‹ Testament philosophique et litteraireChapitre 6 sur 21 · DE L OPTIMISME RELIGIEUX · texte numérisé non relu

DE L OPTIMISME RELIGIEUX

l'Église, lui emprunte pourtant ses trois principales bases : foi, espérance et charité. Il reconnaît que le Christian israe a gravé avec bien plus de profondeur et d'universalité que l'éloquent Platon n'a pu le faire, la croyance dans la vie éternelle. Quoique la bienveillance pour ses semblables soit un principe et un ciment nécessaire de toute société, elle n'était qu'une lueur bien éphémère auprès du vaste foyer allumé par le Christ. Dieu a voulu que la philosophie parût pour préparer le monde au christianisme : Dieu veut sans doute qu'aujourd'hui , aidée de la science, elle en développe, elle en étende au loin les bienfaits; elle en est l'auxiliaire , mais elle mêle à ses respects, à son amour quelque indépendance ou du moins quelque libre interpiétation. En prenant pour point d'appui le mysticisme chrétien , l'optimiste insiste beaucoup plus sur l'amour que sur la terreur; il croit ces deux principes peu conciliables , et doute que le cœur humain puisse les concevoir en même temps, à moins qu'il ne s'agisse de la tendre crainte de déplaire à l'être, principe de tout amour; il croirait aller jusqu'au blasphème s'il prenait dans un sens littéral et rigoureux ces métaphores, ces hyperboles orientales qui représentent Dieu en ce-

1ère, car la colère est aussi antipathique à sa nature que Injustice et la miséricorde y sont inhérentes; quant aux châtiments qui punissent le coupable et le pécheur, il admet plus facilement des peines morales que des supplices atroces et prolongés dans l'éternité; profitant d'un des dogmes les plus doux de l'Église catholique , il conçoit des expiations successives, et même il est enclin à supposer qu'elles ont lieu dans un séjour où règne encore un exercice pour la volonté , des occasions pour la vertu; il croit qu'on plaît plus à Dieu par les actes d'une bienveillance expansive, par une pitié toujours secourable, par l'indulgence, par le pardon évangélique , par des dévouements héroïques modestement exécutés , que par des macérations , des flagellations et les rigueurs fantasques d'une stérile pénitence ou d'un lent suicide. Son plus sûr recours contre l'orgueil, c'est la pensée aussi douce que continue d'un Dieu devant qui tout orgueil est réduit en poudre. A force d'aimer ses semblables , il perd toute idée d'une vaine supériorité sur eux. Il s'aime en eux et s'admire beaucoup plus dans les plus nobles représentants de la nature humaine , qu'il ne peut s'aimer et s'admirer en lui-même. Sa foi est immuable et pose sur les mêmes fonde-

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raents que l'univers. L'exaltation de l'amour le fait bouillonner d'espérance. Il remonte sans effort à la source de toutes les lumières, au principe de toute félicité , au créateur de toutes les merveilles, et ne dut-il y arriver que d'épreuves en épreuves , de séjours en séjours , tout est sublime dans sa destinée s'il sait la faire.

L'optimiste, sans donner dans un grand luxe de pénitence, porte de son mieux les croix qui lui sont imposées sur la route , et même s'y prépare de temps en temps par des exercices virils; il respecte et se garde bien d'offenser la foi humble et soumise qui regarde les sentiers escarpés et les cailloux tranchants comme la voie la plus sure du ciel. De là sont nées des vertus nouvelles dans le monde, telles que celles de Saint- Louis. Mais il se dirige surtout vers les vertus les plus abordables à la faiblesse humaine. Le v*" siècle fut sans doute plus fécond en saints que tout autre ; de plus , il produisit , dans les pères de l'Église , des hommes éloquents , inspirés par le génie du christianisme; et cependant la société humaine fut livrée à un supplice qu'on ne peut comparer qu'à celui de la roue et de l'écartèlemenl.

La religion chrétienne offre seule ce divin ca-

ractère d'être à la fois la i^arantie cl le complément de la religion naturelle; l'islamisme, quoique fortement théiste, n'ajoute rien et retranche beaucoup à la sublimité de la morale évangélique; la loi de Moïse n'était qu'une pierre d'attente, rimmortalité de l'âme n'en est pas la base, et puis elle sépare lui peuple de tous les autres. Je ne vois ailleurs que des cultes fantasques , grossièrement superstitieux et surtout inhumains, plus ou moins corrigés par la philosophie des sages de la Grèce et de Rome, par celle des deux Zoroastres, de Confuclus et des bramines. Il n'y a pas une étincelle d'optimisme à tirer d'autres religions qui ont commencé par arroser leurs autels de sang humain; le génie du mal et souvent le génie du despotisme , surtout celui de la tyrannie et de la fourbe sacerdotale, y dominent.

Ce que l'optimisme combat avec le plus de ferveur, c'est le manichéisme ou la coexistence éternelle d'un génie du bien et d'un génie du mal. Il admet des puissances intellectuelles vouées au mal par la suite d'un premier crime, mais il les range dans un ordre secondaire, et Dieu doit prévaloir sur ces anges rebelles. . k; : n; •

Le matérialisme, auxviii^ siècle, a voulu s'emparer de ce besoin d'espérance qui vit toujours

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dans nos âmes; et tout en nous confinant sur la terre, où il ne peut prolonger ni embellir notre séjour, il nous a parlé d'une perfectibilité humaine indéfinie dont les effets et les prodiges pourront être accomplis dans quelque vingt mille ans. L'optimiste est certes bien loin de nier cette perl'eclibilité ; mais quand il dirige ses pensées, ses actes , ses eiForts les plus courageux vers le bien-être et surtout vers l'amélioration morale des sociétés humaines, il croit accomplir un dessein de Dieu qui sourit à son ouvrage et lui en destine une récompense qu'il est trop peu assuré d'obtenir sur la terre , et dont le prix ne peut se comparer à aucune de nos plus belles jouissances. Appliquer l'optimisme à la matière, c'est appliquer du fard sur les joues d'un cadavre. Il y a une sérénité d'âme, une disposition bienveillante, un riche et frais coloris d'imagination, je ne sais quel art d'embellir les objets présents ou éloignés que l'on peut appeler l'optimisme pratique; il peut fort bien se passer de raisonnements abstraits, et même ne rien comprendre au langage scientifique, mais il ne peut se passer du sentiment religieux : c'est une disposition naturelle au jeune âge ; c'est la plus belle fleur du printemps de la vie; mais aujourd'hui on fait effort

de loute part pour la faner et en couper la racine. Cet optimisme du jeune homme ne doit point se nourrir de rêveries vagues et molles, d'illusions factices qui coûtent un misérable travail à l'esprit cjuand il s'agit de les reproduire. Il veut de l'aclion, car, après tout, il n'est rien autre chose ({u'une conscience satisfaite qui aime à se refléter dans les autres. Il veut une surveillance active de soi-même , car c'est le moyen le plus facile et le plus honnête de surveiller les bons ou les mauvais penchants de ses compagnons. C'est ainsi que s'acquiert un tact délicat pour éviter toute liaison , tout entretien, toute lecture qui blesse la pureté de l'âme.

Plus les devoirs sont simples , faciles , et fidèlement remplis , plus cette satisfaction expansive , cette communication sympathique orne et fortifie le caractère. L'optimisme n'est nulle part admissible sans une mâle et sainte résignation; je l'ai plus souvent rencontré chez des artisans, chez des laboureurs, et même des vignerons, que chez les hommes les plus favorisés des dons de la fortune , les plus ornés des dons de l'esprit : tous les ans j'en viens prendre leçon à la campagne.

Il est un certain optimisme de tempérament pour lequel je ne me sens nul attrait, nulle

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cslime; c'est une indolence plus ou moins spirituelle qui sait se caresser par d'agréables rêveries, ou c'est une exaltation juvénile qui n'agit pas et diffère toujours l'heure de l'action. On croit servir la société, sa patrie, ses amis en leur voulant beaucoup de Lien , et tout reste renfermé dans de stériles voeux; d'autres fois, c'est une bienveillance calculée, comme celle d'Atticus, qui sait rester également ami de Cicéron et de Marc- Antoine, ou bien c'est une crédulité de bon homme égoïste qui croit fermement tout ce qu'elle a intérêt à croire, qui adhère aux mensonges officiels d'un parti , et puis aux mensonges du parti opposé dès qu'il triomphe, et qui, par ce moyen, met à l'aise une conscience équivoque. Plus la civilisation se raffine sans se perfectionner, plus ce genre d'optimisme pullule; il affadit la société aussi bien que la vie intime; il y jette des flocons de neige, qui , quelquefois^ peuvent présenter l'apparence de cristaux assez brillants , mais qu'une chaude haleine fait évaporer, ou qu'un vent ennemi disperse.

Je me fie peu à l'optimisme de circonstance; c'est la joie aveugle ou insolente d'un parti qui triomphe et que le premier dépit peut transformer en un aigre mécontentement. Je prie

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instammenl qu'on ne cherche point un optimisme de ce genre dans cet ouvrage. Il me m'arrive guère de lire un journal sans être plus ou moins infidèle à mon optimisme, quoiqu'il soit d'assez forte complexion; mais un peu de philosophie m'y ramène facilement.

J'espère avoir ainsi évité tout malentendu sur le mot optimisme que je rends aussi étranger aux passions égoïstes qu'aux passions malveillantes. Toutefois, qu'arrivera-t-ii , si cet ouvrage vient à paraître au milieu d'une crise terrible, après quelque attentat monstrueux , ou à travers les nuages précurseurs des guerres civiles; ne vat-on pas s'écrier : Oh ! quelle imprévoyance dans ce vieux enfant du xviii" siècle! quelle monomanie d'espérance! Je répondrai que j'ai fait tout ce qui était en moi pour détourner d'une épreuve si furieuse et si funeste tous ceux auxquels ma faible voix peut se faire entendre; tombe sur moi une nouvelle révolution, brillent sur ma tète les glaives d'une nouvelle terreur, je tâcherai de me rendre plus digne du refuge où j'aspire!

L'optimisme religieux et métaphysique ne reste longtemps déconcerté ni par les intrigues des cours , ni par celles des assemblées délibérantes, ni par les conspirations des tavernes et des clubs.

