines comédies; son imagination facile et riante, sa poétique gaîté lui servent à «raver les leçons de la sagesse pratique. Il les donne avec une aimable incurie qui lui sert à charmer nos loisirs, et à chasser de notre coeur des passions turbulentes et haineuses. Je ne connais point de meilleur antidote contre elles qu'une gaîté où la philosophie se fait sentir.