COUP DOEIL SUR LA PHILOSOPHIE AU XIX' SIECLE
J'ai rapporté les rêves d'une félicité trompeuse et d'un optimisme sans bases solides qui se formaient à l'approche de la révolution. Qu'on me prête une plume de fer pour décrire l'horreur du
réveil ! 11 y avait eu pendant trois années un règne de la terreur, qui déjà s'était annoncé par de sinistres préludes. Sous le règne de l'Assemblée constituante, il jetait quelques sinistres lueurs dans les attentats d'une multitude forcenée, qui transportaient les vengeances des sauvages dans la nation la plus polie de l'Europe. Un règne de la terreur était donc venu terminer le siècle des lumières et couronner l'âge de la philanthropie! Un règne de la terreur en France ! dans un pays où le moindre signe de peur était le plus sanglant reproche ! Un règne de la terreur au dedans, quand brillait sur nos frontières un héroïsme naissant qui devait nous ouvrir quelques années plus tard toutes les capitales de l'Europe! et de quelle terreur! Les haches de Marius, de Sjlla, de Marc-Antoine et d'Octave n'en égalent pas l'horreur, et les cruautés les plus délirantes des Caligula, des Néron, des Héliogabale, n'en égalent pas les turpitudes! un règne de la terreur ! Je ne connais pas un mot qui condamne plus élo- (juemment une philosophie sans vigueur, fondée sur la sensation, et où la philanthropie ne faisait que la dorure de l'égoïsme.
Plaçons l'époque du réveil à un moment où l'on pouvait se rccoiniaitre et respirer un peu , à
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la jonrnëe du 9 thermidor dont il fallait décider les résultats salutaires et fort incertains encore.
Cette philosophie, qui avait presque ouvert le siècle, était morte, morte des coups de ses enfants. C'était un camp abandonné, après avoir été jonché de ruines et couvert de sang et de boue par des barbares qui prétendaient en porter le drapeau. Les philosophes avaient été cruellement décimés par leurs prétendus et ignorants disciples. Plus de ralliement; on errait au hasard. L'abbé Rajnal , un de leurs plus fougueux apôtres, avait donné le signal de la révolte, même sous le règne de l'Assemblée constituante; Marmontel revenait à la religion de ses pères, et La Harpe combattait avec acrimonie et virulence des erreurs qu il avait partagées non-seulement avec la philosophie, mais avec la révolution, parvenue à la désastreuse journée du 1 o août. Je laisse à juger quel eût été le désespoii-, quelles eussent été les imprécations de Voltaire, de J.-J. Rousseau, si quelque lieu de l'Europe avait pu les soustraire aux haches de leurs adorateurs.
Lorsque l'explosion d'un magasin à poudre a fiit sauter une grande partie d'une cité florissante, ceux qui survivent sont d'abord portés à rechercher les causes et les auteurs du désastre;
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mais ici tous les partis avaient à se reprocher des imprudences et des fautes funestes. L'extrême malheur amena des confessions sincères; on savait gré à ceux qui avaient arrête l'incendie, même après l'avoir allumé.
Il fallait marcher; les événements et de nouveaux périls nous pressaient. C'étaient au dehors de généreux combats; au dedans, des combats trop souvent signalés par la vengeance et par d'atroces représailles. On allait au gré de ses sentiments, de ses passions politiques : plus de systèmes; on s'était passé de religion, on se passa de philosophie ; on fit de la politique au jour le jour. On était tout à l'action , puis on se délassait dans des plaisirs avidement goûtés. On se hâtait de cueillir des tleurs à côté des laves de l'Etna ; on regardait comme des moments faits pour la joie ou pour la volupté ceux où le volcan fumait encore, mais où il ne lançait plus des tourbillons de flammes et de cendies.
