COUP D OEIL SUR LA PHILOSOPHIE AU XIX* SIÈCLE
inabordable, et s'y campa fièrement, comme s'il y posait un pied ferme. Mais, qu'arriva-t-il? c'est que le moi disparut à son tour , ou du moins qu'il s'engloutit à la fin dans la totalité des êtres. C'était là du spinosisme. Il est vrai que Schelling l'avait spiritualisé de son mieux et qu'il semblait d'abord en rougir; mais il finit par prendre son parti, et par déclarer que tout son mérite était de comprendre Spinosa. Je le lui laisse volontiers, et j'aime à me trouver à cet égard la même incapacité d'esprit que se sont reconnue Bossuet, Fénelon , Clarke, et même Condillac.
Hegel , qui vint après Schelling, suivit la direction de son maître, et se jeta à corps perdu dans le panthéisme c'est-à-dire, qu'il redoubla l'épaisseur des ténèbres. Je confesse avoir fait très-peu d'efforts pour le suivre et le comprendre. Je fus effrayé, dès le premier pas, lorsque je vis qu'il entreprenait de*^ construire une logique nouvelle, c'est-à-dire de refaire l'entendement tout entier. Ce que j'ai pu discerner, c'est que le panthéisme de Schelling et de Hegel cherche à différer du matérialisme des philosophes français du xvni*" siècle, Spinosa lui-oiême avait admis de l'intelligence dans le grand tout, et faisait de l'univers un animal qui avait des idées et des
perceptions. Ses deux disciples allemands ont fait de leur mieux pour lui donner de l'esprit ; mais ils n'ont pu se décider à accorder au grand tout une liberté qu'ils ne refusent pas à l'homme. Eh ! qu'en ferait-il de cet esprit, ce Dieu garrotté dans les liens de la matière , son sujet , son esclave , impuissant pour le bien , indifférent au mal , ce Dieu qui ne vaut pas l'une de ses faibles créatures, puisque j'ai le sentiment de ma liberté, de ma volonté, et que cet être énigmatique ne l'a pas? 11 semble donc, au moins jusqu'à présent, que le règne du spiritualisme ait cessé, ou du moins soit actuellement interrompu dans cette Allemagne qui en avait été le glorieux refuge, et que l'on regardait comme son trône permanent. Je ne puis douter qu'il n'y reparaisse bientôt avec gloire , et cependant il sera bon qu'en ressuscitant, il se montre moins absolu , moins tranchant que ne l'a été l'éloquent et sublime Ficlite , et qu'il dise avec la bonne foi de la philosophie écossaise, qui maintenant, grâce à Dieu, est notre philosophie nationale : « 11 m'est impossible de ne pas accorder quelques « degrés d'existence à la matière. Le Dieu de la « vérité ne m'a pas entouré d'illusions perpé- « tuelles. Si ma raison est encore enveloppée de
COUP d'oeil suu la philosophie au XIX' SIÈCLE. :i8y (f nuages , Dieu m'a donné la force de les percer , «au moins lorsqu'il s'agit de m' élever jusqu'à <( lui. »
Les Allemands ne seront un grand peuple qu'en revenant à la cause du spiritualisme , principe de toute poésie et de la seule philosophie réellement transcendante. Du reste, je conviens avec plaisir que le panthéisme germanique n'a point eu jusqu'à présent, chez ce peuple plein de bonne foi et invinciblement porté à des rêveries mystiques que toute sa poésie atteste, les effets dissolvants que le matérialisme a eus en France au xviii*^ siècle, et qui se manifestent encore trop souvent dans nos moeurs actuelles. Cette bonne foi , on ne peut la refuser à Schelling, qui, tout panthéiste qu'il est, se croit encore chrétien. Il en a donné une preuve dont le public s'est étonné, en quittant la religion protestante pour la religion catholique. Hegel, de son côté, dans sa politique, se montre si zélé pour les principes conservateurs, qu'il va jusqu'à favoriser le pouvoir absolu. Fichte, par reffct de sa doctrine, plus encore que par son génie, est celui de tous ces philosophes qui a le plus puissamment exalté et ennobli le caractère allemand. C est lui que l'on peut considérer comme le véritable créateur, comme
