‹ Testament philosophique et litteraireChapitre 14 sur 21 · DE L OPTIMISME AVANT LA REVOLUTION · texte numérisé non relu

DE L OPTIMISME AVANT LA REVOLUTION

A MON arrivée à Paris, en 1787, je fus bientôt, grâce à mon frère, admis dans des cercles philosophiques où chaque Socrate du jour avait son Aspasie, et où circulait plus d'un brillant Alcibiade. Ceux-ci étaient de jeunes nobles qui revenaient de soutenir avec honneur la cause de Fin* dépendance en Amérique. Une opposition menaçante contre la cour, annoncée dans l'assemblée des notables, était continuée avec plus de vigueur par les parlements aidés des pays d'État, des privilégiés et même du clergé, qui, pour ne pas payer leur part dans les charges communes,

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jouaient le rôle des plus fiers tribuns du peuple. Déjà la révolte s'essayait dans quelques provinces. Un grand coup de foudre aAait éclaté, car les parlements avaient appelé les Étals -Généraux qui allaient engloutir dans un même abîme et la cour, et les parlements, et les pays d'Etat, et toute espèce de privilèges, et le clergé, et la monarchie, et la religion. Les cercles philosophiques applaudissaient à ce mouvement, et y voyaient une occasion de changer sans secousse et tout philosophiquement les destinées du genre humain.

On était charmé de l'approche de la meilleure et de la plus douce des révolutions. Préparée et méditée à loisir par des sages dans le cours d'un demi-siècle , elle allait être empreinte d'indépendance et d'humanité. Les coups de marteau ne devaient être ni violents ni multipliés puisque l'édifice des abus tombait de vétusté; un beau bâtiment de style grec succéderait au donjon de la féodalité. L'imagination semblait avoir fait des lumières du siècle un fluide réel et non métaphorique, un fluide d'une élasticité merveilleuse et d'une propagation presque aussi rapide que celle de la lumière du soleil; les intelligences les plus grossières seraient amenées par degrés au niveau des intelligences supérieures , grâce à la logique

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de Condillac, à un certain catéchisme de morale auquel on travaillait, et à une bonne déclaration des droits de l'homme. Mais en attendant, les classes encore ignorantes laisseraient faire les sages avec docilité et les seconderaient avec dévouement. Le monarque était d'humeur facile et bienveillante. Tous les ministres passaient successivement sous le joug de Topinion publique, et devenaient en dépit d'eux-mêmes les ministres de cette reine absolue. Ne venait-elle pas de conquérir les fiers parlements, et de les amener h une opposition, sinon plus irritée, du moins plus dangereuse que celle de la Fronde? C'était un problème de savoir si le tribun d'Epresménil commandait aux clercs de la basoche , ou si ces clercs , par leurs acclamations, ne commandaient pas à d'Epresménil.

11 est vrai que les vieux nobles, les vieux prélats et les vieux moines ne comprenaient pas trop que c'était pour leur bien qu'on allait les dépouiller de leurs privilèges , de leurs titres et de la plus grande partie de leur fortune; mais les jeunes nobles, et surtout ceux de la cour, marchaient gaîment au-devant de ces sacrifices; c'étaient autant de jeunes Cincinnatus qui revenaient de la guerre d'Amérique; n'en portaient-ils pas déjà la décoration? Aux murmures des prince« de

l'Église, dont plusieurs jouissaient d'un revenu égal ou supérieur à celui de tel prince d'Allemagne, on opposerait le patriotisme et l'esprit vraiment évangélique des curés sur lesquels allait se répandre le superflu enlevé à leurs évêques, et qui seraient jugés dignes de la croix épiscopale. Les vieux moines se fâcheraient d'être troublés dans leur indolence quelque peu voluptueuse, mais les jeunes seraient charmés de recouvrer leur liberté. Enfin, quand il y aurait quelque choc, on n'avait rien à craindre de sérieux chez la plus douce et la plus polie des nations, dans le plus humain et le plus éclairé des siècles.

Ce fut dans ce temps-là, c'est-à-dire dans les années 1787 et 1788, que l'on représenta deux aimables comédies de Colin cCHaiie^ille, qui sont un peu trop soeurs jumelles : Les Châteaux en Espagne et V Optimiste. Quoique la grâce, l'élégance et d'aimables sentiments tinssent lieu dans ces comédies de peintures énergiques et de caractères originaux, tous les fronts s'épanouissaient, chacun battait des mains à ses propres rêves, à ses illusions; je m'unissais de bon cœur à mes voisins, jeunes ou vieux, qui se reconnaissaient dans le gai visionnaire des deux comédies, et qui disaient tout bas ou tout haut : cest moi., cest encore moi.

