PHILOSOPHIE DU XVIII'' SIÈCLE
valt-il pas révélé avec un succès qu'on pourrait dire fatal, quelle serait la puissance de l'arme du ridicule employée contre les armes théologiques? Tel vers du Lutrin et particulièrement celui-ci :
Abîmez tout plutôt, c'est l'esprit de l'Église,
paraîtrait de nos jours sinon audacieux, du moins inconvenant. L'indépendance des jansénistes inquiétait non sans raison l'autorité absolue. Le duc de La Rochefoucauld avait posé dans ses maximes les tristes bases du livre d'Helvétius. Gassendi avait précédé Locke et Condillac, et s'était rendu avant eux l'apôtre de la sensation. Saint Evremont, le poëte Hainault, et depuis Chaulieu et La Fare^, appartenaient ouvertement à une école épicurienne, fondée sous les auspices et dans l'alcôve de Ninon de l'Enclos. Cette société allait au moins jusqu'au déisme le plus tiède et le plus insouciant. Enfin le sceptique Bajle préparait plus directement et plus puissamment l'essor d'ime incrédulité que rien ne subjuguerait.
Elle avait fait des conquêtes rapides parmi plusieui's princes du saug royal. On pourrait presque y comprendre le grand Condé, dont la conversion in extreuiis ("ut célébrée par Bossuet,
avec une porripe un peu suspecte. L'incrédulité libertine était bien plus hautement affichée par trois princes du sang de Henri IV, qui rappelaient son brillant courage et sa gaîté spirituelle. Le duc de Vendôme, son frère le grand Prieur, et enfin le duc de Chartres, qui, depuis, devenu régent, la fit régner en France. La mort du vertueux duc de Bourgogne avait renversé les vœux de Fénelon , et ceux de tous les gens de bien , comme de tous les gens éclairés. L'autorité du sévère Louis XIV allait tomber pour dix années entre les mains d'un prince qui n'avait point été élevé par Fénelon, mais par un pernicieux et infâme corrupteur, l'abbé Dubois. Les orgies du régent eurent l'efTet d'une ligue irréligieuse qui ne tarda point à sortir de l'enceinte du Palais- Rojal, et qui allait devenir l'esprit d'un siècle ; car Voltaire écoutait. Quelle que fût l'intempérance de ses saillies, je ne crois pas que dès sa jeunesse il eût conçu le plan d'une attaque obstinée contre la religion chrétienne, et formé le projet de l'extirper des coeurs où elle avait pris de si profondes racines. La passion de la gloire et du beau faisait chez lui une puissante diversion h son esprit sceptique et railleur. La Henriade indiquait une philosophie tempérée et conciliatiice. Tous ses
PHILOSOPHIE DU XVIIl^ SIÈCLE. 303
coups portaient sur l'intolérance et le fanatisme; Ja religion y était non-seulement respectée, mais représentée avec grandeur et quelquefois avec amour. Les premières attaques partirent d'un jeune magistrat plein de génie. Montesquieu, dans ses Lettres persanes^ avait préludé à des hostilités directes contre le christianisme; mais il s'arrêta et se détourna bientôt de pensées indiscrètes et périlleuses, pour se livrer à la recherche des plus grands problèmes de l'ordre politique et civil que déjà il avait effleurés dans son premier ouvrage.
La principale force d'un réformateur est d'avoir un point d'arrêt fixe et déterminé, de le faire comprendre et respecter, sans quoi il est emporté par ceux qui le suivent , et c est le troupeau qui conduit le pasteur. Luther avait marqué ses limites avec cette autorité et cette acre violence qui tenaient à son caractère, et cependant il les vit bientôt dépasser par Zuingle, Calvin, et bien plus encore par Sociii, dont le déisme était faiblement déguisé; mais enfin il lui resta une église, et toutes les autres sectes dissidentes ne laissèrent pas que de le reconnaître pour un premier fondateur.
Voltaire llottait au gré des circonstances et
d'une opinion publique plus mobile encore que lui-même. Dans la tragédie d'Alzire, il paraissait revenir au plan qu'annonçait la llenriade, celui d'honorer la religion en combattant le fanatisme et l'intolérance. Eh bien , dans les mêmes jours où il faisait parler le sage Alvarès avec une onction si touchante et montrait le farouche Gusman honorant sa moit par une magnanimité chrétienne, il souillait son imagination en faisant parler l'âne dans un poërae dont des Ilots d'esprit et quelquefois de poésie ne peuvent laver le cynisme. Son audace incrédule se renforce à la cour du roi de Prusse et près de deux parasites obséquieux du monarque, l'impur Lamétrie et le marquis d'Argens. Cependant il y compose le poëme de la Religion naturelle, assez froide reconnaissance de Dieu; et il fait paraître en même temps un poëme du Désastre de Lisbonne, accusation pleine de fiel contre la Providence divine. C'était sa première déclaration de guerre contre l'optimisme, vers lequel il s'était montré enclin dans ses charmants discours en vers qui se sentaient de l'émanation de Pope.