le nouvel ermite Pierre de cette croisade patriotique qui a relevé l'Allemagne foulée sous les pas du cheval de Napoléon. La philosophie a obtenu tous les effets du zèle religieux; son étincelle vivifiante a volé d'universités en universités,- elle a pénétré dans les ateliers des villes et dans la ferme du laboureur; bientôt devenue un globe lumineux et embrasé, elle a plané sur les cabinets des hommes d'État et sur les palais des rois terrifiés; elle s'est revêtue du casque et du mousquet , s'est élancée sur les champs de bataille comme une Bellone aixlente, et a planté son drapeau sur les hauteurs de Montmartre. Fichte et un grand nombre de professeurs, enflammés de son esprit, figuraient sans aucun grade, et le sac sur le dos, dans ces rangs belliqueux. Je rappelle ici des blessures cruelles de ma patrie dont mon cœur a saigné; mais je ne me fais aucun scrupule d'admirer chez nos voisins des élans de courage, d'honneur et de patriotisme dont nos fastes contemporains sont presque surchargés.
Enfin je reviens en France pour terminer et compléter mon voyage autour du monde philosophique, et je me replace au commencement du XIX* siècle. Glacées par l'horreur des événements et desséchées par des doctrines qui faisaient mou-
COUP d'oeil sur la philosophie au \ix' siècle. 39 I lir la plus sublime espérance, les âmes avaient besoin de respirer une plus douce et plus pure atmosphère. Sans doute il fallait appeler contre le matérialisme le secours le plus puissant, et c'était celui de la foi. Elle seule pouvait dispenser de recherches arides et périlleuses pour lesquelles tous les esprits ne sont pas faits. C'était elle qui pouvait le mieux tout purifier par une flamme vive, pénétrante et douce à sentir. Les femmes se précipitaient en quelque sorte vers ce guide bienfaisant. Les jeunes gens hésitaient et commençaient h s'émouvoir. Mais après un si long usage d'une métaphysique inféconde, ou plutôt d'une logique obstinée à la détruire, il importait que tous les esprits sérieux vinssent se replacer sous l'abri de cette haute métaphysique qui, depuis Descartes, avait dirigé avec tant d'ordre et de grandeur la philosophie du xv!!*" siècle. J'ai à m'occuper ici de cette renaissance ; c'est dans un autre chapitre que j'aurai à parler des ellorts religieux de MM. de Chateaubriand, de Bonald, de Maistre et Frayssinous.
Madame de Staël , née au milieu des cercles philosophicjues, mais instruite par un père et une mère toujours fidèles aux sentiments religieux, et que l'élévation de son Ame, aussi bien que la
puissance précoce de son génie appelaient vers le spiritualisme, fut la première qui nous fit comprendre le besoin de revenir à cette haute philosophie. Mais les événements et quelquefois même les intrigues politiques la jetaient souvent hors de cette sphère. Au milieu de ses malheurs et de ses persécutions, elle sut se montrer la puissante et valeureuse Clorinde de la philosophie , dans son ouvrage sur l'Allemagne, et particulièrement sur la philosophie allemande. Elle sut marcher à travers les ténèbres, d'un pas dégagé, la tête haute et avec un regard inspiré. Le matérialisme n'avait pas encore été combattu avec une logique plus sûre, ni avec un pareil feu de sentiment.