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Il est vrai qu'en causant au foyer nous trouvions le poète un peu timide, et nous convenions qu'il n'avait fait qu'une peinture incomplète de la félicité promise à notre âge. J'entendais dire à mon frère , le plus doux , le plus pur et le plus persévérant de tous les optimistes, qu'avec plus de philosophie, Colin t/'//rtr/m//e aurait fait un tableau magnifique, et, secondé par la vive et féconde imagination de son ami Garât, il esquissait un tableau auquel la réalité fit bientôt un douloureux contraste.

Tel était resi3rit des cercles philosophiques où à l'âge de vingt et un ans je payais mon écot en beaux rêves. Mais quel cercle, quelle école, quel atelier même n'étaient pas alors plus ou moins imbus de philosophie? Les controverses ou plutôt les attaques contre la religion étaient bannies des sociétés d'élite, soit par l'effet des préoccupations politiques, soit par une juste et tardive satiété des sarcasmes impics que personne n'osait ressusciter après Voltaire. On se fût encore moins exposé à propager l'athéisme. En recueillant mes souvenirs sur cette époque , je suis convaincu qu'il y avait alors esprit de réaction contre le matérialisme. Ce fut la révolution qui interrompit et fit cruellement rétrograder cette impulsion salutaire.

Malgré le désaveu des savants et les railleries de plusieurs philosophes, les jeunes gens et les femmes avaient vivement accueilli les Études de la nature de Bernardin de Saint -Pierre , et s'étaient enthousiasmés pour Paul et Virginie , où se trouvaient de délicieuses peintures de la Bible mise en poudre par Voltaire. Il ne lui eût fallu qu'un continuateur d'un génie plus vigoureux , mais Chateaubriand n'avait pas alors vingt ans.

Plus d'un fanfaron d'athéisme croyait s'amender en devenant sceptique. Cette fluctuation est le partage ou plutôt le combat intérieur des esprits ardents et mobiles qui n'ont point la force de donner un centre d'unité à leurs pensées ni une ferme direction à leurs volontés : vous ne vous attendez pas à trouver au nombre des sceptiques ce fougueux Diderot, qui convertit d'Holbach à l'athéisme et se rendit son véhément collaborateur pour l'oeuvre glacée du Système de la nature. Vous savez tous qu'il se prenait d'enthousiasme pour la barbe d'un capucin, et ce qui était plus raisonnable , pour la procession de la Fcte-Dieu. Mon frère m'a raconté qu il vit Diderot peu de temps avant sa mort, et qu'avec une vive satisfaction il l'entendit parler éloquemment de Dieu. H ne put s'empêcher de lui témoigner sa surprise, et celui-ci lui répondit:

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« Je vous parle d'après mon inspiration présente. « Je puis bien être athée à la ville, mais je ne puis (( l'être à la campai^ne. Je ressemble à un certain « personnage dont parle Montesquieu dans ses « Lettres persanes. Je suis athée ou déiste par se i( mestre. » El maintenant voici ce que l'on peut répondre à Diderot : Quoi! c'est avec une opinion si vacillante que vous vous jouez à renverser la plus douce, la plus intime et la plus nécessaire des certitudes ! Vous gardez pour vous seul l'opinion la plus consolante et vous nous communiquez celle qui flétrit l'âme et qui doit la dépraver!

J'ai entendu maint et maint sceptique s'excuser en répétant ces vers si connus de Voltaire, leur chef:

Bonne ou mauvaise santé Fait notre philosophie.

n l'audrail réformer cet adage honteux, en y substituant ces mois : Bonne ou mauvaise santé de ïdnie. Tel qui nie la liberté de l'homme, quand il vient de faire une sottise ou pis qu'une sottise , jouit avec orgueil de ce sentiment au sortir d'une belle action, ou dans le feu d'un bel ouvrage. La société élégante et philosophique du xviii* siècle, à l'approche et jusque dans les plus grandes hor» reurs de la crise sociale qui devait le terminer,