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ni par les erreurs et même i(;s crimes des peuples qui se trompent de route pour arriver à la liberté, ni par les passions petites ou haineuses qui la compromettent chez ceux qui l'ont péniblement acquise. Il résiste à ce fiel misanthropique dont voudraient le gorger tous les matins des partis mécontents qui s'écrient : Dieu merci , tout va le plus mal possible! Je ne veux pas, au profit de mon système , calomnier mon caractère , et me faire supposer une insensibilité honteuse et coupable. Je connais peu de personnes qui prennent une part plus large que moi dans les chagrins publics; mais tous les bouleversements politiques, toutes les guerres désastreuses, tous les crimes que j'ai vu s'accumuler dans une proportion prcs- ({ue inconnue à l'histoire, ni ceux qui, de temps en temps, nous glacent d'épouvante et d'horreur, ne me feraient jamais proférer un blasphème contre la Providence. La sagesse divine n'est point compromise par les erreurs de l'homme. Si Dieu nous avait créés des êtres tout passifs, nous n'aurions plus de rapports avec lui , et l'idée même de son existence aurait été inabordable pour nous, car c'est notre activité seule qui nous le révèle.

Pomxjuoi l'optimisme religieux serait-il plus

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découcerlé par les Uéaux de lllf iiaLure? Je ne me plaindrais pas d'être arraché violemment d'un gîte plus ou moins commode auquel je me serais habitué, pour être conduit dans un meilleur séjour. Supprimez la crainte dans votre cœur, vous y faites mourir l'espérance; car ce sont deux choses aussi corrélatives que colline et vallon. Or, je demande qui domine le plus dans le coeur de l'homme, de la crainle ou de l'espérance. Interrogez, je le veux bien, les malades, les prisonniers, les exilés, et vous verrez quelle est la force du cable de l'espérance.

Voltaire triomphe du désastre de Lisbonne pour l'opposer aux optimistes; mais ici ses reproches, ses accusations remontent jusqu'à Dieu; et cependant on le voit presque toujours repousser l'athéisme. Il laisse quarante mille victimes enterrées sous ces débris fumants , comme si ce désastre finissait tout pour elle. Un coeur religieux assigne un séjour de bonheur et de gloire k la mère qui s'est dévouée pour son fils, aux vierges pures, enfin h tous ceux qui par leur piété, leurs vertus ou leur seule innocence, ont mérité les récompenses promises par Dieu même.

Si le mal n'existait point, pourrions-nous concevoir l'idée de vertu? le plus noble sentiment

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dont puisse s'enrichir le cœur de l'homme lui serait étranger; point d'exercice pour la pitié, la constance , le courage.

Que le plus terrible des voyageurs, et le plus inexorable des tléaux, le choléra-morbus, traverse les mers, les déserts, les montagnes pour venir des profondeurs de l'Asie visiter nos cités florissantes; qu'il vienne les frapper sous un ciel serein et froid, soit au milieu des plus nobles plaisirs ou du fracas des orgies, soit au milieu des méditations de l'étude ou des fureurs de l'émeute déchaînée sur nos places publiques; qu'il vienne entasser dans les longs chariots de la mort et niveler dans le sépulcre richesses et misère, gloire et obscurité, vertus et vices, voilà l'un des grands épouvantements dont parle Bossuet. Le ciel semblait l'avoir réservé pour complément d'une révolution terrible dont la guerre la plus sanglante ne fut qu'un épisode. 11 semble qu'il faille un optimisme d'une bien forte complexion pour résister à une telle réunion de fléaux. Ici, tout afflige, mais rien n'ébranle l'optimiste religieux, et j'entends par là surtout l'optimiste chrétien. C'est en eifet le christianisme qui a converti les fléaux en épreuves. Les stoïciens approchaient de cette solution, mais leur résignation avait quelque chose

32 ciiaimtkj: ii.

ôo. trop superbe; celle des chrétiens est plus modeste et plus tendre. Le chrétien pleure , le stoïcien affecte de ne pas pleurer; il craint une pitié trop vive qui désordonnerait la rectitude et la noblesse de ses pensées ; elle peut être active et secourable; mais elle manque du baume le pius sur, celui d'une sympathie profonde. Le chrétien tire du libre épanchement et des faiblesses même de sa commisération un dévouement plus ingénieux dans ses soins , plus vigilant, plus héroïque. Cette dernière et fatale épreuve dont nous sortons à peine nous a présenté souvent l'une des plus douces consolations qui puissent s'olfrir au cœur de l'homme : le bonheur d'estimer nos semblables. Parmi nous, du moins, les lâchetés de l'égoïsme ont été beaucoup moins communes que les actes de courage. Peu d'hommes se sont tenus étroitement resserrés dans* les limites des devoirs ordinaires. La science se divisait pour saAoir si la contagion n'était pas jointe au mal endémique; le cœur n'a pas balancé, il n'a pas même voulu admettre la contagion comme une excuse, pour se dispenser de soins périlleux. Les hôpitaux encombrés de morts et de mourants, les asiles du pauvre ont- ils été désertés par les médecins, les chirurgiens, les prêtres, les sœurs

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de la charité, et par les fonctionnaires? Ces lieux n'ont-ils pas reçu des visites inaccoutumées, illustres ou touchantes? Tout ne se convertissait-il pas en bureaux de charité devenus des lieux de conciliation, hélas! trop momentanée entre les partis? Y jeter de l'or n'eût été que faiblement méritoire; mais il fallait le donner, le porter à ceux dont le souffle pouvait être mortel. Ah ! pourquoi les hommes ne savent-ils pas s'unir contre les maux qui troublent l'ordre social avec la même harmonie qu'ils le font contre les fléaux de la nature? Des hommes trop enclins aux doctrines du matérialisme ont concouru sans doute à ces soins généreux; mais en s'obstinant dans une morne incrédulité, ils se sont privés de leur meilleure récompense. Ils ont fait le bien; ils ont bravé la mort, sans profit pour leur cœur et même pouileur raison. Ils nous ont fourni contre eux-mêmes des arguments qui ne les ont pas convaincus. Quand tout leur dit qu'ils ont cédé à des mobiles généreux, ils ne veulent avoir agi que comme des machines bien montées, ou comme de bons calculateurs. Ils mentent pour s'avilir; l'honneur de leur système leur tient plus à coeur que l'honneur de l'espèce humaine.

Fruits d'une légère étude de bolani<jue. — Révélation de Dieu dans l'organisation des plantes et dans la multiplicité infinie de leurs germes. — L'homme seul sait conduire le règne végétal. — Usages divers que son intelligence en tire. — Causes finales, la première démonstration de l'existence de Dieu. — Comment se fait-il que quelques philosophes l'aient négligée ou dédaignée ? — Par le moyen des causes finales , la plus haute philosophie se trouve en contact avec l'intelligence la plus vulgaire. — C'est l'échelle la plus commode pour monter à Dieu. — L'homme est son ministre pour gouverner la terre sous sa tutelle. — Effet merveilleux de la domination immense et progressive qu'il exerce sur les trois règnes et sur lui-même, sur tous ses sentiments moraux et religieux.

Tous les ans je prendt> quelques ieçons de botanique, en maudissant une mémoire vieillie que rebute une nomenclature difficile. Je suis tout à fait incapable , et par l'agc et par ma paresse, des courses et des voya^^es que demande cette étude.

C'est sur un amphithéâtre embaumé que je fais mes études d'anatomie et de physiologie vé-

gétale. La pointe de mon canif me lait découvrir des merveilles dune prévoyance et d'une bonté qui s'épanchent sur tout ce qui respiie. L'infini m'apparaît jusque dans la graine qui ne révèle sa savante et puissante organisation qu'à mon microscope. J'y vois des provisions faites pour plusieurs siècles , et pour l'éternité même , si l'éternité pouvait appartenir à notre globe ; rien n'y est oublié pour tout ce qui a vie et sensation , luais tout s'y adresse plus directement à l'homme qui jouit du règne végétal non-seulement par chacun de ses cinq sens , mais par le sentiment de curiosité et d'admiration, son plus noble partage; car l'homme est le seul confident, le seul ministre, le seul prêtre de Dieu sur la terre. Je me joue avec les amours de ce peuple hermaphrodite auquel la nature semble avoir accordé un Instant pour aimer, avec les amours pour nous plus sympathiques et plus merveilleux de ces plantes séparées par le sexe, et qui dans leurs désirs se voient servis par les vents et par les oiseaux , quand les soins de l'homme n'y ont pas pourvu.

Comment nous défendre de l'idée d'une souveraineté que la nature nous présente partout ! L'abeille me rendra en miel exquis le suc cpi'elle

dérobe au nectaire de mes fleurs ; cette herbe insipide ou rebutante pour mon palais , brojée par la vache, par la chèvre, me fournira un lait délectable, dont je saurai ménager et consolider le trésor pour lui faire btaver la rigueur des hivers et l'éloignement des climats. Voyez quel privilège est att.'iché aux plantes qui nous nourrissent, quelle vigueur dans ces graminées, dans ces tuyaux flexibles, pour résister h de cruelles intempéries ! De quelle longévité a été doué le grain qui reste incorrompu un quart, une moitié de siècle, et même un siècle entier !

Mais ce qui me frappe le plus , c'est la docilité de toute cette partie de la création pour se prêter aux lois, aux caprices, aux voluptés, aux plus prévoyantes pensées de l'homme. Outre des aliments salubres, qu'il n'obtient souvent des végétaux qu'avec un opiniâtre labeur et une savante industrie, il en tire avec non moins d'art des liqueurs qui raniment ses forces abattues, et lui font sentir plus vivement, plus gaîraent son existence. Le roseau rend sous ses doigts des sons harmonieux; le bois le plus grossier, travaillé par ses mains , fournira au génie musical d'admirables accords. Le ciseau dispose à son i^ré , et souvent a^ec un art maudit, de la taille et de l.i

forme des arbres. Par ringénieuse insertion d'un rameau, d'un bouton étranger, l'homme leur fait produire des fruits nouveaux , plus conformes à ses goûts. Par un feu prudemment entretenu, il supplée au soleil de leur patrie. C'est ainsi qu'il fait passer jusque sous le cercle polaire les enfants des tropiques , et leur ménage au moins quelque vie sous un ciel de fer. Il dispose de leur sève, de leurs différents sucs, de leui- moelle, sans les voir, et leur fait traverser les canaux qu'il indique. Muni des pouvoirs de Dieu , il dit aux végétaux : Croissez et multipliez suivant mes ordres et les calculs de ma prévoyance ; mais luimême, agent de cette reproduction, il sait ce que le grain doit lui rendre avec le concours de Dieu. Si les semences des arbres ne répondent pas à ses vœux hâtifs, il s'en procure une multiplication ou une croissance plus rapide par des rejetons , des boutures, des drageons et des marcottes, par la division des racines, des vulves et des tubercules; il diversifie les fleurs, les appelle de l'un à l'autre hémisphère , accroît le charme de leurs couleurs, les délices qu'elles présentent à l'odorat , transforme les étamines en pétales pour créer des monstres botaniques qui n'en sont pas moins des types ravissants de grâce et de beauté.