Voltaire n'avait pas une métaphysique assez forte, assez élevée pour se maintenir dans une région que Leibnllz avait parcourue d'un vol si
PHILOSOPHIE DU XVIIl' SIÈCLE. 305
rapide et si ferme. Durant son voyage en Angleterre, il avait étudié les ouvrages de Locke, et il en avait tiré des conséquences que s'était dissimulées ce philosophe.
Bientôt Voltaire ne songe plus qu'à chasser Descartes du double trône de la physique et de la métaphysique pour y placer Nev^^ton et Locke : il réussit pour le premier, et obtient un trop long succès pour le second. Doué de toute l'ardeur, de toute la flexibilité d'un chef de parti , à son retour en France il s'occupe de ranger sous sa loi les courtisans les plus frivoles et souvent les plus dissolus, en leur distribuant des brevets de philosophe. Il flatte leur épicuréisme; mais il tâche d'éveiller en eux un profond sentiment d'humanité ; car c'est une passion qu'il porte en son cœur, et il ne veut pas s'avouer qu'il la tient du christianisme, avec lequel il est en guerre. Quelquefois pourtant il s'en rapproche j mais bientôt il s'écarte de la ligne conciliante qu'il avait paru se tracer dans Alzlre.
Je ne le suivrai point dans les vicissitudes de sa vie, dans ses traverses, ses immenses travaux, ses combats et ses triomphes. Ce fut lorsque encore une fois exilé de la France, du moins par ses craintes, il entra dans son château des Délices, I. 20
306 CHAPITRE XIIl.
près de Genève , que commença son règne absolu sur l'opinion. La propagande dont il était le chef se trouvait toute formée. Les philosophes fourmillaient à la cour, dans les garnisons, les boudoirs; ils peuplaient les académies et les ateliers savants du Dictionnaire encyclopédique. Le héros du tpmpsj le victorieux Frédéric, se déclarait hautement leur prosélyte, sous la condition de les égratigner suivant son bon plaisir. Dangereux adorateur de Voltaire, il oubliait la prison de Francfort que celui-ci n'oubliait pas. Catherine II cherchait auprès de l'auteur de Sémiramis l'absolution du meurtre de son époux : elle était avec lui en commerce d'encens. L'adroite souveraine, en lui parlant de tolérance, le rendait imprudent auxiliaire de ses vues cupides pour le partage de la Pologne, et savait l'animer h la conquête de Bjsance, en caressant son imagination par la perspective de faire renaître la civilisation et la gloire de la Grèce , comme s'il était au pouvoir d'une femme coupable et despote de faire renaître des Aristides, des Socrates, des Sophocles et des Thucydldes.
Les maîtresses de Louis XV avaient pour tradition de flatter et de protéger en secret Voltaire, qui en faisait des Agnès Sorel. Il y en eut même
PHILOSOPHIE DU XYIll"^ SIÈCLE. 307
une qu'il salua du nom d'Égérie ; ce fut h la comtesse Dubarry qu'il rendit cet hommage : étrange Egérie d'un étrange Numa ! Déjà les dîners du baron d'Holbach étaient des provocations contre Dieu. Diderot gêné et presque étouffé par la concurrence de trois hommes tels que Voltaire, J.-J. Rousseau et Montesquieu, cherchait un support à sa renommée dans le scandale, et trouvait que Voltaire, en se bornant à l'attaque de la révélation, s'était arrêté en chemin. Ce fut contre Dieu qu'il fît jouer sa verve et son ton de prophète. Voltaire grondait sans se fâcher bien fort, il craignait la discorde et la mutinerie dans son armée.
Mais comment créer une propagande philosophique sans le secours des femmes? C'est le fond de leur cœur qui les rend religieuses. De plus, elles sont assujetties à la coutume, à l'exemple; elles savent qu'un air d'audace déplaît en elles; elles s'imaginent que l'habitude de raisonner les enlaidit; enfin elles cèdent beaucoup à la crainte, et la religion les menace, pour des fautes auxquelles nous les induisons, de peines cruelles dans cette vie et de plus effroyables dans l'autre. Il fallait toucher leur cœur, éblouir leur vanité et flatter leur penchant pour le plaisir. A'^oltaire remplit admirablement le premier de ces emplois; car il fit ZaïrCf
308 CUAPITIŒ XIII.
Mérope et depuis Tancrède. Ses pièces, nommées fugitu'c.s, et qui dureiont toujours, donnèrent à Ja galanterie une grâce plus facile, plus diversifiée, un coloris plus poétique qu'elle n'en avait inspiré même sous Louis XIV; enfin il appuya sa propagande auprès des femmes en levant les scrupules qui pouvaient leur rester sur les infidélités conjugales.
