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-de juger. Il y avait bien une écorce de glace à percer pour jouir de tout ce que sa conversation avait de riche et de l'étonnante variété de ses connaissances.
L'effort se fit et réussit. Nous étions dans l'hiver de 1789; c'était le temps où le tiers-état marchait à sa conquête et à sa suprématie, avec une bonne escorte de brochures, et où l'abbé Sieyes dirigeait l'attaque, avec la foudroyante artillerie de ses raisonnements à priori. Les Etats-Généraux n'étaient point encore assemblés; M. de Condorcet était déjà si sur de la victoire, qu'il en analysait tous les magnifiques résultats, comme s'ils eussent été présents à ses yeux. Son flegme philosophique voilait tout ce que ses espérances et les nôtres avaient d'intrépide et de démesuré. Le cri commun était alors : ^ bas les illusions ! et jamais on n'avait été plus emporté par leurs flots. On ne se défiait pris du torrent, parce qu'il présentait une surface limpide. Cependant il y avait dans le cercle de madame Suard quelques personnes à qui les réformes annoncées par M. de Condorcet ne plaisaient nullement. L'abbé Morellet, excellent philosophe d'ailleurs, entrait en fureur quand on parlait de l'abolition des dîmes. M. de Condorcet, qui tenait le dé de la conver- 1. 23
sation, la dclourna sur un sujet dont il était rempli : ce que la société devait attendre du progrès illimité des sciences. Vraisemblablement il avait déjà commeiicé sur ce sujet cette brillante esquisse, le plus renommé de ses ouvrages. Il nous offrait le tableau d'un âge d'or tout h fait inverse de celui d'Ovide. Car la mythologie faisait de l'ignorance la compagne du bonheur, et maintenant on faisait jaillir des lumières tous les genres de félicités, de perfections, h l'innocence près. Et puis les poètes voyaient bientôt périr leur âge d'or, et dans une triste transfusion de métaux, ils se hâtaient de faire arriver l'âge de fer, avec la promesse que nos descendants seraient encore pires que nous. M. de Condorcet voyait au contraire la raison , la prospérité et les vertus croître d'âge en âge. 11 enrichissait notre postérité de tant de dons magnifiques, grâce aux progrès de la médecine, de l'hygiène, d'une bienfaisante politique et de la chimie, dont Lavoisier révélait et commençait les hautes destinées; grâce à la navigation aérienne, et à la découverte des fluides électriques et magnétiques, capables d'opérer la résurrection à volonté; grâce h l'application des mathématiques à la morale, sujet auquel il dévouait ses veilles; il étendait tellement les bornes
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de la longévité humaine, qu'il ne se serait pas contenté pour notre vingtième ou trentième génération de 1 âge des patriarches antérieurs au déluge; en sorte que nous disions en soupirant : <( Quel dommage que nous ne soyons pas notre postérité I » Il ne s'arrêtait pas là, et arrivait de degré en degré jusqu'au beau secret qui assurerait aux hommes l'immortalité sur la terre. Une objection se présentait ici : la terre ne pourrait suffire aux besoins de tant d'immortels avec leurs descendants. Par convenance, le philosophe ne crut pas devoir indiquer devant des dames la ressource qu'il a fait connaître dans son ouvrage, pour ne pas priver des plaisirs de l'amour des hommes d'ailleurs si favorisés. Une dame fort spirituelle, madame Pourat, mère de madame Hocquart , digne héritière de tous ses agréments, interrompit ce tableau en ces termes : k En vérité, mon '( cher marquis, vous nous feriez sécher de jalou- (( sic pour le sort de nos chers descendants. Ne « pourriez-vous augmenter notre part aux dé- « pens de la leur qui me parait excessive ? et K puis tout bien compté, cette immortalité-là (( me parait assez pauvre. Fénelon ne nous dit-il « pas que Calypso, abandonnée par son amant, « se plaignait d'être immortelle.^ Or, j'imagine
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« que beaucoup de femmes se trouveront fort dé- « laissées, non par un seul amant, mais par tous (( les hommes, lorsqu'elles arriveront à l'immor- « talité, toutes ridées, tout édentées, et avec « tous les autres désagréments de la vieillesse dont (( je n'ose faire l'énumération. Puisque vous êtes « en train de faire des découvertes physiques et « chimiques, trouvez-nous donc une fontaine de « Jouvence, sans quoi votre immortalité me fait « peur. »