Ce fut seulement vers 1810 cpie s'annonça ce retour salutaire aux saines et puissantes doctrines. Le mouvement partit de l'université de France qui venait de renaître , ainsi qu'ailleurs il était parti des écoles d'Edimbourg, de Koenigsberg et d'Iéna. Vieux murs du Plessis, que de fois j'ai cru goûter sous votre ombre sévère la fraîcheur des ombrages d'Académus! Qu'il m'était doux en descendant de ma chaire de professeur d'histoire, de me poser aux bancs des élèves pour recevoir une instruction plus forte sur des sujets que je n'avais encore abordés que timidement. Avec
COUP d'oeil sur la philosophie ad xix*" SIÈCLE. 39:^ quelle vigueur de pensée et quel pur éclat d'Images s'opérait la réforme de la philosophie ! -Certes on voit plus clair dans ces conférences matinales où n'agit nul prestige , que dans ces soupers où tout était séduction pour l'esprit et pour les sens. Quel recueillement! quelle attention profonde dans ce jeune auditoire au({uel on rendait Dieu, l'âme et son immortalité ! Rien n'avait été concerté entre les professeurs. Ils partaient de divers points de l'horizon politique, comme de diverses écoles de philosophie; mais ils étaient mûris par les méditations du malheur. L'excellent Laromiguière, avec un charme socratique qu'il tirait de son âme autant que de son esprit, s'annonçait humblement comme un disciple de Condillac ; mais il complétait ses analyses trop superficielles, il relevait une confusion de mots fort étonnante chez le philosophe qui en avait tant recommandé la précision, faisait jaillir le sentiment moral et la conscience métaphysique là où Condillac n'avait vu que la sensation, et retrouvait, à l'aide de l'attention, de la délibération et de la volonté, des principes actifs, des forces vives là où le fabricateur d'une froide statue n'avait paru voir que des mouvements imprimés du dehors, et de la passivité; il subsliluait une nuire philosophie
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à celle ([n'il prétendait cotitinuer, et crojail de la meilleure foi du monde n'avoir pas blessé son maître quand il l'avait tué.
M. Royer-Collard, voué à ce même combat avec plus d'ardeur et de puissance, usait d'armes plus tranchantes et forgées à un triple feu par Platon, Descartes et Leibnitz. La beauté toute virile de son élocution qui , jusque dans les plus légères incises, va toujours réveillant et fortifiant la pensée, excitait et payait richement le travail d'un jeune auditoire qui se voyait transporté dans des régions nouvelles. Car, il faut bien le dire, la doctrine de Descartes décriée par Voltaire sous le nom de Songe-creux , paraissait alors quelque chose de nouveau dans cette France qui n'a rien produit de plus grand que son génie. Je me souviens encore des longues courses qu'il me fallut faire pour me procurer ses divers ouvrages philosophiques. Il semblait que ce nom suranné faisait sourire dédaigneusement les libraires, tandis que je voyais briller sur leurs rayons Locke, Condillac, Helvétlus, Cabanis et Volney, embellis de tout le luxe typographique. Je ne puis exprimer quelle révolution se fit en moi, et quels tressaillements de plaisir et d'admiration j'éprouvai quand je pus lire les Médita-
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tions de Descartes et son livre de la Méthode. Ce fut dès ce moment que je me sentis prendre terre dans le monde philosophique. 11 est vrai que je reculai d'abord, épouvanté de l'immensité des doutes dont il venait, dès son début, accabler mon esprit; mais bien différent de tous les philosophes vulgaires et surtout de ceux du xviii'' siècle , Descartes commence par le doute pour finir par la certitude. Il ressemble à la sibylle de V Enéide, qui se précipite avec le héros trt)yen dans le gouffre des enfers, lui fait traverser des régions où n'habitent que le deuil et la terreur, mais qui le conduit rapidement vers ces champs Élysées où règne une éternelle fraîcheur et où brille un soleil nouveau.