ofTre un tableau permanent des combats et souvent des triomphes du sentiment moral sur les sèches doctrines que la bouche avait professées ou que la main plus coupable avait écrites. En quel siècle l'intérêt personnel , l'amour de soi, le plaisir physique, furent-ils plus impudemment présentés comme les mobiles uniques de nos actions et même de nos vertus? Eh bien , cherchez dans l'histoire des républiques anciennes une épocjue plus fertile en exemples de désintéressement que le règne de l'Assemblée contituante? Croyez-vous que dans les plus beaux jours de la vertu romaine les Fabricius et les Fabius eussent été aussi prodigues de sacrifices? J'en appelle à la nuit du 4 août ; j'en appelle surtout à la fatale abdic:ition de cette même assemblée. Loin de moi toute pensée d'apologie de l'émigration , hormis le cas où il s'agissait d'échapper à une mort violente ; mais cette faute si désastreuse et si contraire à la morale politique n'en était pas moins un exemple inouï de désintéressement et de sacrifices faits à l'honneur, h cet honneur monarchique dont Montesquieu a fait le portrait et la satire déguisée. Les croisés conduits par un mobile bien plus ardent ne s'exposaient pas à une ruine aussi complète. Apiès tout , les compagnons de Godefroi s'ap-

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pauvrissaient, mais n'abandonnaient pas tout pour marcher à la conquête du tombeau de Jésus-Christ. Dans l'émigration, on exposait, et en dernier résultat, on livrait tout pour la promenade de Coblentz. Qu'on fasse ici la part de la mode, de la honte attachée à l'envoi d'une quenouille, de l'esprit d'imprévoyance , et enfin d'une crédulité délirante pour un succès facile; je l'admets pourvu que l'on m'accorde aussi que le mobile dominant fut un devoir mal entendu , et je demande à l'école d'Helvétius ce que le plaisir physique avait à gagner là.

Pour revenir à une époque antérieure, le sujet de blâme moral le plus constaté qu'ait encouru le x\uV siècle, c'est le chapitre des infidélités conjugales. Je commence par convenir qu'il est mérité, et qu'un des grands torts des philosophes du XV m'' siècle est de lui avoir fourni mainte apologie directe ou déguisée. Rien de plus contagieux que de tels désordres excusés systématiquement. 11 ne faut pas d'ailleurs faire alliance avec le vice pour le succès d'une doctrine, et Voltaire ne s'est pas beaucoup piqué de ce scrupule. Toutefois je dirai, et cet aveu m'est pénible, que ce reproche n'était pas nouveau dans nos moeurs, et qu'il se produisit dans le grand siècle

avec une autorité qui valait bien celle des philosophes, l'exeraple de Louis XIV. En remontant plus haut, je- trouverais bien pis; j'ajouterai, en fidèle contemporain qu'il y avait encore de bonnes mœurs dans la magistrature, au barreau, dans la classe marchande, et ([uelques unes même à la cour.

Eh bien , c'est dans ce siècle que l'amour maternel a repris tout son empire, dans les classes opulentes ou aisées, et qu'a cessé cet exil de l'enfance qui avait souvent les effets d'un abandon meurtrier. Qu'on ne vienne pas s'écrier ici : Effet de la mode! prestige de l'éloquence de J.-J. Rousseau ! L'éloquence ne crée pas des sentiments nouveaux, elle les réveille. Ce grand écrivain a exercé ici un pouvoir supérieur à celui d'un souverain, mais c'est qu'il faisait parler le grand législateur de l'univers. Les effets de la mode n'ont point cette douce et sainte permanence. Ces femmes qui se sont dévouées aux soins les "plus constants de la maternité, qui en ont connu les dévorantes alarmes , ont été dignes d'être les mères de celles qui ont fait éclater un sublime courage dans les jours d'horreur de la révolution. Je n'aime pas les arrêts de proscription portés en masse sur tout un siècle, sur toute une na-

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tien, et principalement lorsqu'il s'agit de ma patrie , lorsqu'il s'agit des femmes. Il est toujours bon de rabattre beaucoup sur les scandales courants et sur ceux que reproduisent des romans, des mémoires, des compilations dont ils sont la pâture. Gardons -nous de troubler dans leur tombe, ou d'insulter dans leur gloire, des femmes qui ont fourni tant d'admirables pages aux annales de l'héroïsme. S'agit -il d'expiation.'* l'échafaud a pu tenir lieu d'une pénitence austère dans un cloître.