Dans les temps féodaux, l'amour même le plus coupable avait fait une alliance mystique avec la religion : maintenant il se mettait sous la protection de la philosophie. L'horreur de l'adultère, qui, à la cour de nos rois, n'avait jamais été ni bien franche ni bien vive, tombait au rang des préjugés. On ne rencontrait que professeurs de la vie commode; le petit et trop joli poëme du Mondain était le catéchisme de la bonne compagnie.
Malheureusement la France venait de voir, dans la guerre de sept ans, ce que c'est qu'une armée dont les chefs n'oublient pas, sous la tente, de molles habitudes. Après tout, c'était la cour qui déteignait sur la philosophie. La Régence n'avaitelle pas donné le branle au désordre des mœurs plutôt masqué que contenu sous le règne de l'hjpocrisie? Et puis y avait-il dans le royaume un plus puissant corrupteur que le sultan français
PHILOSOPHIE DU XVlll' SIÈCLE. ;{01)
du Parc aux cerfs, que celui qui avait vu reculer sa cour même devant rii>iiominie de ses dernières et lascives amours? Et certes Louis XV n'était pas un élève de la philosophie.
Il y a dans la culture des lettres un principe d'enthousiasme et de sensibilité qui tend toujours à les relever lors même qu'elles s'éloii^nent le plus deleurvocation première. La propagande moderne différait beaucoup de l'épicuréisme ancien qui se tenait h l'écart dans une inertie systématique. Ici tout était action. Il se fit une chasse aux abus, c'était une battue universelle; il n'était pas malaisé de les découvrir. Dans un système disparate, où la philosophie portait sa cognée, le temps avait déjà porté la sienne. Les vices de l'administration se trahissaient par des prodigalités infâmes que suivaient autant d'exactions fiscales. Les lois civiles étaient un chaos où la féodalité luttait encore contre l'équité naturelle. La législation criminelle était hérissée de pièges, de tortures et de supplices atroces. Les billets de confession n'avaient paru que la ridicule agonie de l'esprit d'intolérance; mais cet esprit pouvait renaître, et avec lui , tous les fléaux dont l'image odieuse était présente aux esprits, et que Voltaire ne cessait de retracer avec feu. La liberté de pensée, dont on achevait la con-
310 CHAPITRE XllI.
quête, non sans quelques périls, portait les esprits à la recherche de tous les genres de liberté. La perfectibilité sociale, la perfectibilité indéfinie était le mot de ralliement; afin de la rendre plus accessible, on la faisait dépendre non du progrès des vertus, mais de celui des lumières. C'était marcher en sens inverse de la philosophie platonicienne, stoïque et chrétienne; aussi les esprits acquéraient-ils de la vigueur sans que le caractère se fortifiât beaucoup : fâcheux prélude pour une révolution qui était en germe dans une philosophie si aventureuse, si novatrice et si accréditée.
11 semble d'abord que cette disposition générale des esprits , que cette fièvre d'espérance devait favoriser l'introduction de l'optimisme dans un pays, dans un siècle qui faisait bonne guerre à toutes les théories chagrines , et surtout à des terreurs exagérées ; mais cet optimisme nouveau péchait par la base, il n'était que trop faiblement religieux. Il choquait ouvertement le parti janséniste , le seul en qui se conservait une foi austère. VEssai sur Vhomnie trouva en France plus d'admirateurs que de prosélytes, et je crois que ce sera toujours son sort ; car il parle plus à la raison qu'au cœur. Mais voici que bientôt il est frappé d'anathème par un poète, et qui
PHILOSOPHIE DU XVUr SIÈCLE. 311
plus est, par un poêle religieux, par le fils de Racine. On se souvient de ces vers du poëine de la Religion :
Peut-être qu'à ces mots, des bords de la Tamise, Quelqu'abstrait raisonneur qui ne se plaint de rien, Dans son flegme anglican, me dira ; tout est bien.