M. Rojer-Colîard, en rappelant la haute philosophie de Descartes et de Mallebranche, sans renouveler toutefois leur tranchante hypothèse sur les bctes considérées comme machines, introduisait la philosophie de Reid et de Dugald Stewart, ou plutôt il la devinait j car nous ne possédions pas encore en France les écrits du premier de ces philosophes. Le blocus continental s'opposait même à ce genre de commerce avec l'Angleterre. Je l'ai vu plus d'une fois, malgré la gravité habituelle de ses discours, lancer une pi-
quanle ironie contre les deux apôtres, ou plutôt contre les deux rois de la philosopliic de la sensation. Son école n'attirait pas encore une grande affluencej mais elle se peuplait d'esprits fermes et droits qui se sentaient la puissance de changer le cours des idées d'un siècle.
Trop tôt pour l'université , mais fort h propos pour la France monarchique et constitutionnelle, M. Royer-Collard fut appelé sur un plus grand théâtre. La tribune put s'étonner d'abord d'entendre ce langage élevé; car depuis qu'elle était ouverte, tout s'était placé sous l'invocation de la philosophie duxviii*^ siècle, et souvent de ses organes les plus discrédités. Je me souviens d'avoir entendu, dans l'Assemblée législative qui précéda la Convention, une déclaration ouverte d'athéisme , dont le scandale ne fut pas réprimé. Maintenant, au milieu des discussions parlementaires , s'introduisait une philosophie à la fois religieuse et tolérante , sévère dans sa logique aussi bien que dans sa morale, qui venait forcer la politique de s'unir avec elle. C'est surtout par ce moyen que M. Royer- Collard a su donner une force monumentale à ses discours parlementaires.
M. Cousin, brillant et chaleureux continuateur de M. Royer-Collard, développait les mêmes doc-
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Iriiics, avec tout rentraînemcnt d'une improvisation riche d'idées et même d'images. Quelquefois il paraissait gêné par ce grand eiïbrt de l'esprit, il s'arrêtait un moment, semblait absorbé dans sa méditation ; ses nombreux auditeurs s'associaient au travail de sa pensée ; ses yeux lançaient de la flamme, et bientôt jaillissait une expression nouvelle et pittoresque , et chacun triomphait avec lui de la difficulté vaincue. Il brillait surtout dans la réfutation de la doctrine de l'intérêt personnel , conséquence forcée , abjecte et sinistre du matérialisme.
Tel fut M. Cousin , tant qu'il s'enferma dans les limites de la philosophie française et écossaise. Mais j'avoue avoir suivi , ou du moins avoir lu ses leçons avec moins d'attrait lorsqu'il servit d'interprète à la philosophie allemande, et surtout à celle de Schelling et de Hegel. Mais sans doute ces obscurités seront éclaircies dans un nouvel ouvrage que va publier le célèbre professeur, si j'en juge d'après un fragment lumineux que je viens de lire.
Les philosophes qui s'avancent dans ces régions hyperboréennes de la métaphysique , me paraissent ressembler à ces navigateurs qui tentent de pénétrer vers l'un ou l'autre pôle à travers un
océan de glace. A chaque instant ils se heurtent contre des ccucils; ils terminent la navigation la plus triste et la plus périlleuse aA^ec l'unique satisfaction d'avoir imposé quelques noms à de longs bancs de glace qu'ils prennent pour des îles. Toutefois, les efforts intrépides de ces nouveaux Cooks peuvent n'être pas stériles, et amener des découvertes précieuses ; mais il me paraît impossible qu'on en fasse jamais dans les voies ouvertes par Spinosa.