S'il est un sentiment ou plutôt ime vertu qui approche aujourd'hui de la perfection , c'est la maternité chez les belles âmes; je dis vertu, car elle suppose une justice qui souvent résiste à des motifs de préférence ; je dis vertu , car elle ne court pas après la récompense, et ne peut en obtenir une proportionnée à l'étendue de ses sacrifices; je dis vertu, car elle élève jusqu'à des âmes assez vulgaires, et purifie des âmes trop accessibles à des passions dangereuses ; je dis vertu , et je m'indigne du langage grossier de la phrénologie qui ne voudrait voir qu'un instinct animal, qu'une bosse, qu'une protubérance dans la princesse de Schwartzemberg se jetant et mourant dans les ilammes , pour anacher sa fille à

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l'incendie. Il est vrai que nos lois civiles ont rendu l'effet de la maternité plus vaste et plus facile en supprimant d'odieuses inéi^alités. C'est l'ouvrage de la révolution, va-t-on me dire; mais sur ce point, la révolution était inspirée par la philosophie, et la philosophie l'était sans doute par le cœur des mères. Changez ces lois, et vous aurez sinon supprimé , du moins altéré la plus Ijelle des vertus ; aussi ce sont les femmes qui ont élevé le cri le plus puissant contre une tentative encore timide faite il y a quelques années pour rétablir le droit d'aînesse. Dans cet hommage que je viens de leur rendre, et dont j'ai saisi avidement l'occasion, je ne veux rien dire qui humilie ou qui blesse le sentiment de la paternité dont les matérialistes ne parlent guère, parce qu'ils ne le trouvent pas assez directement émané de la sensation physique. S'il ne se produit pas en nous par des soins aussi inquiets , aussi salutairement minutieux , si les démonstrations n'en sont ni aussi vives, ni aussi aimables, quel écrivain osera dire qu'il manque chez nous de vigilance, de dévouement, qu'il ne devient pas un but habituel de notre prévoyance , de nos privations, de nos sacrifices, et trop souvent de notre ambition qu'il égare? D'autres soins, d'au-

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très devoirs qui n'entrent pas dans le partage des femmes, nous réclament sans affaiblir en nous ce sentiment, parce qu'il trouve toujours moyen de s'y introduire. Une des plus belles harmonies du monde moral, c'est le concours du père et de la mère dans la longue éducation de leurs enfants, et dans l'amour vigilant qu'ils ne cessent de leur porter; la tendresse et la raison sévère viennent s'y mêler. Ce que le père ordonne, la mère l'inspire; ce qu'il démontre, elle le persuade; et puis le mélange se fait si bien que les deux époux se servent souvent de supplément l'un h l'autre, et que l'indulgence passe souvent du sexe tendre au sexe raisonneur.

Qui a donné d'excellentes et judicieuses leçons de cette indulgence? C'est ce même Jean-Jacques Rousseau dont je viens de célébrer un éminent bienfait. N'est-ce pas à lui que l'on doit d'avoir modéré les imbéciles et cruelles rigueurs exercées sur l'enfance ou le jeune âge, depuis le maillot jusqu'au supplice immodeste et barbare des esclaves dont nos rois mineurs n'étaient pas affranchis. L'auteur à' Emile, j'en conviens, a émis bien des idées bizarres et impraticables dans son système d'éducation, et il nous les eût épargnées s'il eût élevé et nourri ses propres enfants ; l'a-

baiicloii calculé d'un tel devoir est le plus grand reproche qui pèse sur sa tombe. Peut-être est-ce le remords qui lui a suggéré l'idée de se rendre protecteur de l'enfance. Il faut accepter cette expiation, mais en protestant contre l'exemple. Le coeur des pères est aujourd'hui très porté à l'indulgence; mais elle devient fatale si elle n'est accompagnée d'une tendresse judicieuse et vigilante, et si elle n'est appuyée par le concours de deux volontés qui se fondent en une seule. Il en est des pères comme des rois , leurs exemples font plus que leur législation; n'espérez pas ramener par des rigueurs les enfants que vous avez pervertis par vos doctrines et vos actions, ou même par une folle complaisance.

Je sors de cette digression où mon cœur m'a conduit et retenu, pour revenir au x\ui^ siècle, qu'on attaque aujourd'hui avec peu de ménage- , ment et peu de reconnaissance. On oublie que, sans compter les quatre hommes de génie qui remplirent l'ardent midi de cette littérature, ce siècle s'ouvrit par MassUlon, d'Aguesseau, Domat, Rollln, l'abbé Fleurj, et pour ajouter un nom profane à ces noms presque saints, par l'auteur de Gil Blas; et que sa clôture, du moins avant une révolution qui brisa tout , se fit par des hommes