Ce fut à l'époque du Directoire que les matérialistes s'efforcèrent de rouvrir leur école, protégée par le gouvernement, quoique l'un des directeurs se fût créé le pontife d'une i^eligion naturelle qu'il appela théophilanihropie. Les prédicateurs de la sensibilité physique ne se tinrent
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pas pour battus. On eut dit que pour eux la révolution française, clans ses plus terribles égarements, était un effet sans cause, ou bien que l'épreuve n'avait manqué que parce qu'elle avait été un moment abandonnée à des mains brutales et maladroites. Savez -vous [)ourquoi l'on s'était trompé d'une manière funeste? c'est que l'on n'avait pas assez bien compris Locke et Condillac ; et que l'Idéoloi^ie n'éclairait encore les esprits que d'une lumière Inégale. Trois hommes, trois philosophes, se présentèrent pour réparer les brèches faites à l'édifice du matérialisme, et pour lui donner une enceinte plus spacieuse où le jour luirait encore mieux. Aucun de ces trois philosophes n'était souillé des turpitudes de la révolution, et tous trois avaient été menacés de fort près du soit funeste de leur patriarche Condorcet. M. de Tracj joignait une àme blenvelllaiite h un esprit subtil; Il pratiquait le bien autour de lui, à l'exemple d'Helvétius; il avait comme ce philosophe le don d'enchaîner habilement ses idées. M. de Volney, sans avoir une âme fort expansive, montrait de la droiture, de la fermeté, et encore, plus une indépendance hautaine et mêlée d'àcreté. Il avait mérité une juste estime par un ouvrage plein d'observations judicieuses, présentées dans
un noble style , son l^ojûge m Et^jpte et en Syrie. Le troisième, M. Cabanis, l'emportait smles deux autres par l'énerj^ie d'un caractère presque romain; c'était un ami exalté, coura^çeusement fidèle des puissants et malheureux orateurs de la Gironde. Eh bien , ce furent ces trois hommes qui entreprirent de relever le drapeau du matérialisme pour en faire l'oriflamme de la félicité universelle. Ainsi parurent à peu de distance les Ruines de M. de Volney , ouvrage écrit avec une verve sombre qui cherche la poésie et ne peut que la contrefaire , parce que toute poésie doit émaner d'un coeur religieux. Puis Ainrent les Eléments d'Idéologie de M. de Tracj, qui furent débités, mais peu lus, dans les écoles qui venaient de renaître.
Quant à M. Cabanis , beaucoup plus habile écrivain que M. de Tracy , et qui savait imiter quelquefois le coloris de Buffon, il parlait au nom de la physiologie pour écraser le monde moral et le soumettre despotiquement au monde physique. Ces trois ouvrages n'eurent d'abord qu'un succès assez médioci'e et un effet peu sensible sur les esprits. Il est vrai qu'ils reprirent de la vogue à l'époque de la Restauration, dans le moment où toutes les armes, même celles du matérialisme.
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parurent bonnes pour combattre l'invasion des jésuites et de l'esprit ultramontain.
Ces ouvrages nous laissaient la liberté de croire en Dieu; mais c'était pour les auteurs une question assez indifférente qu'on pouvait décider à coups de dés. Cette recrudescence du matérialisme ne fut après tout qu'une crise légère et momentanée. L'érudition lui prêta de tristes secours dans l'ouvrage de Dupuis, sur Y Origine des cidtes. Pour celui - ci , l'ennui en fit prompte justice. Ce travail, longtemps vanté d'avance, tendait h prouver que l'athéisme loge au sein de toutes les religions, et surtout au sein de la religion chrétienne. Y eut-il jamais absurdité plus révoltante? Au bout de quelques années, et sous la Restauration , il en parut un abrégé auquel l'esprit de parti fit un plus favorable accueil; mais il n'en est pas moins un témoignage de toutes les absurdités dont l'érudition peut surcharger un esprit faux et lourd. J'ai parlé ailleurs du déplorable succès du catéchisme moral de Saint-Lambert. Cependant après la mort de son auteur, il y eut une forte brigue pour lui faire décerner, à titre d'un grand service rendu à la morale et à la société, l'un de ces grands prix décennaux dérisoirement institués par Bonaparte. L'astronome La-
lande et le vieux complaisant de Diderot, Naigeon, l'un des hommes les plus vides d'idées que j'aie jamais connus, nageaient dans la joie et revendiquaient leur suprême litre de gloire , celui d'ètredes athées déclarés; mais c'était un honneur qu'il fallait partager avec Héîjert et Chaumette. Lalande fit paraître avec une impudence risible, si elle n'eût été révoltante, une liste d'athées, où presque tous les savants du premier ordre étaient placés h côté de Jésus-Christ, Pascal et Bossuet, déclarés athées eux-mêmes. On ne savait plus comment faire, comment écrire pour échapper à ce brevet d'athéisme. Bonaparte, sans beaucoup d'effort et sans beaucoup de zèle, fit courir à la messe nombre de ces philosophes, de ces prétendus athées devenus barons, comtes, ducs, et même princes.