Avec les végétaux, il allume son foyer, ses forges et ses fourneaux, et chasse les ténèbres; car l'homme est sur la terre le véritable dieu du feu. Il leur emprunte par des soins ingénieux et d'habiles mécaniques, des vêtements délicats et sains, des remèdes faciles et sûrs. Avec eux il a formé les premières armes qui lui ont donné l'empire sur les animaux; il s'en sert pour sa cabane, sou toit, sa maison, ses palais, ses temples, ses ponts, ses canaux, ses bateaux et ses magnifiques flottes.

Je demande maintenant ce que font du règne végétal les animaux, même les plus sagaces, les plus intelligents? Si j'en excepte le castor et l'abeille , et les nids des oiseaux , cet usage se borne à une nourriture toujours préparée pour eux, sur une table succulente, et à un abri momentané. Les quadrupèdes les plus puissants renversent les arbres sans en tirer aucun avantage , d'autres les écorccnt et broutent leur première espérance; les reptiles les infectent, les insectes les rongent et les couvrent de plaies. Si les oiseaux servent à leur reproduction , à leur transport d'un lieu à un autre, c'est à leur insu , non par prévoyance pour leurs besoins futurs, mais parce que leur appétit satisfait les rejette. Eh

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bien ! les tribus les plus sauvages connaissent, au moins grossièrement, la plupart des usages que je \iens d'indiquer; plusieurs sont bien plus versées que nous dans la connaissance de leurs propriétés médicales , il faut bien ajouter de leurs propriétés vénéneuses. Sans l'emploi du fer ni d'aucun métal, elles ont su façonner les arbres en canot , en digue , en pont , en radeau. Ne sont-elles pas plus ingénieuses que nous pour en fabriquer leurs armes , leurs instruments de guerre, de chasse ou de pèche? Voyez l'usage que des tribus enfoncées dans le Nord, et réduites à une indigente végétation, savent tirer du triste bouleau et de l'ortie.

Qu'on ne me dise pas que les besoins bornés des animaux ne les provoquent pas n chercher les ressources si variées que nous trouvons dans le règne végétal , ou qu'ils soient dépourvus de tout moyen de les exploiter. Est-ce qu'ils ne souffrent pas comme nous et bien plus que nous , par l'effet de leur incurie, des intempéries des saisons, de la faim, de la soif et des maladies? Plusieurs ne l'emportent-ils pas infiniment sur nous par leurs facultés locomotives, par leur masse, parieurs armes, par la puissance de leur vue , la finesse de leur odorat, la portée de leur voix , et quelques-

MÉDITATION DU MATI>. il

uns par la flexibilité de leur gosier? D'où vient que l'oiseau dont le bec maçonne un nid avec tant d'habileté, l'abandonne dès que la nature ne lui en fait plus une loi pour la propagation lie son espèce? Ne pourrait-il pas, pour l'hiver, s'il est de ceux qui n'éraigrent pas, se construire une plus chaude retraite? Nombre d animaux ne se trouvent -ils pas à merveille des gites commodes que nous leur préparons et que nous leur faisons acheter soit par un rude travail, soit aux dépens de leur liberté^ de leur vie?

Je ne vois parmi les quadrupèdes d'habile conslructeur que le castor; mais qu'on dérange, qu'on, renverse son ouvrage hydraulique qui semble fait avec tant de soin et même d'art , il se décourage, son industrie est morte, il rentre dans la classe commune des animaux qui n'ont de talent que pour la fuite. Il est plusieurs insectes tels que les fourmis, les abeilles et différentes sortes de guêpes qui savent aussi construire leurs cellules et leurs spacieuses galeries, avec un art qui a droit de nous étonner; mais il ne faut pas toujours admirer leur prévoyance, puisque les abeilles domestiques forment un miel qui ne sera pas pour elles, et que les fourmis qui dorment

tout l'iilvcr, n'ont pas besoin d'un grand luxe de provisions.

Le plus grand nombre des quadrupèdes est né pour la chasse , pour la guerre., et n'est pas dénué d'un instinct de ruse; d'où vient que ces malheureux stimulants de l'esprit d'invention ne produisent rien de nouveau chez eux? D'autres, sans être privés d'armes défensives, ne peuvent vivre que sous notre protection et s'abandonnent indolemment à des soins dont nous touchons un prix usuraire. Et c'est là ce qui ajoute à notre domination intelligente et presque absolue sur le règne végétal , une domination plus superbe et bien plus difficile, surtout plus courageuse, sur un certain nombre d'animaux, qui , tels que l'éléphant, le taureau et le dromadaire, devraient cire pour nous des objets de terreur, et dont un faible enfant s'établit le tuteur et le vigilant gardien.

Plusieurs espèces de puissants quadrupèdes vivent en troupe sans vivre en société. Ils ne tirent de leur union qu'un faible parti pour leur défense. Presque toujours ils se séparent et se dispersent quand l'homme les attaque. Si on les voit quelc[uefois se réunir pour procéder à une attaque commune, c'est pour faire l'assaut de quelque

bergerie, qu'un seul aurait pu tenter avec le même succès. L'homme aurait- il pu leur résister, s'ils étaient animés de l'esprit de société, des nouveaux besoins, ctes passions et des ressources qu'il enfante? Nous ne connaissons pas encore les limites de cette domination; pour moi, je pense qu'elle n'en a d'autres que les services que nous pouvons tirer d'eux. L'art de dompter et d'apprivoiser les animaux les plus fiers et les plus farouches n'opère-t-il pas sous nos yeux des merveilles qui jadis auraient fait placer les Van Amburg et les Carter au nombre des Hercule et des Thésée; et cet art n'est peut-être encore qu'à son berceau; car l'homme a d'autres ressorts h manier auprès des animaux que ceux de la violence, de la crainte et des cruelles privations : il peut leur faire subir quelque réaction de son sentiment moral.

Tandis que je promène ainsi au hasard mes méditations, je me trouve enlacé dans un invincible réseau de causes finales qui ne me permettent plus d'autre issue que vers Dieu ; ces causes finales, objet de dérision pour une pliilosophie impertinente qui par malice fait la stupide, voilà ce qui met en quelque sorte de niveau toutes les intelligences, pour élever la plus vulgaire comme la

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plus sublime vers un même et premier principe ; ce raisonnement n'a pas besoin d'être construit sur une savante échelle de syllogismes et de sorites : c'est l'enthymème dans sa rapidité convaincante; c'est le degré commode qui fait monter l'être fini jusqu'au Créateur. L'athée luimême est obligé sans cesse de mettre le pied sur cette échelle; mais il craint tant de s'élever, qu'à peine a-t-il fait quelques pas qu'il rétrograde vers la terre.

Je ne puis dire avec quel chagrin , avec quelle révolte intérieure j'entends un faux savoir persifler l'argument des causes finales. Voltaire, la grande autorité du xviii'' siècle, quel que fût son penchant à retomber dans un scepticisme moqueur, avait pourtant insisté sur les causes finales avec l'accent d'une croyance intime , et .l.-J. Rousseau, son puissant rival, les avait développées avec tout le feu de son éloquence. Locke, dont la logique un peu rétrécie gouvernait et bridait ce siècle, n'avait pas été infidèle aux causes faiales. Et par qui cette doctrine avaitelle été illustrée? c'était par Platon et Xénophon, ces deux interprètes, d'ailleurs si divers^ des paroles de Socrate, et par Cicéron, qui fut en quelque sorte son troisième disciple. Je ne parle ici

ni des Entretiens de Job , l'un des deux premiers et des plus admirables livres du monde, ni des sublimes prophètes, ni des élo(|uents philosophes du christianisme; je me perdrais dans cette énumération d'autorités si imposantes qui me feraient voy-iger jusque dans les Indes et dans la Chine.

A mon arrivée à Paris , j'entendais les sarcasmes des savants, de quelques gens de lettres et de quel({ues hommes du monde pleuvoir sur les Études de la Nature de Bernardin de Saint- Pierre, qui, à la vérité, avait un peu abusé des causes finales , pour en créer quelques-unes de fantaisie, mais dont l'ouvrage plein de charmes semblait tendre à rapprocher la philosophie de J.-J. Rousseau de celle de Fénelon.

Il est vrai qu'antérieurement h ce siècle. Descartes d'un côté et Bacon de l'autre avaient écarté les causes finales de leurs méditations, sans toutefois les mépriser ni les rejeter. Bacon avait reconnu que, substituées à l'observation, elles nuisaient au progrès des sciences physiques , et Descartes voulait armer la raison humaine d'arguments qu'il jugeait plus irrésistibles aux attaques de l'athéisme. C'est sans doute un sublime effort du génie métaphysique que sa démonstra-

lion de l'existence de Dieu par l'idée de Dieu même ; mais après l'avoir présentée sous une form<' abstraite et qui peut paraître trop subtile, il a fini par la réduire à une exposition plus simple, et qui rentre dans les causes finales; de l'elFet il a remonté à la cause , de l'empreinte et de l'image du suprême ouvrier à ce grand Etre; et c'est en effet à quoi il a recours avec infiniment de justesse et de sagacité, quand il répond aux objections railleuses et superficielles de Gassendi. Mais sa première démonstration est trop transcendante et trop raffinée pour convenir à un enseignement familier. Dieu a voulu, pour se manifester à l'être fini , frapper son intelligence d'une manière plus directe et plus simple.

Une chose m'a toujours étonné, c'est que Buffon , qui , dans son discours sur l'homme, pousse le spiritualisme jusqu'à ses dernières limites, et semble tout prêt à nier l'existence de la matière^ ait pu rejeter les causes finales dans un ouvrage qui les rend toujours présentes à mon esprit, et qui n'aurait ni éloquence ni vie si elles n'eussent appuyé sa raison et fourni des couleurs à son génie.