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tels que Thomas, Delille, Ducis, Laharpe, Marmontel, l'abbé Barthélémy, Bailly, Pothier, le président Dupaty, l'avocat général Servan , et enfin par Bernardin de Saint-Pien^e, précurseur de Chateaubriand, qui semblait s'être imposé la tâche difficile de concilier les doctrines de Fénelon et de J.-J. Rousseau, et qui du moins reproduisait les couleurs pures ou brillantes de leur style, en y mêlant une originalité qui lui était propre. Que de noms encore il me faut omettre pour ne pas prolonger oette nomenclature! si je n'y ai compris ni Beaumarchais ni Mirabeau, ce n'est certes ni manque d'attrait pour l'esprit original de l'un , ni d'admiration pour les grands mouvements oratoires de l'autre; mais on conviendra que ce n'étaient pas là des autorités à citer en morale. Il en est deux surtout devant lesquels le xix^ siècle doit rester prosterné; Turgot, concepteur aussi hardi que mesuré de tant de grandes réformes et améliorations qu'il voulait opérer sans le secours terrible d'une révolution, et son ami Malesherbes , nom qui suffirait à lui seul , je ne dirai pas pour l'apologie, mais pour la gloire du siècle auquel il appartient.

Un bonheur particulier de ma destinée ma fait connaître et entendre plus d'une fois l\I. de

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Malesherbes. 11 avait pour mon fivre une amilic presque paternelle. Celui-ci travaillait alors au Dictionnaire de morale pour VEncfclopédie, par ordre de matières. Ce frère, îi jamais honoré et regrette par moi comme un père, avait acquis une considération assez voisine de la gloire, par plusieurs écrits cl surtout par son éloquent Mémoire contre les lettres de cachet, et son Discours contre les peines infamantes , dans lequel une haute philosophie était animée par des tableaux pathétiques. Occupé de soins divers soit pour le barreau, soit pour la littérature, il me chargea de recueillir des matériaux pour ce Dictionnaire qui, à parler franchement, devait être par-dessus tout une compilation. Je n'avais que vingt et un ans, mais j'avais beaucoup lu ; j'étais un lauréat de l'Académie de Nancy; mon frère et ses amis me regardaient comme un élève d'assez belle espérance. A sa demande, M. de Malesherbes consentit à m'ouvrir sa bibliothèque. Je tressaillis de joie en apprenant cette faveur. Il n'y avait pas un nom qu'on prononçât avec plus de respect que celui de l'éloquent et courageux auteur des remontrances de la cour des aides, de ce ministre qui avait fait avec Turgot l'heureuse inauguration d'un règne qui devait fmir d'une manière si dé-

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sastreuse. C'était une de ces popularités durables qui viennent d'en haut, c'est-à-dire qui sont formées par les sages et par les gens de bien. Il entrait souvent dans sa bibliothèque où je travalUais avec assiduité, et souriait en comparant ma jeunesse avec le travail dont j'étais chargé; mais quel sourire de bienveillance ! Je lisais parfois un dialogue de Platon, pendant que l'ex-ministre s'entretenait avec ses amis (c'était le plus souvent Barthélémy, Dupont de Nemours, l'historien Gaillard et mon frère; je me disais : C'est encore Socrate que j'entends. Avec quelle joie je montais tous les matins la rue des Martyrs où était son hôtel ! Combien de fols depuis je me suis rappelé le nom en quelque sorte prophétique de celte rue! Cette madame de Piosambo que je voyais rendre à son père des soins si touchants, et qui le charmait par les nobles grâces de son esprit ; sa petite fille, madame de Chateaubriand, dans la Heur de l'âge et de la beauté, dans l'épanouissement du bonheur, ces deux dames et leurs dignes maris, c'étaient là des martyrs encore. M. de Malesherbes m'interrogeait parfois sur mes lectures. Un jour il me trouva lisant la traduction d'un mauvais ouvrage anglais, dont l'objet est d'ellàcer toute dislinclion entre les vertus et les

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vices, et de les faire partir d'une même source : c'était la fable des Abeilles , par le docteur Mandeville. « Quel elFet vous fait cette lecture? me demaiida-t-il.» — «Ce livre, lui répondis-je, m'inspire du dégoût et de l'horreur.» — « Je partage ces sentiments, reprit-il avec feu, et ce qui me désespère, c'est que des principes à peu près semblables, non moins pernicieux, quoique un peu plus déguisés, aient été propagés en France, et par qui? par un homme d'une humeur bienfaisante, par cet Helvétius qui diffamait l'amitié dans le moment où il obligeait des amis pauvres avec la libéralité la plus délicate.

