‹ Testament philosophique et litteraireChapitre 12 sur 21 · PHILOSOPHIE DU XVIU' SIECLE · texte numérisé non relu

PHILOSOPHIE DU XVIU' SIECLE

ion récit n'est-elle pas la plus cruelle insulte à ce sentiment? Tu poursuis d'un insupportable ricanement Pangloss et Candide , lorsque leur sang coule et que tu les vois mutilés. Voilà ce que tu appelles une réfutation! -,.:■,

Tandis que Voltaire égarait et attristait ainsi sa vieillesse, J.-J. Rousseau, tout en poursuivant ses attaques obstinées contre la société qu'il semblait vouloir refaire à neuf, restait fidèle à la cause de Dieu et la plaidait éloquemment; mais la cause de l'optimisme était mal tombée entre les mains de ce philosophe humoriste qui devint un âpre visionnaire dans sa défiance universelle. Le plus beau de ses ouvrages, V Emile, porte dès le début l'empreinte de ses farouches exagérations. c( Tout est bien , dit-il , sortant des « mains de la nature j tout est mal entre les i( mains de l'homme. » Voilà un manichéisme d'une nouvelle sorte. Ne dirait-on pas, en effet, d'après ces paroles, que l'homme remplit sur la terre l'office du diable, et qu'il est au moins son délégué, son vicaire? Et cependant Rousseau, dans le même ouvrage, déclare que l'homme est né bon. Alors ce ne serait plus que par sottise que l'homme aurait construit la société tout de travers.

On voit dans V Emile , et même encore dans les Confessions , à quel point leur auteur était frappé de la prévision d'une révolution formidable, et son coeur était loin d'y applaudir. Mais ne voyait-il pas que par l'emportement et l'universalité de ses vagues chagrins, il irritait les passions qui allaient se livrer le combat? La vérité est que ni Rousseau, ni m^ême Voltaire n'eurent un sentiment complet de l'ascendant qu'ils exerçaient sur leur siècle. S'ils s'étalent posés en francs réformateurs, en arbitres de nos destinées; s'ils avaient pu juger, par des effets immédiats, de la force et de l'étendue de l'ébranlement qu'ils causaient ; s'ils avaient reconnu quelles passions fougueuses couvaient parmi lem^s légers contemporains , l'un aurait moins cédé à des saillies indiscrètes de son esprit; l'autre, aux bouillants accès de sa misanthropie.

Ah ! quel supplice pour ce Voltaire qui , dans les trente dernières années de sa vie, fut toujours prêt à combattre pour toutes les victimes de l'oppression; pour ce J.-J. Rousseau qui, plus humain encore, ne voulait pas que la liberté d'un peuple fût achetée par le meurtre d'un homme innocent ! quel supplice pour ces dieux de notre nouveau Panthéon , s'ils avaient été réveillés du

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sépulcre , rappelés des ombres , ou tirés des champs Éljsées pour voir, dans cette enceinte, les bacchanales de la raison , et pour entendre leurs noms invoqués par des bourreaux sortant des massacres du 2 septembre, ou de ceux du tribunal révolutionnaire; ou si rentrés dans leurs tombeaux, ils avaient trouvé l'odieux Marat, établi leur voisin et le collègue de leur divinité. L'imagination du Dante pourrait-elle trouver un supplice plus cruel?

Me voilà par ces souvenirs hideux jeté loin de mon optimisme. J'y reviens en pensant que le mouvement philosophique du xviii^ siècle nous a délivrés, au moins à l'époque où nous sommes parvenus, du plus grand fléau des temps modernes, les guerres et les persécutions religieuses. L'énumération des autres bienfaits civils et politiques qui en sont résultés serait longue. Quelques-uns ne sont pas encore développés ; d'autres sont sujets à discussion ; mais la génération qui a cruellement souffert de l'épreuve, est en droit de dire que les philosophes qui lui ont donné cette impulsion se sont plutôt conduits en conquérants qu'en législateurs.

Ce n'est pas h Montesquieu que peut s'adresser un tel reproche. Si dans ses Lettres persanes

il donna le premier essora l'esprit indiscret, railleur et tranchant, dès qu'il eut dévoué les plus belles années de sa vie h son immortel Esprit des lois , il ne s'éloigna plus de cette philosophie bienveillante , que j'appelle optimisme. On a donné à Périclès le nom à' Olympien , je le donnerais volontiers h Montesquieu, non qu'il lance des foudres, mais parce que rien n'échappe à sa vue perçante , ni le mal ni le bien. Il est le confident du temps, il sait toutes les améliorations qu'il peut faire sortir de vieilles institutions, fruits de la nécessité, plus encore que de la raison. Il ne brise rien avec violence, il ne veut que déraciner lentement les abus et les préjugés. Bien différent de l'auteur du Contrat social , il voit dans son étendue le bien possible, et ne veut rien voir au delà. Il dirige, ou plutôt il indique la marche vers le but, mais en signalant à l'aide de l'histoire les précipices qui bordent la route. Si Montesquieu eût été le seul guide d'un siècle dont la mollesse devait se montrer si orageuse, la révolution ne se serait faite qu'en détail , et j^ar des gradations si naturelles, qu'on n'eût pas songé à donner à ce grand événement le nom de révolution. C'est Montesquieu, du moins, qui nous a recueillis au sortii du naufraee.