Mais n'est-ce donc pas une vertu chrétienne ({ue de ne se plaindre de rien et d'accepter tout de Dieu avec soumission et reconnaissance? Tout est bien serait-il donc un cri blasphématoire ? Dites-moi, dévots atrabilaires, quel autre genre d'hommage lui substituerez-vous? Oui, tout était bien, répondrez-vous ; mais le péché originel a tout renversé et a fait du primitif Eden une vallée de larmes. Eh bien , cet Eden est encore, et vous le dites vous-même dans une poésie quelquefois digne du grand Racine, un magnifique témoignage, non-seulement de la grandeur, mais de la bonté divine. S'il nous a punis dans l'auteur de la faute, c'est un père. J'ai peur que les disciples du grand saint Augustin, en insistant sur le péché originel avec acrimonie, ne bornent trop les effets de la rédemption , et ne réduisent à peu de chose le sacrifice de Jésus-Christ.
Mais voici un bien plus puissant adversaire qui se présente contre l'optimisme; c'est le roi
312 CHAPITRE XllI.
du siècle, c'est Voltaire lui-même. D'où peut lui venir cette antipathie contre un système sur lequel il devrait s'appujer, lui qui prêche la religion naturelle? C'est la direction que d'abord il avait prise. Personne n'avait plus que lui vante V Essai sur l'homme, de Pope ; on en retrouve la bienveillante et vive inspiration dans ses discours en vers que je regarde comme le meilleur et le plus pur de ses ouvrages philosophiques. Mais J.-J. Rousseau avait paru avec un éclat qui faisait craindre à Voltaire que son sceptre ne fut partagé. Un grand duel littéraire et philosophique avait commencé.
J.-J. Rousseau n'était encore célèbre que par le don d'une éloquence impérieuse, entraînante, qu'il avait employée à deux insoutenables paradoxes : l'un sur le danger des lettres et des arts, et l'autre Sur V Inégalité des conditions. Jusque-là il avait marché sous la tutelle de Diderot. Oppressé par l'exigeante amitié de ce philosophe, il méditait de conquérir sa liberté pour donner un plus vaste essor à son génie et peutêtre aussi pour se dégager des doctrines sombres et désespérantes que lui imposaient Diderot et la cohue encyclopédique. Tous les prétextes lui furent bons pour amener cette rupture; mais il
PHILOSOPHIE 1)D XVIIl'^ SIÈCLE. 313
y fut surtout entraîné par des susceptibilités que l'usage du monde amortit, mais qui deviennent des coups de poignard dans la solitude. Ce fut après l'éclat de cette rupture, qu'il s'avisa d'écrire au chef même des philosophes, à Voltaire, une lettre acre et hautaine oii il levait d'une main puissante l'étendard de la rébellion. Plus heureusement inspiré, il publia ensuite ses quatre admirables lettres à Malesherbes. Son âme et sa magnifique imagination s'y épanchaient dans un théisme riche de consolations présentes et d'espérances futures. Voltaire ne put méconnaître un rival déclaré et le plus dangereux des rivaux dans un homme éloquent dont il aurait fait volontiers son second. Ce qui l'avait le plus blessé, c'est que le pauvre Jean-Jacques se proclamait plus heureux que le seigneur des Délices* Pour croiser la route de son rival , il se détourna de la sienne, et lui qui professait le déisme avec plus de constance que de ferveur, il se fit en plusieurs points le détracteur de l'ouvrage de Dieu, et donna ainsi gain de cause aux athées. Il est vrai qu'avant cette époque, il avait déjà fait un premier pas dans cette voie aussi triste que coupable on publiant son pocme sur le désastre de Lisbonne; mais on pouvait n'y
voii" qu'un égarement, qu'un excès de la pitié pour les victimes de ce fléau.
Dans le badinage impitoyable et cynique de Candide, il prit corps à corps l'optimisme pour l'étouffer. Parce qu'il a été blessé de (juelques phrases de J.-J. Rousseau, il attaque le grand Leibnitz avec le même dédain qu'il a prodigué au grand Descartes , qui n'est pour lui que René le songe-creux. Jamais réfutation ne fut plus empreinte de mauvaise foi; il y confond sans cesse l'ouvrage de Dieu et celui de la société humaine. Certes, ce n'était pas J.-J. Rousseau qui était porté à pallier, à excuser les torts et les crimes de la société, lui qui en était le détracteur le plus implacable. Est-ce que Leibnitz, est-ce que Pope s'étaient rendus les apologistes des bûchers de l'inquisition, de toutes les lois barbares, de toutes les tortures, de tous les gibets par lesquels il fait passer avec un rire affreux un vieillard innocemment sophistique et rêveur et un jeune homme plein de la candeur attrayante qui fait le délicieux attribut de son âge? Ces philosophes ont-ils manqué d'indignation contre de telles horreurs? se sont-ils refusés au combat? Mais leurs systèmes, dit Voltaire, énervent la pitié. Et toi , cruel , que fais-tu donc ? La forme de