«Voilà où l'a conduit la fureur d'entrer en rivalité de gloire avec le président de Montesquieu. Il voulait être original et n'a guère fait qu'exagérer l'auteur des maximes, et commenter le triste Mandeville, en estropiant Locke. — Juger c'est sentir y nous dit-il dès son début avec une audace intrépide. Ainsi, Copernic, Galilée et Newton ont senti , ont vu que c'était la terre qui tournait et non le soleil. 11 ne voit qu'un côté des objets^ et c'est le mauvais. Il tisse sa toile d'araignée avec art, et la parcourt avec rapidité, ce qui me fait souvenir que, dans sa jeunesse, il s'essayait à danser sur la corde. Il tranche, il décide, comme un

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jeune officier de cavalerie dans un salon. Madame du DefFant, qui avait quelque affection pour lui, avec un grand fonds d'antipathie pour les philosophes , tout en feignant d'adorer Voltaire qu'elle craignait et qui la craignait elle-même, disait d'Helvétius que c'était un pigeon à qui des corbeaux avaient persuadé d'entrer dans leur société, pour le plumer tout h leur aise. C'était une injure bien imméritée pour ces philosophes que le livre de VEsprit a fort contristés; et j'en connais plus d'un pour lesquels il a été un sujet de scandale. La même dame lui reprochait d'avoir révélé le secret de tout le monde. Quant au secret de madame du Deffant, je n'ai rien à dire; elle était bien la maîtresse de se reconnaître dans les portraits d'Helvétius ; mais je n'ai vu personne qui

eût la même franchise ou le même front.

(( C'est là une pierre de touche dont il faut toujours faire usage , mon jeune philosophe ; il n'en est point de plus sure pour rejeter les sophismes malveillants. A vingt ans j'avais le bonheur de ne pas me reconnaître dans le livre des Maximes du duc de La Rochefoucauld. Cet âge est , il est vrai, celui des illusions , mais c'est aussi celui de la sincérité et d'un riche enthousiasme. On n'y désespère pas de la perfection , et l'on fait toujours

quelques pas pour en approcher. On s'interroge avec franchise pour ne pas manquer le but ; et je me disais : si je ne me reconnais pas dans ces portraits plus satiriques que philosophiques , pourquoi Irais-je y chercher l'image de mes amis , de mes parents, de mes instituteurs, de tous ceux qui ont pu me former au bien ? me placerais-je dans une orgueilleuse exception.'* y ferais-jc entrer complaisamment tous ceux qui me sont chers ? Mais quel droit aurals-je alors de condamner tous ceux qui me sont inconnus , et ceux mêmes dont les vertus me sont révélées par une estime générale ou par l'estime et l'admiration de plusieurs siècles? Je n'ai pas besoin de ces thèses générales pour reconnaître ces âmes viles et bassement intéressées , il me suffit de l'expérience de la vie. Je sens assez tout ce qui me choque, je m'en éloigne avec précaution , mais avec le moins d'humeur que je puis, et je me dis : il y a là peutêtre un principe du bien qu'une meilleure culture ferait valoir. Or, cette culture, je n'irai la demander ni à La Rochefoucauld ni à Helvétius; car pourraient-ils développer chez d'autres un principe de bienveillance , de pitié, d'amour vrai, de penchant pour la vertu , qu'ils n'ont pas su reconnaître en eux-mêmes, l'un, après avoir fait

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des actions assez éclatantes, et l'autre, une multitude d'actes de bienfaisance.^)

On ne s'étonnera pas que j'aie conservé , après cinquante ans , quelques lambeaux de cette conversation : j'étudiais la morale, je détestais le livre de V Esprit , et j'écrivis quelques traits de cet entretien.

La conversation de M. de Malesherbes était abondante, enjouée , familière , et finissait souvent par quelques traits où éclatait la beauté de son àme. Il parlait de J.-J. Rousseau avec une vraie tendresse de cœur, et se plaignait de n'avoir pas eu, ou du moins de n'avoir pas conservé assez d'empire sur ce caractère ombrageux . Je comprenais que dans sa direction de la librairie, poste qui dans l'état de l'opinion était d'une importance extrême , il avait voulu faire de J.-J. Rousseau un modérateur de l'essor philosophique, mais que l'ardent écrivain , dans sa brusque franchise, avait dépassé le but.

C'était en parlant de Turgot qu'il s'abandonnait à son éloquence naturelle. Dans tout ce qu'ils avaient fait, conçu, médité ensemble, il s'oubliait lui-même pour grossir la part de son ami. Cette ombre chérie semblait toujours grandir à ses jeux , il n'eût pas voulu avoir une pensée dont

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Turgot n'eût été encore le confident et l'approbateur. C'était un parfum d'antiquité que ma jeinie âme aspirait avec délices. Il me semblait lire quelques pages ajoutées au traité de V Amitié de Cicéron.