Mais un autre homme produisit un bien plus puissant effet sur les âmes; ce fut M. de Chateaubriand. Comme le prophète qui fit reculer l'ombre sur un cadran, il fit rétrograder l'ombre qui depuis près d\iu siècle obscurcissait le sentiment religieux. Mais c'est dans un autre chapitre que j'indiquerai le prodigieux et salutaire effet du Génie du Christianisme. Ici je ne veux considérer que la philosophie proprement dite, alors qu'elle se dé-
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tourna d'une route qui convenait mal à sa dignité, et plus mal encore à sa divine mission, à son titre même. C'était à la religion à donner le signal d'un retour qu'appelaient des âmes épuisées de souffrances, et fatiguées de rouler d'abimes en abîmes, de ténèbres en ténèbres. La philosophie ne parle qu'à un petit nombre d'hommes. La religion parle à tous; elle va directement au coeur, et c'est le coeur qui décide à faction. A l'aide de la foi, elle supprime l'examen; c'est le rayon de feu qui terrasse et illumine saint Paul. Mais tout ne peut pas être matière de foi dans la conduite de la \ie, ni dans l'empire moral et politique. S'il est bon de soumettre sa raison, il est déplorable et funeste de l'abdiquer; la philosophie a pour essence l'esprit d'examen. 11 lui reste donc encore une très-vaste portion d'empire; elle doit donc marcher à pas lents, scruter avec détail, procéder souvent par l'ana- Ijse, s'affermir par l'expérience. Il me semble qu'il y a un double triomphe pour la religion et pour la philosophie, quand des résultats lentement acquis viennent confirmer une inspiration , subite et céleste.
Telle est la marche que la philosophie me parait suivre dans cette première moitié du xix'
siècle, celle qui fortifie mon optimisme religieux et qui étend mes espérances, bien moins pour l'âge toujours agité où nous vivons, que pour les âges lointains auxquels Dieu a fixé le repos de notre course sur la terre.
Comme la réforme de la philosophie du xvin*^ siècle n'a pas commencé en France, je vais jeter un rapide coup d'oeil sur la philosophie nommée écossaise, ensuite sur la philosophie allemande, avant d'examiner les progrès qui nous sont propres.
J'ai déjà montré le noble essor que prit la philosophie anglaise après l'expulsion du dernier des Stuarts et le ferme établissement d'une constitution libérale, quoique aristocratique. Il y eut une puissante réaction contre les doctrines sombres, matérialistes et tyranniques de Hobbes. Le principe de la bienveillance sociale fut invoqué. 11 n'y avait nul mérite h le découvrir, puisqu'il coule à pleins Ilots de l'Évangile. Toutefois ce fut une base philosophique; et Pope, aidé de Leibnitz, en profita pour exprimer le système de l'optimisme dans un poëme bien ordonné, noblement écrit, mais qui ne va point assez droit au cœur. J'ai dit aussi l'heureux concours qu'il reçut d'Addison, de Steele et surtout du poëte
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Thompson. Je me crois obligé de rappeler aussi le peu de succès qu'obtint en Angleterre l'incrédulité radicale des CoUins^ des Tjndal et des lord Bolingbroke. Locke avait posé des principes dangereux, mais dont les conséquences ne furent pas d'abord aperçues.
Voici ce qui neutralisa le plus dans ce royaume l'effet d'une doctrine mal méditée. L'évéque Berkley, l'un des hommes les plus vertueux dont se glorifie l'Eglise anglicane, tira des principes même de Locke des conséquences fort inattendues en faveur d'un spiritualisme absolu, tranchant, qui ôte toute réalité au monde extérieur.