Est-ce bien Buffon qui trouve assez ridicule de dire que la lumière ait été faite pour l'œil et l'œil

MÉDH ATIOX l)L MATIN. 47

pour ia lumière? Coiivicnl-il à ce puissant contemplateur de l'oeuvre de Dieu de dire avec Épicure et Lucrèce : (( L'animal a eu deux yeux et il f( a vu; le poisson , des nageoires et il a pu habiter « l'eau; l'oiseau, des ailes et il a volé », comme s'il ne fallait pas une correspondance admirablement établie entre l'oeil et les rayons lumineux, entre les nageoires et l'élément liquide, entre les ailes et les fluides aériens; comme si le phénomène de la vue ne se répétait pas dans une série d'êtres si diversement constitués, depuis la baleine jusqu'à de chétifs et presque imperceptibles insectes. Est-il donc une partie de l'œil qui ne joue pour sa fin? Il y avait quelques milliards de chances pour qu'un seul œil ne parvînt pas à se former dans toute la nature, et bien plus encore, pour (ju'il ne pût convenir h des êtres qui lui apportaient pour aliments des humeurs de si différente espèce. L'homme a eu deux jeux et il a vu : mais cesyeux, de qui l'homme, de qui tous les animaux les tiennent-ils? Est-ce d'une cause intelligente ou d'une cause matérielle, aveugle et brute? voilà toute la question. Pour la résoudre, examinez l'ouvrage : tout n'y est-il pas à sa place, tout n'y répond-il pas à sa destination? L'observation la plus minutieuse, l'analyse la plus savante ne vous

48 CHAPITRE m.

y font-elles pas découvrir un ordre infini de combinaisons admirables? Eh bien ! est-ce une raison pour vous de prononcer que le phénomène de la vue, accordé à tant d'êtres, est le produit d'une cause qui opère au hasard et ne peut rien combiner ? Ce qu'il y a de certain , c'est que je ne puis concevoir ni la lumière qui ne serait pas faite pour être vue, ni des yeux qui ne seraient pas faits pour voir. Et le cerveau, ce rendez-vous de tous les sens, ce moteur de tous les organes, ne sera-t-il que la production fortuite d'un être non pensant? Et pourtant son merveilleux mécanisme vous arrache souvent des cris d'admiration. Je n'en vois pas le constructeur, dites-vous; moi , je le vois partout : je le vois dans l'herbe, dans l'insecte aussi bien que dans l'ordre de l'univers. L'intelligence me poursuit partout, elle est en moi, hors de moi; l'intelligence ne peut être le produit que d'un être intelligent.

En métaphysique comme en géométrie, la ligne droite est la plus courte : Dieu n'a pas fait de la pensée qui nous le révèle le prix des tours de force et le partage exclusif de vingt ou trente grands penseurs qui se succèdent à la distance de plusieurs siècles. Il a ordonné le monde, et a dit à tout homme : « Vois ! »

Seulement je conviens (ju'il ne faut pas en philosophie, en théologie, et surtout en science naturelle, rechercher les causes finales au delà du point où elles frappent par leur évidence.

11 n'y a pas de lieux communs , je ne dirai pas seulement pour le génie, mais encore pour une sensibilité vraie. Chacun de nous peut, par la vivacité et surtout par la sincérité de ses impressions, se créer une province dans le domaine de tous. Le sens commun est émané de Dieu. Lorsque sur des impressions, qui ne sont point physiques, tous les hommes conçoivent une même pensée, c'est Dieu qui dirige leur entendement. Pourquoi Spinosa cl sa moderne école ne serontils jamais compris? C'est que par des abstractions inabordables ils tournent le dos au sens commun. Mais aujourd'hui l'art d'être sublime est quelquefois de se rendre inintelligible. Tel philosophe germanique se gonfle dès qu'il obtient ce facile succès. Il me semble que j'entends ce dialogue : a M'avez- (( vous compris? — Non vraiment. — Et vous? — « Ni moi. — Tant mieux ; je ne croyais pas m'être (( élevé si haut. Restez en chemin ; je ne me sens « pas en humeur de redescendre pour le vulgaire. » Après cette excursion, je rentre dans mon jardin et reviens à ma botanique religieuse.

50 CIIAPITIIE IH.

Cette plante a des organes : ou le mot d'organe est vide de sens, ou il indique nécessairement à mon esprit une destination , un but, une correspondance, une proportion des moyens avec la fin. Est-ce que la matière inorganisée, à force de rouler sur elle-même, a pu créer les organes d'un végétal, leur communiquer la vie qui lui manque? car les végétaux vivent , quoique sans apparentes sensations, et la vie est absente du règne minéral; point de vie matérielle sans organes. Est-ce que cette matière morte a pu, par les seules lois du mouvement, mettre en harmonie les divers organes d'une plante, prendre pour l'embryon naissant des précautions qui confondent l'humaine sagesse, lui donner un ou deux cotylédons, tuteurs qui protégeront son enfance, le nourriront de leur lait, et doivent disparaître ou se métamorphoser quand la plante pourra s'en passer? Est-ce que la matière aura pourvu de suite, et sans perdre haleine, aux soins de sa génération et d'une postérité immense? ïl faut de plus que, dans cet embryon à peine perceptible à la loupe, cette matière morte ait creusé le réservoir, disposé les canaux, les vaisseaux, les trachées, ces espèces d'artères nécessaires à sa vie, et qui distingueront sa famille, son genre e'

MEDITATION DU JIATIN. 51

son espèce. Il faut qu'elle prépare pour la piaule un long appareil de tuniques, de membranes, de vêtements et d'armures, qui doivent la défendre contre une saison ennemie; que sous la terre elle la dispose et la ménage pour le grand jour auquel elle va être exposée. D'où vient que cette matière brute a respecté l'organisation qu'elle vient de créer, et qu'elle a prescrit des limites à la force aveugle qui la porte à détruire? d'où vient qu'il ne se passe pas un moment sans qu'elle répète sur la terre, un nombre infini de fois, une opération si difficile, et toujours avec la même sûreté? d'où vient qu'elle ne fait guère que reproduire sans s'exercer à des productions nouvelles et purement originales ?

Le plus grand bienfait que l'homme puisse tirer du règne végétal est celui que j'obtiens dans ce moment même : je n'ai qu'à me baisser et cueillir une plante dans les champs comme J.-J. Rousseau, ou observer un fraisier sur ma fenêtre comme Bernardin de Saint-Pierre, pour être transporté des merveilles d'une prévoyance et d'une bonté infinies. Est-ce que le spectacle du reste de l'univers pourrait faire tomber ce transport? mais il ne va cesser de l'exalter.

Si je passe du règne végétal , qui ne m'offre

52 CHAPITRE m.

qu'une ébauche de la \ic, à ecL autre règne où la vie se produit avec la sensation, s'allume et se maintient par une organisation plus déliée, plus compliquée et plus harmonieuse encore, mon étude sera plus difiicilc sans doute, et le théâtre tl(;s observations savantes où je serai conduit n'aura plus le même charme et sera loin d'enivrer mes sens; car la mort sera chargée de m'expliquer les mystères de la vie; mais je verrai avec un ravissement philosophique et religieux cette correspondance admirable des moyens avec la fm , dans l'œuvre du Créateur; et quand tout ce règne animal s'élancera, bondira sous mes yeux, rampera sous mes pieds, planera sur ma tête, m'enchantera par ses couleurs, m'étonnera par les nobles proportions ou la fine délicatesse de sa taille, par sa force colossale, ou m'imposera, par sa fierté, quand je passerai de ses amours aux scènes plus touchantes et plus admirables du sentiment maternel, quand je verrai tout ce que l'industrie de l'homme emprunte aux animaux, à quel point il les assujettit et les fait servir à la sienne, comme il peut modifier leur nature, donner, sinon d'autres lois , du moins une autre direction à leurs instincts, leur commander à son gré ou l'amour ou la crainte, ma vanité fera bientôt place à un

MÉDITATION Dl MATIN. h'i

pioiond sentiment de reconnaissance pour Dieu, ([ui a donne à l'homme cette royauté. Si l'on me dit qu'elle est inquiète et troublée, exposée à des combats, à des rebellions, je répondrai qu'elle ressemble à celle des monarques de l'ordre poli tique; et trouvez-vous beaucoup de rois qui s'ennuient de l'être?

Eh ! ne voyons-nous pas que l'homme exerce cet empire jusque sur la nature morte, inintelligente, inorganisée. Sans doute il s'en faut beaucoup qu'il obtienne des victoires continues et décisives sur les éléments, mais lui seul enfin, entre tous les êtres créés sur ce globe, ose tenter cette lutte. Délégué de Dieu, mais à qui Dieu n'a donné qu'un pouvoir temporaire et borné, voyez ce qu'il obtient tantôt de ses longs travaux , de ses patientes observations, tantôt de ses éclairs de génicc II désarme la foudre et la fait ruisseler à ses pieds en filets inofFensifs; il met un frein aux ravages de la mer, et lui oppose des digues, sous la protection desquelles il élèvera sa maison, ses temples, fera fleurir ses moissons et ses jardins. 11 combat par la culture l'invasion des sables du désert, celle des monticules tlont la mer le menace. Cet Océan qui , par son immensité, par ses tem|)ête.s, semblait devoir le conduei

54 "^ CHAPITRE m.

treinJ3lant sur ses rivages, le porte avec docilité, avec une rapidité que l'art ne cesse d'accroître, que l'observation des astres et la boussole dirigent, qui n'a plus seulement les vents pour ministres, mais qui est encore accélérée par la force prodigieuse de vapeurs bouillonnantes et condensées. C'est ainsi qu'il peut reconnaître, exploiter la vaste étendue de son domaine; il joint les fleuves, et centuple leurs bienfaits par des fleuves artificiels ; il dispose de leurs lils qu'il resserre ou élargit suivant ses besoins, profite de leurs alluvions pour y déployer la végétation la plus riche. 11 profite même des fureurs du volcan ; il va demander la santé à des sources qui lui révèlent un feu central. La terre lui livre les métaux avec lesquels il doit déchirer salutairement son sein et pénétrer dans ses entrailles; il perfectionne chacun des sens et des organes qu'il a reçus du Créateur; il augmente jusqu'à douze cents fois le pouvoir de sa vue, et parvient à plonger dans deux ordres d'infini; l'un terrassant par sa grandeur, et l'autre plus accablant encore par sa petitesse. Il fait plus, il réforme les erreurs de ses sens, contredit leur témoignage, et voit comme la raison veut qu'il voie; il s'empare des images les plus fugitives, les plus diversifiées; il en conserve

l'empreinte par le pouvoir de l'optique, combinée avec les secrets de la chimie. Les corps invisililes eux-mêmes sont soumis à ses lois, à ses analyses , à ses usages. L'air a ctc forcé de porter ce voyageur intrépide; il ne cesse d'exercer son génie inventif pour se jouer de l'espace. Et je n'ai rien dit encore de ce qu'il a de plus sublime, la pensée qui lui trace des devoirs, lui prescrit des sacrifices, lui permet de vivre avec une société qui n'est plus, lui en fait bénir et continuer les travaux, l'associe à ceux d'un âge qu'il ne verra pas, et quelquefois le fait se dévouer pour d'autres générations; la pensée dont il grave les images fugitives par des signes abstraits, par des caractères solides, permanents, qui volent d'un hémisphère à un autre, et bravent les ravages du temps, de la guerre et des incendies, par la multiplicité de ses reproductions.