C'était souvent avec l'excellent et aimable Dupont de Nemours , autre confident des grande.^ pensées de Turgot, et qui avait pour sa mémoire le même culte , qu'il reprenait ce cher sujet d'entretien; et leurs jeux s'humectaient. On s'avançait à grands pas , (c'était en 1788) vers la crise que Turgot avait prévue et voulu éviter. Dupont et mon frère étaient loin d'en craindre les approches. Tout optimiste qu'était Malesherbes par le fond de son cœur religieux et de son esprit philosophique, il était loin d'envisager cet événement avec la même sérénité et la même ferveur d'espérances. Les illusions de ses amis ne faisaient que redoubler ses alarmes. «C^esttrop de confiance, c'est trop de précipitation , s'écriait-il : vous ne pourrez plus modérer le char, et je vois d'ici venir les fous , et peut-être les furieux , qui en arracheront les rênes aux mains des philosophes. Je n'ai que trop appris à connaître ces dangereux esprits, dans ma direction de la librairie. Eh ! qui l'arrêtera ce char emporté? sera-ce notre ver-

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tueux Roi? Hélas! n'avons-iious pas déjà vu sa faiblesse h l'épreuve? » Et comme s'il avait eu à se reprocher ce léger blâme, il racontait mille traits de bouté du jeune monarque; on eût dit un instituteur parlant de son élève, un tuteur de son pupille chéri ; que dirai-je? un père parlant d'un fils dont l'avenir l'inquiète. Ah! du moins, noble vieillard , quels que soient les malheurs de Louis, et quoiqu'ils doivent surpasser de beaucoup tes plus vives alarmes , un ami ne lui manquera pas dans sa prison , devant ses terribles juges, et c'est toi qui sauras t'eraparer de ce rôle glorieux !

Mes souvenirs m'entraînent, et dans leur diversité m'offrent le raojen de peindre sous plus d'un aspect les cercles philosophiques à l'approche de la Révolution. Mon frère avait parlé de moi et des études auxquelles je me livrais à M. de Saint- Lambert , auteur du poëme des Saisons. Ce vieillard s'occupait alors d'un catéchisme moral dont les philosophes de son école espéraient la régénération sociale. Il n'était pas fâché, je crois, de faire un prosélyte de mon âge; il témoigna le désir de me voir à la campagne. C'était celte maison d'Eaubonne , dans la vallée de Montmorency, où J.-J. Rousseau, dans tout le feu do sa passion pour madame d'IIouuetol, avait fait des vi-

sites et passe des soirées pleines d'enchantement , sans être un amant heureux. La seconde partie de ses Confessions venait de paraître, et rien ne m'avait plus ravi que ce tableau décrit avec tant d'ivresse , et j'avais pris parti pour lui contre l'amant préféré, ce même Saint-Lambert; en sorte que c'était plein des souvenirs de Jean -Jacques que j'allais visiter son rival.

Malheureusement madame d'Houdetot n'habitait plus Eaubonne, mais une maison voisine, à Sannois. En parcourant, dans une belle matinée du printemps, la vallée de Montmorency , en passant sous de longues allées d'arbres fruitiers, dont les blanches fleurs tombaient sur ma tête et charmaient mes yeux, je croyais entrer en communication avec les rêveries , les extases et les mâles pensées de l'auteur de la Nouvelle Héloïse et d'Éfjiile. C'était là une assez mauvaise disposition pour aborder M. de Saint-Lambert. Même en causant avec lui dans son jardin, mes regards cherchaient le berceau , où dans une belle nuit d'été, J.-J. Rousseau, s'abandonnant à tout le feu de son amour et de son éloquence , et profitant de l'absence de Saint-Lambert, qui alors était à l'armée de Hanovre, avait ébranlé un moment la fidélité de madame d'Houdetot, el avait été ré-

i>E l'oi'timisme avant la révolution. 3 49 piinié par ce mot charmant : T otre ami est là qui nous écoute. Mais il y a toujours moyen d'être bien venu d'un poëte dont on sait par coeur les plus beaux vers. Son accueil fut aimable , sa conversation piquante et instructive. Pourtant je fus obligé de laisser passer silencieusement cet apoplithegmè qui ne me plaisait guère : Tout ira mal , tant que Ion ira chercher là-haut ce qu il faut faire ici-bas.