Cette hypothèse n'était pas nouvelle , puisqu'elle avait été présentée par Descartes au commencement de ses Méditations , et qu'elle avait fait partie du scepticisme ancien. Mais comme Berkley l'affirmait plus fortement qu'aucun philosophe ne l'avait fait encore, et qu'il l'avait munie d'un grand appareil de dialectique, peu de personnes consentirent à faire le sacrifice de leur corps et celui des objets aimés et des merveilles du monde. Un tel spiritualisme parut dépasser le but, et ce tour do force rendit peu de services à la philosophie. Les matérialistes eurent beau jeu pour l'attaquer par le ridicule. Pour I. 24
eux, ils 11(3 cro}^aieiit qu'à l'existence des corps, et l'esprit ne leur en paraissait être qu'une modification accidentelle, à peu près comme l'étincelle qui sort d'un caillou. Dans leur impertinent dogmatisme, ils raisonnaient toujours comme si les objets extérieurs entraient dans leur entendement comme de fidèles miroirs, hypothèse que rien n'appuie et que tout dément, puisque les couleurs, les saveurs, les sons, le froid, le chaud, etc., n'appartiennent qu'à nous. Je sais que parmi eux , quelques-uns témoignent parfois quelque doute sur la fidélité de ces représentations; mais suivez-les, vous verrez qu'ils ont cru faire un aveu sans conséquence, et qu'il ne leur échappe pas un mot qui n'en soit la rétractation.
Aussi nos philosophes français furent-ils médiocrement satisfaits de voir le sceptique Hume partager ses doutes entre l'existence des corps et celle des êtres immatériels; mais il rentra en grâce auprès d'eux lorsqu'il eut la hardiesse de nier le principe, qu'il n'y a point d'effet sans cause, ce qui fournissait un moyen très-commode de nier l'existence de Dieu. Suivant Hume, nous prenons pour des causes des faits et des modifications qui ne font que se succéder. Ce principe désastreux a été ruiné de fond en comble
coDP d'oeil sur la philosophie au xix*^ siècle. 371 par Kant , ainsi que nous le verrons tout h l'heure.
Les nuages s'épaississaient ainsi des deux côtés, lorsque vint à paraître dans son pur éclat la philosophie écossaise. C'est un de ces événements qui ne frappent point l'imagination par de merveilleux et soudains résultats : grâce au ciel , ce ne fut point une révolution. Ah! que la philosophie ne les recherche jamais ! Mais je trouve dans l'essor de cette littérature nouvelle un doux et imposant spectacle. Elle se forme, vers le milieu du xviii" siècle, dans la patrie d'Ossian, des bardes, des nuages, des ombres, des visions et des tempêtes. Vous la croiriez formée sous un ciel serein, splendide, et dans le climat le plus tempéré. L'Ecosse vient de sortir sanglante d'un dernier combat que ses montagnards ont livré au bout de soixante ans pour la cause désespérée des Stuarts. Leur défaite a été suivie de supplices aussi cruels que multipliés. L'Ecosse a perdu non pas son indépendance qu'elle a défendue si vaillamment sous les Bruce, les Vallace et les Douglas, mais sa nationalité propre. Eh bien, elle va ajouter le plus beau fleuron à la couronne littéraire de l'Angleterre, son heureuse rivale. Ce pays a longtemps appartenu à la vengeance. On y poursuit
les vengeances héréditaires de famille en famille; la dette du sang s'y pnye comme en Corse. Eh bien , cette philosophie , ou plutôt cette littérature écossaise respire un calme piesque idéal. Pas un soulKle des passions haineuses ne s'y fait sentir et ne ride la surface de ce lac argenté. Elle est un modèle d'urbanité, de sobriété, jusque dans la sagesse, dans un temps où parmi nous la philosophie usait sans scrupule de toutes les armes qui servent la conquête. Son principal sanctuaire fut dans les universités. Je ne reconnais pas aujourd'hui de meilleurs asiles pour le recueillement philosophique.