Mais j'entends d'ici le peuple des matérialistes et des sceptiques qui accueille mes paroles et insulte il mon orgueil avec un rire amer. Il n'y a pas de llatterie qu'ils ne prodiguent aux animaux pour ravaler leurs scmblalîles, et malheureusement mon aimable Montaigne s'est essayé à ce jeu cruel dans son apologie de Raimond de Sebondc. Voilà mon sceptique qui ne doute plus de rien ,

56 CilAl'iTRE 11! .

dès qu'il s'agit d'honorer les animaux à nos dépens, qui admet les fables les plus grossières, les plus superstitieuses^ et les traditions les plus discréditées. C'est là, tranchons le mot, c'est là de l'abjection et non de l'humilité chrétienne. Celle-ci m'élève à Dieu, l'humilité matérialiste me roule dans la fange. Oui, tout orgueil fléchit et demeure écrasé quand nous remontons au grand Etre ; mais tout orgueil se relève quand nous nous comparons aux animaux. L'histoire naturelle, mieux étudiée, a fait justice d'une admiration si follement prodiguée aux rares phénomènes de leur intelligence. Elle n'y voit qu'un résultat direct de leurs besoins matériels, des instruments et des armes dont ils sont doués, et de la position qu'ils occupent. Leur intelligence bornée à quelques points, y reste strictement enfermée; elle est stationnaire ; pas un d'eux n'élèvera la sienne au-dessus de celle du premier auteur de sa race^ à moins que l'intelligence de l'homme n'intervienne. Elle leur suggère en quelque sorte une nature morale artificielle , mais qui n'est que pour son usage , et dont leur espèce ne profitera pas.

C'est en observant les animaux que l'on peut voir l'intervalle immense qui sépare la sensation

MEDITATION DU MATLN. o/

de la pensée. La sensation ! philosophes qui voulez construire avec elle toute l'œuvre de l'intellii^ence, je vous abandonne volontiers tous les animaux, et même ce qui, dans l'homme, se rapporte évidemment à la nature animale et à des facultés instinctives. Faites jouer ici, suivant votre plaisir, les rouages que vous avez fabri- (jucs et que Condillac a polis avec tant de soin. IMontrez-iîOus, je le veux bien, des sensations qui deviennent des images, des idées, puis des besoins , des appétits, des désirs et enfin une certaine puissance pour les satisfaire suivant l'organisation de l'animal et les instruments dont il est doué; mais ne prétendez pas expliquer ainsi la pensée qui se replie sur elle-même, qui a la conscience de ses actes , de ses délibérations , de ses volontés. Elle s'abstrait, se généralise, et par là invente le langage; elle rectifie le témoignage des sens, se rectifie elle-même; elle donne la force de l'unité à un groupe innombrable d'idées, de connaissances , de faits ou de conjectures classés avec méthode et rédigés en système; inquiète et curieuse autant que patiente, elle cherche une cause dans chaque ellet, ne se contente pas de la première cause apparente, en cherche d'autres sans se lasser, et remonte jusqu'à une

58 ciiapithe m.

cause et une intciligeiice suprême; euliii dans son sublime essor et comme portée par un pouvoir mystérieux, elle s'élève de monde en monde, rase les bords de l'infini, et montre à l'homme un monde spirituel fort au-dessus de celui qu'il contemple. r

Kant et nos philosophes français du xix^ siècle ont puissamment démontré que le don de remonter de cause en cause, ce qu'ils appellent la causalité, est inhérent à l'intelligence humaine. Voilà notre plus glorieux privilège et notre point de communication avec Dieu.

Je conviens que dans cette méditation j'ai suivi le chemin battu; mais il a été ouvert, affermi, élargi par les sages. Les poètes avant eux l'avaient deviné, mais ils l'ont couvert de tant de fleurs, ils se sont livrés à tant d'incursions aventureuses, qu'il est difficile avec eux de reconnaître le tracé de la route. Les prophètes, et surtout le sublime Psalmiste, y ont volé plutôt que marché. Leurs accents insoirés se gravent mieux dans le cœur que des arguments.

Ce qu'il y a de plus difficile dans une démonstration de Dieu, c'est de la faire avec la froideur d'un théorème géométrique; c'est d'appli- (juer l'analyse au seul èlro indécomposable, à

MJfiDlTATIOX DU MATIN. 59

cette immuable synthèse; c'est d'observer Tortlre rigide des raisonnements, quand le cœur a besoin pour se soulager d'un cri d'admiration. C'est de supprimer le sentiment dans l'ordre des preuves, lorsqu'il est lui-même une preuve immédiate et saisissante, enfin de marcher terre h terre lorsqu'on se sent ravi. Si David excite en mol un transport sans cesse renaissant, c'est que jamais homme n'a parlé plus intimement à Dieu; il m'en fait une pensée ardente, continue et presque familière; les cieux s'abaissent pour lui, il me fait voler sur un char de feu, et les brûlantes interjections, les tendres apostrophes s'échappent à la fois de son cœur et du mien.

Pourquoi la campagne nous rend-elle le cœur plus religieux? ■ — • Point (le religion sans culte, et le culte catholique est mieux ordonné pour tous les besoins, tous les devoirs et tous les tendres sentiments de l'homme. — Misère et sombre désespoir d'un jeune homme dont l'imagination a été pervertie et le cœur glacé par le matérialisme. — Tableau de la touchante sérénité de la vieillesse d'un paysan religieux qui, entouré de sa famille, rappelle l'âge des patriarches. — Ce tableau est mis en opposition avec celui d'un vieux Sybarite qui demande en vain des jouissances à ses sens éteints. — Je m'exalte dans mes espérances religieuses. — L'amour ne me parle que de la bonté et de la miséricorde de Dieu. — Quehjues mots sur les menaces terribles prononcées contre les pécheurs et contre ceux à qui la loi du Christ n'a point été révélée. • — L'amour est la cause première et permanente des grandes conquêtes qu'a faites l'Evangile. — Une excessive terreur pourrait en diminuer l'effet.

MÉDITATION Dl SOIR.

Je ne sais quelle paix, quel doux enthousiasme me remplit dès que je touche le seuil de ma retraite champêtre, ou plutôt dès que le coup de fouet du départ m'annonce le retour des délices annuelles que je viens chercher à cent

«2 CIIAPITKE IV.

lieues. Je suis loin de m'cciicr avec J.-J. Rousseau : Adieu, ville de bruit, de houe et de fumée! Ce n'est jamais avec un sentiment amer ou ingrat que je prends congé de la ville qui tient, avec une seule rivale, les rênes de la civilisation humaine. Je cède de bonne grâce à tous les enchantements que mon âge peut encore admettre et que mon imagination n'est pas tout à fait inhabile à rajeunir. Son charme pour moi le mieux senti est dans des amitiés qui ont acquis à la fois une vigueur nouvelle et un lustre nouveau par les années et par des malheurs longtemps supportés ensemble; mais enfin mes pensées ne sont ù Paris ni assez libres, ni assez calmes^ ni assez religieuses. Je tremble à chaque instant qu'elles ne s'y engloutissent dans ce qu'on appelle le positif de la vie, dans les soucis politiques, dans des diversions sans profondeur et sans recueillement. Il me semble que je ne sais prier et bénir que dans les champs.

Le culte est le plus fort lien de sympathie qui existe entre les hommes, puisque la religion est le ciment nécessaire des plus vives et des plus tendres aiïections; point de lien social sans religion, point de religion sans culte! Eh! lequel surpasse le culte catholique en splendeur? leque' donne

mieux l'empreinte religieuse îi la joie comme à la tristesse? lequel sait mieux sanctifier tous les devoirs, soulager toutes les misères, élever plus haut les espérances, embrasser l'homme tout entier? et pourtant, s'il m'est permis de confesser des impressions qui révèlent toute m.a faiblesse, je conviendrai que souvent je jouis mieux d'une subite extase qui vient me surprendie dans les champs. Je n'aime pas h me sentir coudoyé, oppressé, enlevé par la foule; je n'aime pas à me défier des fripons dans le lieu saint. Est-ce bien là David? est-ce bien là Isaïe dont j'entends les accents sublimes? Tout à l'heure ils me transportaient dans ma lecture solitaire; maintenant, au milieu de cette gêne universelle, de ces regards distraits, curieux, sans namme, ces accents tombent sur moi sans effet, sans pouvoir.

Heureux le cœur profondément religieux qui, par la force de ses méditations, triomphe de ces importunités. Pour moi, je n j échappe pas facilement; et je regrette l'église du village, telle surtout qu'elle s'offrait à moi dans mes jeunes années. Les voix y étaient discordantes et grossières, mais on y chantait de si bon coeur! La piété y brillait sur toutes les figures et prétait à celles des vieillards ({uehjuc chose d'inspiré, à

G4 CIIAI'ITKE IV.

celles des jeunes filles quelque chose trani^éli([iic; j'y Iromais enfin la plus belle des harmonies, celle qui existe dans les âmes.

Ici je n'attends pas que la cloche m'appelle; mon extase est de tous les moments. Qu'est-ce qu'un dôme de Soufflot, de Paul Jones, de Michel-Ange, auprès de la voûte céleste? A quel spectacle la luiit me convie, quelle magnifique illumination répandue sur les ténèbres qui m'attristaient! L'absence d'un soleil multiplie pour moi les soleils et les mondes; je les vois avec certitude par les yeux de la science; je les vois avec ravissement par les yeux de l'amour; me voilà plongé dans l'infini, et je me sens soulevé sur cet océan lumineux par un secours céleste; quand ma faible intelligence est terrassée, l'amour me reste. Oh! comme je me sens élevé par l'amour au-dessus de ces tristes Lalande qui s'aveuglent avec un télescope! A des lois sublimes, je reconnais le seul être sublime; c'est beaucoup sans doute que le don de l'entrevoir ou du moins de le conclure; le don de l'aimer est mille fois plus précieux encore. J'avais commencé mon canti([ue du matin en observant le système d'une plante, et j'achève mon cantique du soir en contemplant le système du monde.