Chacun de nous secondait cet effort rénovateur. M. Guizot appliquait à l'histoire cette haute et saine philosophie, avec cette originalité d'aperçus et cette élocution noble et ferme qui lui ont valu un rang éminent parmi nos orateurs. M. Villemain excitait un vif enthousiasme dans la jeunesse, soit en animant son éloquence de celle des Pères de l'Église et des oi^ateurs chrétiens de notre grand siècle, soit en faisant un examen sévère et judicieux des bienfaits et des erreurs du xviii" siècle, et en condamnant la pente fatale qui l'entraînait vers le matérialisme. Un nouveau professeur , tout à l'heure élève dr M. Royer-Collard, M. Jouffroj, a fortifié et lumineusement développé ce que nous nommons encore la philosophie écossaise, mais ([u'il faut
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regarder comme la philosophie nationale, puisqu'elle émane évidemment de Descartes, On vantait la limpidité de Condillac, dans ses recherches trop superficielles, et M. JoufFroy l'a surpassée dans des recherches profondes. Rien ne manque à ses analyses consciencieuses qui vous font lire dans tous les actes de votre intelligence, et rendent votre volonté plus puissante, parce qu'elle est mieux éclairée. Qu'il est beau de voir les vérités métaphysiques si importantes à la dignité de notre être , appuyées sur cet examen scrupuleux des faits, et sur cette méthode d'induction par laquelle Bacon a donné un essor si heureux , et souvent tant de certitude aux sciences naturelles! M. Damiron continue avec succès cette noble tâche. La doctrine se maintient homogène en s'enrichissant toujours; l'âme ne s'y sent pas élevée d'un seul bond, comme dans les Méditations de Descartes; mais elle s'élève progressivement, se souvient avec netteté de tout l'espace qu'elle a parcouru, et ne s'épouvante pas de tout le chemin qui lui reste à faire. Les rochers de la science s'aplanissent sous des mines savamment pratiquées, comme ceux du Simplon etduMont-Cenisse sont ouverts sous les efforls drs ingénieurs français. J'aime une philosophie qui s'humanise e( ne
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fait pas la l'anfaroniK; ; je veux , comme Montagne, qu'elle soit accorte et familière; mais je lie souffre pas qu'elle soit molle et ondoyante comme l'est lâchement le scepticisme. Cette philosophie régit ou plutôt elle enflamme tous les esprits élevés de notre époque.
La lumière philosophique n'est pas comme celle du soleil qui nous arrive de trente-trois millions de lieues en sept minutes. Sa marche est lente ;, embarrassée, mais progressive; elle rencontre une foule d'esprits opaques et creux dont elle éclaire à peine quelques points; elle se brise en rayons divergents, en miroirs infidèles chez des esprits anguleux et subtils. Les éclipses du soleil durent à peine une heure; la lumière philosophique a subi une éclipse qui a duré mille ans. Mais elle n'était qu'apparente, elle s'était fondue dans la lumière plus vive et plus ardente de la religion ; elle y est restée absorbée jusqu'à ce qu'elle se soit sentie assez forte pour combattre l'hypocrisie, la superstition et le fanatisme. Malheureusement dans ce choc, elle a fait tomber ses coups d'abord sur la religion révélée et ensuite sur le principe religieux sans lequel toute société recule jusqu'à un état pire que la barbarie.
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J'ai joui d'unt; satisfaction profonde en prolongeant celte esquisse, tout imparfaite et superficielle qu elle doive paraître; j'en résume ici les aperçus principaux. Je continue un usage que je pratiquais dans mes leçons d'histoire; ces redites peuvent paraître importunes k des esprits fort exercés , mais je dois consulter avant tout mes jeunes lecteurs, comme je consultais auparavant mon jeune auditoire. On a pu voir que l'optimisme religieux dont j'ai suivi tantôt le déclin et tantôt les progrès , peut être regardé comme la philosophie universelle ; car celle qui rapporte tout aux sens , à la matière et constitue notre raison, notre âme dans un état de passivité, dans un état de brute, n'est autre chose que la négation même de la philosophie.