Il est vrai que le sceptique Hume paraît ouvrir cette école, mais il y est combattu et non suivi. Comme historien, il ajoute beaucoup h la gloire de l'Ecosse. Je conviens que son impartialité paraît se ressentir de son scepticisme métaphysique et moral. Il s'anime peu; il s'indigne encore moins; mais 11 dispose son vaste sujet avec ordre et précision. L'élégance et la lucidité suppléent chez lui à ces grands mouvements de fàme qu'exprime si bien la concision énergique, profonde et enflammée de Thucydide et de Tacite; et certes les grandes catastrophes de l'histoire de l'Angleterre prêtaient beaucoup à ce noble genre d'éloquence.
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Robertson, à cjiii convient aussi le style tempéré, agrandit encore le domaine de l'histoire par l'étendue de son coup d'oeil philosophique. Il me semble avoir tracé avec génie les progrès de la civilisation jusque dans les temps barbares. Nous autres, qui traitons aujourd'hui le même sujet, nous marchons à sa lumière. L'extrême partialité de Voltaire avait empêché son génie d'aller aussi loin et de voir aussi juste.
Qui refuserait de ranger Adam Smith au nombre des esprits supérieurs du xviii^ siècle? C'est un de ces flambeaux qui luisent pour tous les âges. Il partage avec Turgot la gloire d'avoir fondé la science économique sur des bases qui n'étaient point de vaines théories et que l'expérience a confirmées. Je veux payer ici un tribut à la mémoire trop peu honorée aujourd'hui d'un ministre qui fut presque idolâtre. Necker a bien mérité de la philosophie, parce qu'il a prouvé l'alliance nécessaire de la morale avec les finances. C'est une des plus hautes vues du xviii" siècle, et le nôtre en a profité.
Ce même Adam Smith mérite un rang éminent parmi les moralistes pour sa Théorie des sentiments moraux; il montra comment la plupart de nos actions dérivent d'un principe de sympathie.
qu'Helvétius et tous les autres défenseurs matérialistes de l'intérêt personnel n'avaient pas su apercevoir. Ils en rougirent d'abord , et puis ils s'épuisèrent en efforts pour matérialiser un principe dont nulle physiologie ne pourrait s'emparer. Je sais bien qu'un tel principe, s'il était isolé, laisserait encore la morale bien vacillante ; mais il prépare au moins l'application plus féconde et plus sûre de la théorie du devoir.
La philosophie écossaise s'appuie plus directement encore , et avec plus d'honneur , sur deux métaphysiciens qui ont porté des coups plus décisifs h la philosophie de Locke et de CondlUac , c'est-à-dire à celle de la sensation. Leur marche est circonspecte ; tous deux , pour combattre Locke, prennent son point de départ, et lui empruntent ses armes, l'analyse et l'observation des faits, et se montrent sur ce dernier point rigides observateurs de Bacon. Mais leur analyse ne s'arrête point à la surface , comme celle des sensualistes. Profonds et ingénieux observateurs des faits psychologiques, ils retrouvent tous les principes actifs de l'âme, que Condillac surtout avait paralysés. L'automate disparait; l'homme renaît avec sa liberté.
C'est chez Dugald Stewart que l'optimisme re-
COUP d'œil scr la philosophie au xix" siècle. 375 ligieux se conclut avec le plus de netteté. Ce n'est pas qu'il l'exprime avec flamme, mais il y marche d'un pas tranquille et d'un cœur serein. Il n'entreprend pas de résoudre toutes les difficultés de la métaphysique; il me laisse possesseur, au moins provisoire, du monde matériel ; je puis avec lui conserver mon corps avec assez de sécurité. J'y crois, me dit-il, parce qu'il m'est impossible de n'y pas croire. J'aime beaucoup une limite de cette sorte posée en philosophie.