(( A quoi pensez- vous; reprit M. de Condorcet? « c'est la résurrection chrétienne que vous pré- « ferez? Eh bien, sera-t-il fort agréable à des (( dames arrivées à cet âge malencontreux dont (( vous redoutez les misères, de ressusciter avec (( toutes leurs dents de moins , et de voir fleurir (( éternellement à leurs côtés de jeunes fdles, de u jeunes dames enlevées à la fleur de l'âge et dans « tout l'éclat de leur beauté? Je crains bien que (( les anges et les saints ne se sentent un peu plus « portés à favoriser le choeur des vierges aux dé- (( pens de celui des dames douairières. » Une dame ;
jeune et jolie, madame Laurent Lecouteux, fille de madame Pourat, répondit à cette interpella- j
tion vollairienne : « Je ne sais pas, dit-elle, de |
« quel prix seront ces pauvres charmes formés
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f< du limon de la terre, aux jeux des anges et des c( saints. Mais je crois que la puissance divine c( saura mieux réparer les outrages du temps, s'il (( en est besoin dans un tel séjour, que votre phy- (( sique et votre chimie ne pourront y parvenir (( sur cette terre. Il me semble que tout s'embel- (( lit avec une auréole céleste. «
Tandis que je rapporte cet entretien commencé d'une manière scientifique et terminé d'une manière frivole, je me sens poursuivi d'une image funeste. Je vois ce même Condorcet proscrit, mis hors la loi par la Convention , quoiqu'il n'y eût pas montré tout le courage d'un Lanjuinais; je le vois s'^arrachant à la plus généreuse hospitalité par la crainte de compromettre une noble amie, qui lui disait pour vaincre ses scrupules : « Oui, vous êtes hors la loi, mais vous n'êtes pas (( hors l'humanité. » Je le vois errant, passant les nuits dans les cavernes de Montrouge; puis forcé de quitter cet insalubre asile pour venir réparer l'affreux désordre de ses vêtements, frappant à la porte d'une jolie habitation de iMontrouge, chez cel ami même où il avait naguère exprimé les rêves de sa philanthropie, et ne pouvant y trouver un abri de quelques heures Vous savez le
triste dénouement. La meilleure inscription à
graver sur la tombe de Condorcet, serait le noble distique qu'il fit en apprenant sa proscription :
Ils m'ont dit : « Choisis d'être ou tyran ou victime : » J'embrasse le malheur et leur laisse le crime.
Même en éloignant de notre esprit de telles catastrophes, nous pouvons nous convaincre que rien n'est plus borné, ni plus caduc, qu'un optimisme matérialisé. Sans doute, il est doux de rêver le bonheur de ses semblables, il est beau d'y donner ses soins; mais il ne faut pas les considérer comme des machines perfectibles sur lesquelles on peut agir mécaniquement par le moyen de quelques idées, matérielles elles-mêmes, qu'on fera entrer de force ou de gré dans leur cerveau. On ne connaît plus rien de l'homme en sortant du domaine moral qui concentrait toute l'attention de la philosophie ancienne, et sur lequel plane avec plus d'empire la religion chrétienne. Cette méthode n'est qu'une abdication du savoir en faveur de la plus grossière ignorance. On croit former des sages, et l'on forme des brutes parmi les(|uelles les tigres ne manquent pas.
Stupéfaction générale des esprits après le règne de la Terreur.
— On se sent porté vers le mobile religieux. — La philosophie matérialiste veut reprendre son oeuvre et n'y réussit guère. — Ouvrages de M. de Tracy, de Volney, de Cabanis , Dupuis et Saint-Lambert. — La réforme de la philosophie sensualiste commence en Angleterre. — Hommage rendu à la philosophie et à la littérature écossaise. — Hume, Robertson , Adam Smith. — Métaphysique lumineuse de Reid et Dugald-Stewart. — Digression sur Walter-Scott. — La philosophie suit une voie plus large en Allemagne. — Kant lui rend d'éminents services , mais laisse de grands problèmes à résoudre à ses disciples.
— Fichte et Schelling se divisent dans leur solution. — Ce dernier, ainsi que Hegel , retourne fatalement au spinosisme. — ■ La réforme philosophique s'opère plus heureusement en France. — ^Considérations sur la marche de MM. Royer-CoUard , Laromîguière , Cousin , Vjllenurin , Jouffroi , Damiron , etc. — Quelques conséquences de ce chapitre et des précédents.