Ce n'est plus a\ec un petit nombre de fidèles que je suis en communication , c'est avec tous les hommes. Oui, ce charme mystique, auquel les mots ne peuvent suffire, m'est commun avec tous ceux qui ne sont point agités par des passions malveillantes ou de sombres superstitions, et que d'insipides voluptés n'éloignent pas de la volupté céleste. Cette chaîne d'amour, qui descend du ciel à la terre, m'unit plus intimement à mes semblables; chacun en tient, en serre un anneau comme son plus ferme soutien. Les cultes les plus farouches s'oublient dans cette commune adoration; les voiles mythologiques tombent devant tant de splendeur. Sous des noms différents l'invocation s'adresse au même être. L'Éternel apparaît partout, remplit tout. Les dieux subalternes, que la superstition craintive ou l'imagination, dans son plus agréable délire, a pu forger, sont mis à l'écart comme des intermédiaires importuns. Le soleil perd sa souveraineté pom^ le parsis, s'il peut comprendre qu'il voit des milliers de soleils , et que son dieu n'est peut-être que riiumble satellite de l un de ces astres qu'il voit dans les profondeurs du ciel scintiller faiblement ; et peut-être reconnaîtra-t-il que le véritable soleil est celui de l'intelligence; les anges, les démons, I. 5

66 CIIAPIIKE IV.

les génies ne deviennent plus (jue le peuple du monde intellectuel. Mahomet disparait devant Allah; toutes les pensées s'élèvent vers leur centre commun, toutes les intelligences remontent à leur source. Ce n'est pas nous qui sommes écrasés par cette masse lumineuse, c'est cette masse elle-même qui reste écrasée devant moi à l'intelligence de qui Dieu se manifeste. Cet être immense, infini, quel est-il après tout? c'est un père, suivant la sublime et naïve invocation qui nous est dictée par le Christ; un père miséricordieux qui nous prescrit la miséricorde. 0 pensée délectable ! c'est un père qui me surveille et qui dit à ma faiblesse : Monte, monte jusqu'à moi. Jusqu'à toi, 6 mon Dieu! mais quelles ailes peuvent me soutenir? qui me montrera la route? C'est toi-même, et voici la loi que tu me prescris : (( Fais du bien à tes sem- (( blables ; essaie sur eux l'amour qui doit s'élever (( jusqu'à moi. » Oh ! comme tu me les fais aimer ! nous sommes donc quelque chose à tes jeux?

Quoi! dans ton éternelle félicité, tu ne perds pas de vue le spectacle souvent si triste, si affligeant, si désespérant pour nous de la société humaine! C'est donc m'associer à ton œuvre que de suivre le penchant des plus douces, des plus nobles affections qut; tu aies gravées dans mon

âme. Ces afFections, lu les animes, tu les fécondes, tu les dores d'un rayon de ta divinité. L'amour, l'amitié, les tendres liens de la famille, l'amour de la patrie, la charité universelle n'ont de prix, de charme et de durée que parce que ta pensée les pénètre. Qu'elle s'éloigne, tout languit, tout s'éteint, tout se rompt.

Je me figure un jeune homme qui , soit dans les leçons données avec flegme par un savoir faux et corrupteur, soit dans un amphithéâtre d'anatomie qui lui étale, pourtant sous un aspect sévère, les merveilles de notre organisation, soit dans des entretiens où tantôt la licence, tantôt un esprit de révolte effréné prend le ton dogmatique , s'est senti tout à coup piqué du ver de l'athéisme. Quel changement dans son àme et sur ses traits qu'animaient tout à l'heure le coloris de la jeunesse, le feu des belles espérances, des nobles sentiments ! Que m'annoncent ce regard vague , et plutôt sombre que mélancolique , ce ton amer, plein d'un regret involontaire pour ce qu'il appelle la perte de ses illusions, ces décisions tranchantes, cet ennui qui le poursuit jusque dans la vie domestique qui lui offrait tant de scènes riantes, et où il portait un enjouement si pur? Je le vois cjul ciierche des consoinfions dans des

livres qui ont versé dans son Ame ce froid poison ; tout à la fois rebuté et persuadé des tristes dogmes de la philosophie de la sensation , il se dit tristement :

«Je vais où va mon intérêt du moment; « dans mon âme matérialisée, perdue à travers « mes organes, 11 ne se trouve plus que des ap- (c petits, et mon cœur ne sait plus qu'obéir à de « mornes calculs. Je ne tiens plus à personne , (( personne ne tient plus à moi que par fiction, (( que par un mensonge convenu , ou bien je u trompe quiconque est encore assez aveugle pour H m'aimer; j'ai perdu mon plus doux asile, celui (( de ma conscience; tu n'es plus, ô grand Etre, (f mon juge, mon censeur, mon appui, mon « confident intime, mon consolateur. J'ai formé (( un désert au dedans de moi ; je n'ai plus à te « consulter sur la loi de mes devoirs; je n'aurai (( plus cette force d'àme qui me les faisait bénir, « même dans leur sévérité, puisqu'ils émanent de (( toi. Si les hommes méconnaissent ce que j'ai « pu faire pour eux, s'ils me punissent, si je suis (( livré à la prison, à l'exil, si je suis en présence {( de l'échafaud , je ne pourrai plus me dire : la « mémoire de Dieu est plus fidèle que celle des (( hommes , son discernement plus sûr, sa justice

MÉDITATION DU SOIR. fi9

« plus miséricordieuse; le grain que j'ai inutile- « ment déposé sur la terre a germé à ses yeux. « Je suppose qu'après cette destruction de mes « sentiments moraux, il me reste encore des aC- K fections vives et passionnées; quand les êtres (( qui me les inspirent me seront arrachés, il me « faudra, dans le néant où mon esprit les plonge, « dévorer le néant auquel je me condamne. Oh! « qui me rendra Dieu? qui me rendra l'amour? (( qui me rendra la vie?» Jeunes adeptes du matérialisme (il en est encore, mais, je crois, en petit nombre), jeunes gens au front chagrin, à l'oeil cave, au rire amer, vous prétendez marcher librement vers le plaisir, vous marchez vers le spleen, vers tous les crimes qu'il suggère; car, de nos jours , il prétend relever le suicide par les attentats les plus monstrueux. Comprenez donc la vie, comprenez donc le bonheur en vous rapprochant du seul Cire qui donne l'un et l'autre.

Je me souviens d'une impression qui pourra paraître vulgaire, mais qui lit une profonde sensation sur mon Ame. Il j a dix ou douze ans que, dans un vignoble du iMàconnais, je liai conversation avec un vieux vigneron qui lisait la Bible au livre de Tobie. Comme le patriarche, il

70 CHAl'UKE IV.

reposait à l'ombre de sa treille et de sou fij^uier ; un rayon du soleil couchant versait une teinte de pourpre sur ses cheveux blancs ; quand la cloche du village vint à sonner l' Angélus, je vis un spectacle touchant , et qui reporta ma pensée vers le temps dont le vieillard relisait l'histoire. Un groupe encore assez nombreux , composé de ses fds, de leurs femmes, de ses petits -fils et arrière-petits-enfants, vint des champs ou des maisons voisines répéter en commun le salut à la Vierge et recevoir sa bénédiction; mais il y avait là des veuves et des orphelins. Que de tombes n'avait-il pas vu s'ouvrir pour les siens ! Combien de fois n'avait-il pas vu périr le labeur d'une année et de plusieurs années peut-être ! Quels jours d'horreur et d'impiété forcenée il avait traversés, lui si fidèle et si pieux! et puis les années de disette, les années d'invasion ! Jamais la bénédiction du soir n'avait manqué, et sans doute dans les mauvais jours elle avait toujours porté quelque soulagement, quelque espérance au cœur de la famille. Quand tout se fut éloigné, je voulais reprendre l'entretien. « Attendez, me dit-il, (( je n'ai point encore prié pour ma pauvre dé- (( funte (elle était morte depuis vingt-cinq ans); (( c'est pour moi le meilleur moment de la jour-

(( née, car lorsque je prie pour elle, qui n'en a « guère besoin, tant elle était bonne chrétienne , u je crois l'entendre là-haut qui prie pour moi. »

Couchez le vieux matérialiste sur l'édredon le plus fin, dans une chambre toute remplie de tableaux voluptueux ; brûlez pour lui les plus purs parfums de l'Arabie ; que de la chambre voisine des artistes d'élite fassent parvenir à son oreille délicate des sons mélodieux; que près de lui une ou plusieurs jeunes beautés, dont les charmes égalent la complaisance, le bercent mollement pour provoquer un sommeil difficile; je veux savoir si ses pensées auront le calme et l'exaltation facile de celles de mon vieux vigneron. Ses regards éteints ou sombres, ses impatiences querelleuses trahissent ses chagrins, ses ennuis; une note fausse, ou qu'il prétend telle, le met au supplice. Son insomnie qui se prolonge accuse les femmes qu'il avilit par des soins abjects. Qu'une toux importune survienne, il ne sent plus que le froid de la tombe; il éprouve à la fois la satiété de la vie et l'horreur de la mort.

Mais laissons de tels tableaux pour revenir à ce beau ciel qui m'illumine. Ma prière du soir vient s'unir à la prière du matin cpil s'élève de l'hémisphère du Sud; la pensée de Dieu unit les anti-

podes, et sans doute elle est aussi la chaîne de toutes les sphères, l'union de toutes les intelligences. La philosophie regarde en pitié et voudrait prendre sous sa tutelle les religions gros- • sières; et se détournant avec horreur de leurs usages barbares, de leurs festins atroces, elle voit un puissant moyen de communication avec les tribus les plus sauvages dans V adoration du grand Esprit^ devant lequel elles se prosternent. Mais ce n'est point à la philosophie même la plus sublime à tenter ce genre de conquêtes. La religion positive, la religion révélée en a seule la noble soif, la puissance et l'héroïsme. Toutefois la philosophie doit aujourd'hui marcher sur ses pas, car elle sait tout ce que le zèle religieux, transformé en fanatisme et couvert du bandeau de l'ignorance, a fait ruisseler de sang, et tout ce qu'il a élevé de bûchers nouveaux jusque dans les contrées où il venait éteindre les bûchers de l'anthropophagie et arracher des victimes humaines aux couteaux des prêtres mexicains. On est venu nous dire au xix^ siècle que la tolérance glace d'un souffle mortel le zèle religieux, et j'ai entendu regretter, même par des esprits élevés, mais tranchants, jusqu'à des temps d'une foi ardente où l'on égorgeait par milliers, par centaines de mil-

liers, ariens, albigeois, protestants, anabaptistes, mahométans dans la Syrie, indiens de la presqu'île du Malabar, juifs dans toutes les contrées, mais surtout en Espagne et en Portugal , maures et moriques, enfin la population presque entière du nouveau monde, sans compter une foule d'imbéciles, de fous, de savants malencontreux que l'on croyait ou qui se croyaient magiciens ou sorciers. Sans doute les ariens, les anabaptistes, les mahométans et les protestants eux-mêmes ont trop souvent procédé de leur côté par le brigandage, les supplices et les massacres; mais ceci ne fait que redoubler l'accusation contre les emportements du zèle religieux. .^

Pour moi, je sens avec délices combien la liberté des cultes, loi de mon pays, et qui va devenir la loi du monde, sort de l'Évangile même, aide à sa propagation , et ajoute un calme pur, un vaste épanchement de bienveillance au sentiment le plus exalté, le plus impérissable qui puisse remplir le cœur de l'homme. On le croyait mort dans les plus terribles années de la révolution , et on l'a vu se réveiller de lui-même avec un faible concours de l'autorité politique, et depuis se maintenir ou se réveiller encore malgré l'appui très - inconsidéré que lui prêta un gouverne-

ment qui rétrogradait jusqu'à la vieillesse de Louis XIV.