J'arrive au suprême honneur de la philosophie et de la littérature écossaise. On ne s'étonnera pas que je nomme Walter Scott. Ici je demande la liberté de ra'épancher un peu; je suis, j'en conviens, un métaphysicien vulgaire, et je n'en rougis pas. Mais dès qu'il s'agit de cette philosophie qui va droit au coeur, qui, en causant mes délices d'un jour , m'en prépare de plus longues et de plus délectables en me rendant meilleur, je prends feu ; mes idées et mes sentiments coulent à pleins Ilots. Plus de méthode, plus de frein. C'est plus qu'un devoir; c'est une joie intime pour moi que d'acquitter la dette de la reconnaissance; il me semble que je ne fais plus qu'un
avec l'auteur, dont les leçons ont pénétré dans mon âme. Quelque distance de génie qui nous sépare, je communique avec lui par l'amour; il est le prêtre, et je suis le répondant.
A un romancier tel que lui on ne peut pas plus refuser le titre de philosophe que celui d'historien. N'at-il pas créé une vie nouvelle pour l'histoire ? n'a-t-il pas rendu vivantes les leçons de la philosophie? L'érudition d'antiquaire est chez lui pleine de grâce et d'enjouement ; souvent elle allume sa verve comique, sans qu'il cède jamais à l'esprit de satire. Elle lui sert à éclairer des parties que l'historien , dans la dignité de son travail, laissait obscures et presque invisibles. Une foule de nouveaux acteurs figure sur ce théâtre et ne l'embarrasse point; il lit de plus près dans l'âme des principaux personnages; son flambeau c'est une indulgente é([uité. Jusque dans des caractères tristement exaltés par l'esprit de parti , par le fanatisme, il sait observer des passions bienveillantes ou généreuses qui soutiennent le choc contre des passions aigres et violentes, peuvent succomber et se relèvent quelquefois. C'est l'homme tout entier qu'il nous montre ; c'est cette foule d'êtres mixtes dont la société se com-
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pose. Observateur plein de finesse, il est un ami passionné de la vertu; c'est souvent dans de jeunes filles qu'il se plaît à en trouver le type le plus aimable et le plus ravissant :
Pulchrior et venieiis in pulchro corpore virtus.
Il trace l'idéal de la vertu. Les vieux royalistes obstinés de Walter Scott ont une noblesse qui demande grâce pour la ténacité de leurs préventions et la direction bornée de leur esprit.
Voltaire a passé sa vie à combattre ce qu'il appelait des préjugés. Walter Scott en est un bien plus habile et bien plus intègre investigateur ; il attaque l'esprit de parti dans toutes ses directions les plus opposées. Vous croiriez souvent que sa main ne tient pas ferme la balance , et qu'en parlant des guerres civiles de l'Angleterre et de l'Ecosse, il incline pour la cause des cavaliers et de ces jacobites toujours obstinés à rallumer le feu de la guerre dans leur patrie. Non, cette apparente partialité, il ne l'a que pour la soufîlance. Cavaliers et puritains passent également sous une censure dont il sait diversifier et même égayer les tons, mais qui reste toujours inflexible pour tout genre de désordres et de crimes. Si les uns croient les légitimer en invoquant la cause de
Dieu, et les autres celle du Roi, Walter Scolf saura bien rechercher et poursuivre tout ce que leur coeur renferme d'inhumain. Il ne fait pas plus de grâce au libertinage eiFréné , à la cruauté militaire des cavaliers qu'au fanatisme atroce des puritains ; il sait distinguer les exaltes des hypocrites; il s'amuse des premiers; leurs sermons où la bible est mise au pillage sont pour lui et deviennent pour nous un sujet intarissable de gaieté, sans qu'il y perce la moindre étincelle d'esprit irréligieux. L'éloquence comique de sa vieille puritaine met en défaut tous les sermons des prédicants, elle y mettrait tous les sermons delà ligue et tout le mysticisme amphigourique des discours parlementaires de Cromwell.