Il me retint à dîner; comme J.-J. Rousseau avait parlé de lui dans les termes les plus honorables , rare privilège dont il pouvait se glorifier, je témoignai pour cet auteur une naïve admiration , sans pourtant me jeter à corps perdu dans ses paradoxes. Quelle fut ma stupéfaction quand j'entendis M. de Saint-Lambert éclater à ce nom , et se répandre en invectives contre le rival dont il avait triomphé, en amour s'entend. Je me souviens encore d'un de ses coups de pinceau. C'était, me dit-il, le fou le plus méchant, et le méchant le plus fou que j'aie coimu. Il insistait sur l'horreur des soupçons que l'auteur à' Emile, avait conçus contre des hommes aussi bienveillants, aussi droits, aussi exempts de toute intrigue, aussi purs de tout liel que Diderot, le baron d'Holbach et Grimm, et sur l'imputation absurde d'une

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ligue formée contre lui. Il prétendait que le talent de Jean-Jacques avait toujours été en déclinant depuis son discours sur l'origine de l'inégalité des conditions , préférence qui me parut inconcevable de la part d'un homme qui affectait les manières et les principes aristocratiques , et qui bientôt se montra un ennemi invétéré de la Révolution. Je conjecturai que Saint-Lambert avait su mauvais gré à Jean-Jacques de ses révélations, quoique flatteuses pour lui , et que sa jalousie s'était allumée par quelques phrases qui auraient pu faire soupçonner une infidélité mentale de quelques minutes chez madame d'Houdetot dans la scène du berceau. Je devenais assez morne pendant tout cet accès. Saint-Lambert se calma pour faire la paix avec moi, et il me lut plusieurs chapitres de son catéchisme de morale, mais de la morale sans Dieu : c'était une mer de glace à traverser.

Je me souvenais encore du froid mortel que cette lecture m'avait fait éprouver, lorsque deux ans après madame d'Houdetot, que j'eus le ])onheur de connaître et de voir souvent, et qui me parut digne de l'aimable portrait que Jean- Jacques en a tracé à la figure près, me dit, en me parlant de Saint-Lambert et de son admirable

DE L OPTIMISME AVAiNT LA RÉVOLUTION. 35 (

catéchisme : En vérité, quand je rends des soins à sa vieillesse, je crois acquitter la dette du genre humain.

Le genre humain se montra foi t peu reconnaissant. Ce fut au temps du Directoire que Saint- Lambert fit paraître cet ouvrage. Il put à peine trouver cinquante lecteurs dans un temps où des ouvrages d'un athéisme bien acéré, tels que les Ruines, par Volney, et VOrigine des Cultes, par Dupuis, étaient loués, prônés et achetés. C'était jouer de malheur. Le pauvre vieillard en fut terrassé; mais son amour-propre lui suggéra la ressource la plus bizarre ou plutôt la plus folle. Comme dans son catéchisme il avait fait une satire plus amère que piquante des femmes, sans même faire une exception pour celle qui lui rendait tant de soins et tant de culte, et sans parler des prodiges d'héroïsme et de dévouement que les femmes venaient de faire éclater, il s'imagina ([ue les femmes de sa société avaient fait le complot d'étouffer son ouvrage, en achetant toute l'édition h son libraire, sous la condition qu'il n'en serait livré qu'un petit nombre d'exemplaires au public. Les dames qu'il accusait étaient les ornements de leur sexe par leurs vertus, les grâces et l'élévation de leur esprit, et par une piété tendre

et tolérante; il me suffit de nommer mesdames de la Briche, de Vintlmllle et de Montesqulou- Fézensac. Il me semble qu'une vision si chagrine et si absurde allait bien au delà de celles qu'il reprochait à J.-J. Rousseau.

Cette anecdote pourra paraître un peu étrangère à mon sujet. Mais elle prouve quelle confiance avaient les philosophes, surtout ceux de l'école matérialiste, de pouvoir pétrir la société à leur gré, et d'enseigner la vertu comme on enseigne l'arithmétique. Combien de fois ne leur ai-je pas entendu dire, que si les hommes ne s'entendaient pas, c'était faute d'avoir lu Condillac. Il semblait que la plus pure harmonie devait régner sur la terre dès que les peuples sauraient par cœur le Traité des Sensations.

Je vais citer un autre exemple de ce genre d'optimisme, que la Révolution dans sa marche ne se plut que trop à confondre : Je vis un soir entrer dans le cercle de M. Suard le marquis de Condorcet; on venait d'en faire l'éloge le plus complet, et on avait surtout vanté son active obligeance et la douceur de son commerce; mais je savais les deux mots que mademoiselle Lespinasse avait dits sur lui, que c était un mouton enragé, et un volcan couvert de neige. J'étais impatient

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