Que si quelque esprit austère ne voulait voir dans cette efTusion de mes pensées qu'un théisme vague, sans foi, sans consistance , de molles rêveries qui viennent moins du coeur que de l'imagination ou des j'éminiscences poétiques, enfin un optimisme suspect de penchants égoïstes et qui se ressentent d'un vieux levain du xviii" siècle , je leur demande en quel chapitre de l'Évangile ils ont appris à dénaturer ainsi les intentions, les sentiments les plus prononcés du prochain , à lui donner de si amers démentis, et si je ne serais pas en droit à mon tour de les accuser d'un zèle quelque peu pharisien? L'irréligion turbulente, railleuse et que la révolution a rendue homicide, a fait place, disent-ils, à l'indifFérence et au scepticisme, qui sont une autre mort de l'âme. H y a sans doute de l'exagération dans leurs plaintes , et eux-mêmes les démentent quand ils s'applaudissent de voir aux grandes solennités la foule se porter vers des églises trop petites et trop rares; mais enfin il est trop vrai que l'indifférence, soit religieuse, soit philosophique, attiédit nos sentiments, et que le scepticisme glace encore un trop grand nombre d'esprits. Eh bien, ce sont

précisément celte indifférence et ce scepticisme que je viens combattre, non avec la mission d'un interprète de la parole sacrée, m.ission qu'il est dangereux d'usurper, mais avec la conviction de toutes les vérités primordiales sur lesquelles repose la foi. N'est-ce pas ainsi qu'ont procédé Fénelon et Bossuet dans leurs admirables traités, l'un sur \ Existence de Dieu, l'autre sur la Connaissance de Dieu et de soi-même ? Il faut bien se garder d'imiter ce zèle moins religieux que politique qui, dans les dernières années de la Restauration , semblait substituer les pratiques aux croyances , qui se repaissait de conversions multipliées, apparentes et quelquefois scandaleuses, et qui envoyait par peloton, par régiment, des soldats qui ne songeaient guère qu'à l'emploi profane ou libertin de leur salaire. Quand l'édifice est miné, n'est-ce pas des fondements qu'il faut s'occuper d'abord?

Faut-il , pour ramener des fidèles au temple , border les avenues de fantômes effrayants , et en faire jaillir des flammes souterraines? frapper de terreur les habitants des campagnes ou du moins leurs femmes et leurs filles, tandis qu'on enseigne à la bonne compagnie les chemins les plus commodes pour faire son salut dans l'autre

vie et son cliemlii dans celle-ci ?Une terreur exagérée qui vous poursuit par l'atrocité et par l'éternité des supplices, et qui est illimitée par l'étendue des condamnations , finit par amortir, par éteindre la crainte même la plus légitime et la plus salutaire. L homme gangrené de tous les vices , le despote et le tribun sanguinaires sourient quand on leur parle des chaudières bouillantes de l'enfer, et disent : « N'y condamnez- (( vous pas l'enfant non baptisé coupable d'un « crime qu'il n'a point commis , d'un péché ori- (( ginel vainement racheté par le sang de Jésus- « Christ? Mon sort ne sera que celui d'un grand f( nombre des païens les plus sages qui ont donné « l'exemple de toutes les vertus : je vais m'unir à « Platon, à Marc-Aurèle. »

Il me suffit à moi de la crainte du Seigneur, d'une crainte qui se ressent encore du trouble de l'amour, de la crainte de lui déplaire^ d'être repoussé pour un temps indéfini de son sein paternel. Déjà la théologie incline vers des interprétalions moins sévères de l'Évangile contenues surtout dans une parabole. Ce n'est qu'à ce prix , j'en suis convaincu, que l'Eglise ou plutôt toutes les églises chrétiennes peuvent répai-er les pertes immenses qu'elles ont faites depuis le xYin*" sic-

de. Quoi! la justice humaine serait-elle devenue plus miséricordieuse que la justice de ce Dieu qui nous prescrit le pardon des offenses? Laisserat-on à la philosophie, à la jurisprudence, le privilège de dire : c'est moi qui suis charitable ? Nos codes admettent -ils d'autres fautes que les fautes personnelles, souffrent -ils la rétroactivité des peines? Punissent-ils les transgressions faites à une loi qui n'a point été promulguée et qui n'a pu être connue par la longue distance des climats et même des siècles où elle a été rendue? N'ontils pas rejeté les supplices atroces? la justice de la peine de mo«|^ n'est-elle pas elle-même mise en problème? c'est h la sûreté et non h la vengeance de la société que l'on pourvoit. Ce que l'on désire, ce que l'on veut amener avant tout , c'est la réforme du coupable. Le législateur, quand il adoucit des lois cruelles, n'est-il pas convaincu qu'il se conforme à la justice divine? Regretterat-on les législations pieusement barbares qui punissaient, d'après des procédures monstrueusement iniques, des erreurs ou des péchés contre l'Eglise ou contre les moeurs, par des bûchers, imitation anticipée des flammes de l'enfer?

Non , ce n'est ni éteindre ni alTaiblir la foi que de la rendre plus facile et plus abordable et que

d'en faire une soeur plus tendre de l'espérance et de la charité. Plus je médite, plus je jouis délicieusement de mon optimisme comme de l'hommage le plus religieux, le plus chrétien même que l'on puisse rendre à la Divinité, car c'est la loi d'amour qui est mon point de départ.

Ma petite théodicée, c'est-à-dire mes conjectures sur la justice de Dieu , peuvent paraître téméraires et peu canoniques; mais un fils n'est pas coupable s'il exagère la bonté de son père , et peut-on exagérer celle du Créateur, celle de l'Etre infini en perfection ? Les idées que nous nous formons de la magnanimité humaine sontelles suffisantes pour représenter la clémence divine? Mais on conçoit que l'Evangile ait laissé un voile mystérieux sur les peines et les récompenses de Fautre vie, car il s'agissait d'opposer un frein puissant non-seulement au crime, mais à la corruption profonde, inhérente au polythéisme, puisqu'elle descendait de son ciel même. L'Église catholique a dû prendre à la lettre des paroles menaçantes qui se trouvent cinq ou six fois obscurément jetées dans un livre où l'amour de Dieu et des hommes fait la parole de vie, et pourtant elle s'en est montrée un libre , judicieux et bienveillant interprète en détachant de l'enfer un

séjour d'expiation , un purgatoire où l'espérance et même l'amour vivent encore , liberté que les protestants lui ont amèrement reprochée. Pour moi , j'aime à penser que le purgatoire fera désormais bien des conque î es sur l'enfer et en resserrera de beaucoup les limites. L'Église grondera , mais ne détournera que faiblement la raison et le coeur d'une interprétation qu'ils sont forcés de suivre. Si c'est une erreur, je connais bien peu d'âmes tendres parmi les chrétiens et surtout parmi les chrétiennes qui n'en soient complices par leurs vœux. Est-il rien de plus beau , de plus touchant, de plus sublime que cette communication établie par la prière entre le séjour d'une pure félicité , celui des expiations et celui où nous-mêmes nous avons à supporter de si rudes épreuves !

Ce beau précepte de la prière pour les morts forme un des plus divins caractères de notre religion ; on ne voit ce précepte dans aucune autre, pas même dans l'islamisme qui, j^ourtant , se pose avec tant de fermeté sur l'unité de Dieu. Le Coran, si formidable dans les menaces qu'il ne cesse de répéter, tandis que l'Évangile y appuie peu et ne les présente guère qu'en termes figurés, le Coran ne veut pas que ceux qui ont glissé sur

le pont fatal pour tomber dans l'abîme, puissent s'en relever jamais.

Il me semble que rien n'a ctc fait pour nos sens, que rien n'est abordable à notre imagination soit dans les promesses , soit dans les menaces de l'Evangile. Pour nous les faire comprendre d'une manière positive, Dieu eût été forcé de changer notre nature. Il les tient sous un voile devant lequel nous devons baisser un oeil respectueux.

Pjthagorc , Platon et Virgile , qui ont conçu le système des expiations, n'y ont pas fait intervenir le secours de ces prières compatissantes, fraternelles, et qui renouent toutes les affections que la mort semblait avoir brisées. Quelle plus belle récompense ici-bas de la piété que de la faire profiter même à ceux qui ne sont plus! Les anges y viennent prendre part avec les saints. Intercédés par nous, ils deviennent intercesseurs auprès de Dieu. Voyez-vous cette vaste échelle tendue du ciel à la terre , et qui traverse peut-être plusieurs globes intermédiaires? Ceux qui en ont atteint les plus hauts degrés redescendent sur les ailes de l'amour pour venir en aide à ceux qui trébuchent. Mais il faut que chacun s'aide soi-même. Celui qui a créé, qui fait mouvoir l'univers et qui,

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peut-être en ce inoinenl, crée ou ordonne quelque univers nouveau; ce Dieu qui ne peut être en repos puisque l'activité est son essence, veut de l'action dans ses créatures, et ne peut être satisfait d'une contemplation stérile. Dieu ne nous a pas donné un bonheur tout fait , mais un bonheur à faire, et un bonheur plus grand à mériter. L'action^ aussi bien que l'amour et l'espérance, règne donc encore dans des lieux d'expiation ou d'épreuves nouvelles qui peut-êlre flottent sur nos têtes soit comme des astres où se réfléchissent les rayons du soleil , soit comme des soleils euxmêmes. L'action n'j peut être gênée par des supplices physiques qui ne conduiraient qu'à un désespoir impuissant et tenteraient l'âme pour le blasphème. Peut-être aussi une félicité graduelle règne-t-elle dans ces astres étincelants; peutêtre est-il aussi un état de transition pour les bienheureux; Jésus-Christ n'a-t-il pas dit : Il y a plusieurs demeures dans la maison de mon père.