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Ainsi devrait se régler l'optimisme , c'est-àdire la saine philosophie appliquée à la politique et à la législation. Mais j'entends s'élever contre moi quelques jeunes réforma teuis , animés de l'ardeur de leur âge, de l'orgueil de leur siècle ou d'une exaltation philanthropique et démocratique.

« Venez -vous , me dit-on, nous proposer « comme un nec plus ultra, le terme auquel « l'auteur de VEsprit des lois a. paru s'arrêter, « et qu'il n'a même indiqué que sous une forme (( timidement hypothétique? Ce beau idéal de (( Montesquieu, n'est-ce pas la constitution an- « glaise avec toutes ses ruses et son arrogance « aristocratique? Tout défectueux que sont en- « core notre gouvernement et l'ordre social, nous (( nous sommes déjà bien élancés au delà des li- (( mites un peu étroites, posées par votre Solon, « et l'Angleterre ne se dispose-t-elle pas elle- (( même à un divorce éclatant avec son aristocra- (( tie? Nous prescrirez-vous le repos parce que (( vous êtes fatigué du vojage? Votre siècle a eu (( ses découvertes ; laissez le nôtre s'avancer vers (( les siennes. Vous avez reconnu quelques îles de « ce nouveau monde social ; eh bien , nous voûte Ions, nous, en parcourir, en explorer le conti-

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« lient et y former des établissements solides. « Qu'on accorde, si l'on veut, la gloire de Cliris- « tophe Colomb aux philosophes du xyiii*^ siècle ; « mais poui({uoi nous disputer celle des Amélie (( Vespuce , des Magellan , des Fernand Cortès, et (( surtout celle de Washington. Vous avez fait « des naufrages douloureux ; mais la mer est « moins dangereuse quand on en connaît les (( écueils. Vos pilotes n'étaient pas sûrs , vos ma- « telots étaient bien neufs , nous en choisirons (( demeilleuis. Votre optimisme est stationnaire, « il tlattc un peu trop l'égoismc du siècle. Ne (( nous forcez pas à répéter ce mot ambitieux ou <( dérisoire pour les misères humaines, tant qu'on « ne nous présentera qu'une liberté restreinte, « engourdie et chancelante. »

Il faut que je réponde avec franchise à ces objections; mon optimisme n'est pas de ce monde, ou du moins n'y est pas borné. ( J'espère qu'on ne verra pas dans ce mot une insolente paiodie des paroles divines.) Rien n'est parfait en nous ni pour nous sur le globe ; plusieurs de nos qualités sont perfectibles , je ne reconnais pas de colonnes d'Hercule en fait de législation; mais je crois peu aux con([uètes indéfinies de la liberté politique. Quand nous voulons user sagement de

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notre liberté morale , nous commençons par y mettre des limites, nous concentrons l'attention de notre esprit, nous fixons notre volonté, nous lui marquons un but constant, et, autant qu'il se peut, invariable. J'aime assez qu'il y ait aussi un but et un repos pour la liberté politique. Je me figure mal les terres nouvelles dont vous voulez faire la découverte et la conquête. Ma crainte est qu'elles ne ressemblent beaucoup à d'effroyables régions que nous avons parcourues en 1 792, 1 79^ et 1794- Sans doute nous avons passé au delà des limites qu'avait pu entrevoir Montesquieu pour la liberté de ses compatriotes, et je m'en félicite; mais on ne disconviendra pas que nous y avons été menés violemment. Les améliorations a vennne seraient que mieux affermies par une progression plus lente, et j'estimerais heureux qu'on y fût conduit par des hommes animés du génie et de la prudence de Montesquieu. Pendant vingtcinq ans, c'est-à-dire depuis 1789 jusqu'à l'année 1814, j'ai vu la France rouler du régime des ordonnances royales de nos rois absolus, à une constitution où la royauté n'était plus guère portée que pour mémoire; sauter dans la république à travers un abime de sang; courber, sous une dictature aussi atroce qu'ignoble, sa tête altière, et

que des victoires remportées sur les rois rendaient plus glorieuse; prêter serment à un avorton constitutionnel, fils de l'anarchie; oublier bientôt ce monstre pour revenir à une république moins désordonnée; recevoir une constitution nouvelle, qui fut bientôt éventrée par les pentarques euxmêmes qui lui devaient leur pouvoir, et dont les derniers lambeaux furent déchirés par l'un de ces hommes devant qui la terre se tait; se prêter encore sous ce puissant, glorieux et absolu modérateur, au mensonge dérisoire d'une république; puis, pour dernière parodie de celle des Romains, passer sous un empire avec toute la variété de statuts organiques qui paraissaient assez bien dictés par la loi du bon plaisir. Nous conviendrait-il après vingt -cinq autres années d'une épreuve plus heureuse, celle d'un gouvernement représentatif plus franc , de recommencer ce long cercle d'erreurs, et de tourbillonner encore à la façon des républiques de la Plata ou du Mexique? Il n'est pas sans vigueur parmi nous, puisqu'il a pu résister à de fatales ordonnances, résister à l'entraînement d'une victoire populaire, et à la fougue moins générale , mais plus intrépide d'un nouvel esprit révolutionnaire. Avant d'arriver aux meilleures lois possibles, il faut savoir se re-

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