La même justice, il l'exerce envers les moines. Après TOUS avoir amusé des tours que joue à l'un d'eux la dame blanche , il les peint avec un intérêt respectueux dans leur chute. Tout ce qui tombe ou va tomber a droit à un tribut de sa justice , de son bon coeur. Fidèle anglican , il ne craint pas quelquefois de se prosterner devant la fermeté des croyances du catholicisme. Il a peint deux tyrans, Cromwell et Louis XI. Sans les épargner , il se pique pourtant envers eux de la plus scrupuleuse équité. Ses armes ne sont point celles
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de Tacite, mais elles ne sont pas moins aiguisées. Voyez de quels êtres il entoure Louis XI dans sa captivité; comme il sait bien donner à l'atroce et rusé monarque le masque du bonhomme; comme il aime à le perdre dans les filets de sa politique. Quelle idée de génie d'avoir entouré, dans sa captivité , le tjian de Plessis-les-Tours , de deux bourreaux, dont l'un montre un genre de piété tout semblable à la sienne , et l'autre la joyeuse humeur qu'il porte dans l'invention des supplices. Quant à Cromwell , il lui laisse toute l'abjection de l'hypocrisie ; mais dans l'homme coupable, dans le vieux régicide, il nous montre encore l'esprit du profond politique, qui sait user de tout , même de la clémence. Je ne sais si je n'aimerais pas mieux avoir tracé le portrait de sa jeune puritaine que celui de Clarisse même. Voilà l'optimisme judicieusement appliqué à l'histoire comme à la pratique de la vie. Socrate ne nous apprendrait pas mieux à marcher sans trouble, à mieux régler notre Ame au milieu des plus terribles convulsions de la société.
Est-il un homme de lettres dont la vie glorieuse se soit laissé plus doucement couler au gré des plus naïves, des plus saintes alfections? C'est un amant de sa patrie; il aime, il célèbre les
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raoïilagncs ilo l'Ecosse, comme pouvait le faire un fils de Fingal ou d'Ossian. Un sage doué d'un si vaste discernement aurait-il été déplacé parmi les hommes d'État de l'Angleterre? Il reste le fidèle et scrupuleux greffier d'un tribunal. Pas une jalousie , pas une susceptibilité littéraire ne trouble la vie de l'auteur le plus fécond , le plus admiré, et par conséquent le plus envié. Cruellement blessé par la verve satirique de lord Byron, il lui répond par les plus tendres avances et par un tribut d'admiration , et lorsque le poëte aventureux et misanthrope part pour la Grèce, il lui applique ce vers si touchant :
I decus , i tiostruin, melioribus utere faiis.
Pendant plus de vingt ans il se dérobe autant qu'il peut à sa gloire , tandis qu'il monte de chefd'œuvre en chef-d'oeuvre ; il ne veut rester que l'auteur anonyme deWaverley. Enfin, c'est une catastrophe accablante qui lui arrache son secret. La faillite d'un libraire, son ami, lui enlève l'opulence à laquelle il était arrivé par ses heureux travaux, et le rend responsable de fortes dettes qu'il n'a point contractées. Il soutient le choc avec la plus touchante constance d'âme; il n'accuse point son ami , il le console. Pour acquitter des dettes
COUP d'oeil SUli LA PHILOSOPHIE AU XIX' SIÈCLE. 381
si fatales, il se voue à une série de travaux expéditifs, commandés, qui seraient mortels pour le génie de tout autre , mais qui ne font qu'affaiblir le sien. Il meurt prématurément sous cette chaîne. Qui de nous ne Ta pleuré comme le plus sage et
. le plus aimable ami du foyer ? qui de nous ne songe maintenant, avec un profond regret, à ce moment où nous arrivaient à la fois deux ou trois romans de Walter Scott, et où nous bénissions avec attendrissement l'admirable fécondité de cet homme de génie? C'était la famille entière qui s'associait à cette douce lecture ; les jeunes fdles y étaient appelées , et jamais leurs couleurs virginales ne brillaient de plus d'éclat et de pureté que lorsqu'elles paraissaient refléter les traits de ses chastes, nobles et spirituelles héroïnes.