L'optimisme, pour ôter toute ambiguïté à ce mot , est une fervente adoration du Dieu trèsgrand et très-bon que reconnaît le polythéisme même, du Créateur et du père qu'invoque tendrement la religion chrétienne. C'est une haute faculté d'espérance fondée sur l'amour et sur la pratique du devoir. Tout être, rempli de la pensée de Dieu, est par cela même perfectible. La société humaine l'est encore plus que l'individu. Quelques avantages matériels qu'elle puisse aci. 26
quérir, elle rctroj^rade si la pensée de Dieu s'éloigne. La philosophie s'approche de la bienveillance universelle; le christianisme l'inspire avec plus de force et d'autorité. La charité est la meilleure garantie de la foi. Tout est perdu, la religion est compromise et dénaturée, si la foi fait taire la charité, et si elle devient inhumaine dans ses actes. C'est là ce qui rend nécessaire le concours de la religion et de la philosophie. Le mal est une épreuve et un exercice pour la vertu; il peut donc être considéré comme la source du plus grand bien. Dieu a donné à l'homme le sentiment de son immortalité. La philosophie, qui démontre invinciblement la spiritualité de l'âme el par conséquent son indissolubilité, prête un appui rationnel à une haute espérance suggérée par le sentiment et affirmée par la foi. Voilà pourquoi et dans quel sens j'ai dit que l'optimisme est ou doit être la religion universelle, le point de ralliement de toutes les croyances philosophiques et religieuses.
J'ai présenté Socrate et Platon comme les pères de cette douce et sainte doctrine; j'aurais pu remonter jusqu'au livre de Job, ouvrage contemporain de la Genèse, et que l'on attribue au même auteur, à Moïse. La destinée de Platon et
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de son maitre a été d'être un point d'appui pour tous les esprits élevés, et une source d'inspiration pour toutes les âmes qui se passionnent pour le beau , qui aspirent à la vertu. Elle contient, je l'avoue, une partie systématique et en quelque sorte vaporeuse dont il est facile de la dégager. Aristote, esprit aussi positif que vaste, a tenté cette opération ,• mais il a trop affaibli l'autorité du sentiment pour augmenter la puissance de la raison, et cette raison même, il l'a emprisonnée dans ses Catégories. La doctrine de Platon, et surtout celle de Socrate, se retrouve encore dans les leçons de Zenon et du Portique; elle y prend seulement un langage plus sévère, un extérieur plus rude. Platon a laissé sa plus belle postérité dans Cicéron et dans Virgile, et puisque je lui donne un poëte pour disciple , j'aurais bien envie d'y joindre Ménandre et Térence. Il fortifie Sénèque, Épictète et Marc-Aurèle, et plus intimement encore Plutarque.
Quand le genre humain, après avoir subi la tyrannie de monstres créés par une civilisation dissolue, se laisse déchirer sous les coups d'autres bêtes féroces qu'on appelle Barbares, la philosophie, impuissante pour soutenir cette lutte, se réfugie dans le christianisme; Platon y apparaît
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encore. Lisez l'Évangile de saint Jean et les épîtres de saint Paul.
11 anime, il attendrit les Pères de l'Église latine; il s'exhale avec une éloquence plus entraînante dans ceux de l'Église grecque.
Mais voilà que la nuit devient plus profonde. Après un immense interrègne de trois siècles, la philosophie aspirait à renaître dans les écoles, saint Bernard et Abailard avaient paru; mais s'épuisant par de stériles combats, elle imite follement les tournois féodaux, se fournit d'armes dans la Zo^z^/^ed'Aristoteet ferraille inutilement avec les Catégories. Cependant le génie de Platon, ([uoiqu'il soit alors très-peu connu, se retrouve dans saint Thomas, saint Anselme, et saint Bonaventure, dans tous les mystiques, et surtout chez Gerson , à qui je crois pouvoir l'apporter la gloire du livre de \ Imitation de Jésus -Christ.
Les lettres renaissent, et la poésie obtient leurs premiers hommages , leur premier culte. Pétrarque se voue à un mysticisme amoureux qui reproduit et qui exagère l'amour platonique. Le Tasse, à vingt ans , est nommé professeur de la philosophie de Platon; peut-on douter de l'influence qu'eut ce sage sur le génie de celui qui put créer une épopée plus habilement composée c[ue celle même