Mais ce n'est pas le moment de me livrer à celte méditation vague où l'esprit veut se jouer, mais on marchant sur le bord des abîmes. J'avoue ({ue ce n'est pas pour moi un scrupule que de spiritualiser trop l'Evangile, le principe le plus I. 6

iuriîiiieux tic la plus haute spiritualité. II m'est presque impossible de ne pas remplacer par le remords, par des regrets cuisants, tous les supplices imagines ou même modifies par le Dante. On conçoit diflîcilement toutes ces flammes maté- 1 iellcs qui brûlent des àmcs privées d'un corps et ([ui ne l'attendent qu'à la résurrection pour le voir sans cesse consumer et renaître. A la place du poëte florentin , je n'aurais pas eu le courage de laisser dans les eufers Virgile, mon guide et mon bienfaiteur, Virgile, le poëte de la pitié chez les cruels Romains, et qui semblait venir préluder à la charité chrétienne. Je n'aurais pu même y laisser sans espoir ces deux amants dont la tendresse constante adoucit l'horreur de ces sombres lieux.

Pour rendre la félicité des justes et des saints plus complète , je ne craindrais pas d'en augmenter un peu le nombre et de donner un plus grand pouvoir h leur intercession; puisque leurs afiections les suivent encore dans un séjour d'où ils veillent sur nous, leur cœur ne doit-il pas être perpétuellement déchiré parla multiplicité de condamnations terribles et sans appel.'* Figurez-vous ime mère qui, admise au ciel , entendrait successivement condamner aux flammes éternelles ses

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fils, victimes peut-être de leur fidélité à notre faux point d'honneur, et ses filles victimes d'un amour malheureux qu'elles n'ont pu arracher de leur coeur. Il rae semble que je la vois pétrifiée à chacun de ces arrêts terribles : il y aurait donc une Niobé dans le ciel des chrétiens , ou plutôt il y aurait plus d'une Rachel pleurant ses enfants, non pas parce qu'ils ne sont plus, mais parce qu'ils sont condamnés à des peines éternelles.

Dites-moi si un système d'expiations plus ou moins rigoureuses, plus ou moins longues, ne vous paraît pas plus conforme, je ne dirai pas seulement à la miséricorde, mais même à la justice du Dieu ([ui dispose de toute l'éternité. Les jugements ab irato ne partent pas du ciel.

Saint Augustin et Pascal sont pleins d'effusion dans leur amour de Dieu ; ils l'expriment avec la grandeur de leur génie; ils en font une condition indispensable du salut ; et cependant je me trouble, je sens mon amour de Dieu ébranlé quand je les vois se servir du péché originel pour damiier une immense partie du geiu-e humain et presque toute celle qui a existé avant l'avènement du Christ. Même désespoir me poursuit cpiand le grand Bossuet lui-même replonge dans l'enfer les

enfants non baptises que le cardinal Sfrondalc avait voulu en tirer pour les placer dans les limbes, et quand il s'indigne contre la molle pitié du prélat. Massillon lui-même, malgré l'onction pénétrante de sa parole, me glace d'un stérile effroi dans son sermon du mauvais riche et dans celui du petit nombre des élus , qui augmente si terriblement la population déjà surchargée de l'enfer.

Pour moi, je suis convaincu que le christianisme n'a plus et même n'a jamais eu besoin d'une terreur qui désordonné l'âme j qu'il est appelé à faire encore plus de bien à la société humaine qu'il n'en a fait encore; que s'il est nécessaire pour diriger une civilisation naissante, il l'est encore plus pour contenir une civilisation superbe qui alFecte de méconnaître tout ce qu'elle nourrit encore de barbarie et s'en trouve bientôt victime. C'est de nos jours que le christianisme a le mieux montré combien sa puissance est indestructible. Les sarcasmes de Voltaire, qui venaient le frapper dans ses jours de mollesse et de tiédeur, étaient pour lui d'un elFet plus funeste que les supplices atroces ordonnés contre lui par les Césars^ dans ses jours d'enthousiasme et de ferveur. Dieu a voulu que des malheurs et des crimes

eirrojables suivissent de bien près la prédication matérialiste. Le christianisme est redevenu le port des belles âmes comme il l'avait été sous Néron, sous Domitien, sous Galère.

Le malheur a préparé les voies à ce nouvel apostolat. Ce ne sont pas les lévites seuls qui ont aidé à rebâtir le temple. Les plus utiles secours, ceux du moins qui ont eu le plus d'éclat, sont venus du dehors. La théologie a été moins consultée que le sentiment. L'imagination, qui ne jetait plus que de pâles étincelles et ne vivait plus que de métaphores abjectes et banales sous le règne et sous la dictée du matérialisme , a repris son vol d'aigle et en même temps ses couleurs brillantes et virginales. La raison contenue, mais non écrasée par la foi , est rentrée en possession de ses découvertes les plus sublimes en revenant aux données premières qu'elle tient de Dieu même. Les sarcasmes ont étéémoussés, broyés, réduits en poudre dans les faibles mains qui essayaient encore de les lancer. Ceux mêmes de Voltaire ont causé de la tristesse aux esprits qu'ils avaient longtemps remplis d'une joie licencieuse. La charité s'est réveillée sans être épouvantée ni du nombre des malheureux que la révolution avait faits, ni des vices de ceux qu'elle avait pervertis. Les

femmes ont repris avec sérénité, avec com^age , la mission desHélcne, des Clotilde, des Elisabeth, et, victorieuses du matérialisme, non-seulement parles impulsions généreuses de leur cœur, mais par les grandes actions que la révolution leur avait vu accomplir, elles ont marché sur la tête du serpent. L'éloquence et la poésie n'ont plus eu de pensée , n'ont plus eu de vie que pour seconder cette régénération ouverte par Chateaubriand et continuée par Lamartine. La liberté se plaçait sous l'invocation du Christ, ce patient destructeur des tyrannies qui avaient pesé sur l'univers romain.

Je le demande maintenant , est-ce la terreur, est-ce l'amour qui a produit cette glorieuse et sainte renaissance? La terreur! étions-nous pressés de l'aller chercher au ciel, au tribunal de Dieu même , lorsque nous avions tant de raisons d'en abhorrer le règne sur la terre? C'était en qualité d'affligés que le divin auteur du sermon sur la montagne nous appelait à lui et que nous nous précipitions dans ses bras miséricordieux. Nous osions croire que le sang qui avait coulé par torrents aux pieds de la hideuse statue de la liberté , avait été pour les objets de notre deuil le baptême du martyre. Les ministres de Dieu se

i^ardaient bien de repousser notre espoir : quelque part que nous eussions à les rencontrer, soit dans leur retraite obscure, soit dans nos temples seulement enti'ouverts, nous n'entendions de leur bouche que ces mots : Venez à moi vous qui plemez. V Imitation de Jésus-Christ, les œuvres de saint François de Sales, de Fénelon ou d»; sainte Thérèse nous étaient indi(|uées comme nos guides spirituels; nous recherchions avec avidité, nous goûtions avec délices ce pain céleste qui nous paraissait avoir été pétri par la main des anges.

Dans les dernières années de la Restauration, le zèle religieux suivit d'autres voies, des voies d'un autre âge, et ne lut ni prudent dans sa direction ni heureux dans ses efforts . Cependant cette cause était alors servie par des hommes auxquels on ne peut s'empêcher de reconnaître une grande puissance de talent. Qui ne vient nommer ici MM. de Bonald, de Maistre et l'abbé de La Mennais.'' Le premier, écrivain plein de goût et d'une noble élégance, et qui a laissé quelques traces lumineuses dans la région de la métaphysique, compromit trop la religion dans les intérêts d'une politique absolutiste, et lit un anachronisme de trois ou quatre mille ans en voulant

nous replacer sous le rcfrimc patriarcal. Je ne reprocherai pas seulement à M. de Maistre de s'être souvent abandonné à la colère la moins ëvanefélique; mais c'est le fond même de sa doctrine qui jette une profonde désolation dans l'âme. Sans parler du bourreau qu'il donne pour dernier arbitre à la société, il me semble que la fatalité du polythéisme grec n'offre rien de plus révoltant que le dogme de la réversibilité des peines qui poursuit de génération en génération les descendants du coupable. Quant h M. l'abbé de La Mennais, il est difficile de le réfuter aussi puissamment qu'il s'est réfuté lui-même, surtout pour ses dogmes ultramontains. Son génie ressemble à une comète égarée qui court d'un système solaire à un autre. Je me disais en lisant son Traité sur V Indifférence religieuse : que devenir? où nous cacher lorsque je vois ce prêtre éloquent me laisser en doute sur le salut du grand Bossuet^ défenseur des libertés de l'église gallicane, et sur celui du janséniste Pascal? Comme M. de La Mennais est allé depuis, dans ses Paroles d'un croyant beaucoup plus loin que Bossuet et Pascal , je suis complètement rassuré sur le sort de ces deux pères de l'Église; mais un tel exemple doit avertir les chrétiens et les frères de

ne pas se damner réciproquement avec tant de facilité.

Après cette dissertation où j'ai été conduit à regret , mais qui m'a paru nécessaire pour expliquer et justifier mon optimisme religieux , je le laisse voguer à pleines voiles. Ma rêverie, même en se promenant dans des climats et des âges lointains, semble participer du calme de cette nuit étoilée. Tout à l'heure j'entendais encore les bruits mourants de la ville voisine mêlés à des sons rustiques pleins de joie; maintenant tout se tait, tout est recueilli dans l'admiration, excepté ceux qu'un sommeil délectable soulage des fatigues du jour, et ceux qui s'enfoncent dans les calculs de l'avarice ou méditent la fraude et le crime. Je n'entends plus que le chant du rossignol qui tantôt me fait soupirer et tantôt me réjouit et m'exalte , tandis qu'il ne veut qu'amuser sa compagne et ses petits; mais je suis encore plus ému en écoutant à quel([ue cent pas la voix de ma femme et de mes deux fils. A leur paisible joie , au silence qui succède , je reconnais que les magnificences du ciel leur inspirent le même ravissement; et moi je sens mes yeux humectés de douces larmes en pensant qu'après avoir admiré Dieu daîis la splendeur de ses ouvrages et

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