Voilà une longue digression , et l'on peut voir que j'y ai été retenu par un vif attrait. Elle m'a
' servi d'ailleurs h reculer le moment où j'aurai à parler de la métaphysique allemande telle qu'elle a paru dans le xix® siècle. Je ny arrive pas sans une sorte d'effroi qui , à coup sûr , est bien partagé par la plupart de mes lecteurs. Les savants vont me trouver bien superficiel , et les autres bien lourd. Je ne sais point l'allemand ; il faut de plus se familiariser avec une autre langue quand
on étudie la nomenclature du philosophe de Kœnisgbeiii;. Le premier reproche que je lui adresse est de l'avoir inventée sans nécessité , et d'avoir ainsi redoublé les difficultés que présentent les longues et éternelles abstractions. Mon es(juisse sera rapide, et j'userai du style tranchant, auquel ont souvent eu recours tous ceux qui ne savent guère. Ce que je fais surtout dans ce chapitre, c'est l'histoire de mes pensées, à l'exemple de r\Iontagne.
La guerre élevait son mur d'airain entre nous et l'iMîemagne; nous étions encore plus séparés de l'Angleterre par le blocus continental, mais c'était surtout la ténacité de notre foi dans Locke et Condillac qui nous empêchait d'observer les progrès de la nouvelle philosophie que le xix^ siècle devait faire éclore. Il y a une trentaine d'années que le nom de Kant commença à retentir faiblement parmi nous. Je vis un jour arriver chez moi un émigré français qui m'était recommandé par madame de Staël : c'était M. de Villiers, homme fait pour captiver l'attention par les dons heureux de sa personne , ses nobles manières , son élocution facile et séduisante , et enfin par l'intérêt de ses malheurs et l'usage heureux qu'il avait fait d'un long exil. C'était à la philosophie allemande qu'il
COUP d'œil sdu la philosophie au xix' siècle. 383 s'était adonné avec un labeur infini. Il avait l'ait un exposé de la doctrine de Kant, toute nouvelle parmi nous , et avait eu le tort de l'annoncer avec un peu trop de faste. « Je viens, avait-il dit , jeter a au milieu de la France une bombe qui boule- (( versera tout l'édifice de la philosophie du (( XV m" siècle. »
Je ne pouvais m'empêcher de lui savoir gré de cette tentative, quoique le succès m'en parût fort problématique. Je l'écoutai avec une profonde attention; mais je ne pus le suivre qu'avec une extrême difficulté.
Je crus ra'apercevoir que le grand et respectable objet du philosophe de Kœniî^sberg était d'unir et de faire en quelque sorte marcher de front le génie de Platon et celui d'Aristote. Il rectifie avec une habileté merveilleuse les idées innées du premier, et celles de Descartes et de Leibnitz en les considérant comme les facultés nécessaires de notre entendement, et c'est là (ju'il applique les catégories d'Aristote en les réduisant beaucoup et leur donnant plus de grandeur et de généralité. Les quatre forces primitives de notre esprit sont la quantité, la qualité, la relativité et la modalité. Je ne le suivrai point dans ce labyrinthe : les catégories, soit (ju'elles viennent d'Aristote , des
Scolasliqucs ou tle Kant , me paraissent toujours un peu suspectes d'arbitraire. La raison respecte peu ces clôtures artificielles.
Kant est admirable lorsqu'il établit avec vigueur le principe de causalité j si impudemment attaqué par le scepticisme de Hume ; mais j'ose dire (ju'il ne sait pas en tirer un parti puissant , puis- ([u'un tel principe ne le fait pas remonter à Dieu avec assez de fermeté , ainsi que nous le verrons tout à l'heure. Il me semble aussi qu'il se plaît trop à établir une barrière insurmontable entre le subjectif et V objectif , c'est-à-dire entre le moi et le j ion-moi , entre le monde des idées, qu'il appelle îiousménaly et le monde des apparences, qu'il a^^ipeWe phénoménal. C'est en vain qu'on lui crie de jeter un pont , de construire un navire , ou même une simple barque qui nous conduise de l'un à l'autre; il recule devant la difficulté et laisse à d'autres le soin de la résoudre : et c'est de là qu'est née la grande et déplorable confusion qui s'est établie dans la philosophie allemande.
Mais je ne puis exprimer quel fut mon étonnement, mon effroi, lorsque, dans l'exposé de M. de Villiers, j'arrivai à ce fatal chapitre où Kant pose la thèse et l'antithèse sur l'existence de Dieu, et finit