‹ Testament philosophique et litteraireChapitre 7 sur 21 · CHAPITRE IV. MÉDITATION DU SOIK · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV. MÉDITATION DU SOIK

des mondes , je radmlreral encore dans un cœur pénétré de toutes les vertus tendres et religieuses, et dans de jeunes coeurs qui leur sont tout ouverts comme le calice des llcurs l'est à la rosée bienfaisante d'une belle matinée. '

L'auteur combat le matérialisme. — Il examine les prétentions (les philosophes de cette école à l'ordre , à la clarté , à une langue bien faite , au calme philosophique , au mépris de toute hypothèse , à une certitude appuyée Sur des faits positifs et sur des sciences physiques. — Il réfute successivement toutes ces prétentions. — Il relève la confusion qu'ils font sur le mot exister. — Existe-t-on réellement quand on ne sent pas qu'on existe? — Les forces occultes auxquelles ils ont recours ne sont autre chose que le hasard. — Tout leur effort d'invention consiste à ressuciter les atomes de Démocrîte et d'Épicure. — Le mol d'atome est une absurdité logique. — Excessif ridicule de la manière dont Diderot fait voyager, à travers l'espace, les organes, ou plutôt les parties d'organes, pour se joindre et former une organisation complète. — Examen d'une autre hypothèse des athées , c'est-à-dire des métamorphoses successives qui font passer tel madrépore , tel poisson , tel amphibie, tel singe à l'état d'homme. — Les matérialistes ont-ils raison de se prévaloir de la certitude de leurs connaissances physiques? — Réfutation de cette hypothèse par le système et les procédés de Cuvier pour la recomposition des animaux perdus. — - Mêmes absurdités suivent le panthéisme. — Le dieu de Spinosa est tout aussi passif (pie les dieux d'Epicure; il est encore plus sourd et plus aveugle. — Il veut être tout et n'est rien. — Considérations morales sur les effets de l'athéisme.

Le véritable antagoniste de roptimisme religieux, c'est le matérialisme moderne; je dis mo-

deriic, car celui des anciens marchait moins droit à l'athéisme , si j'en excepte Epicure et son école. Vojons si c'est un adversaire dangereux. Voici ses prétentions; j'examinerai jusqu'à quel point il les justifie. •'

Le matérialisme se pique de clarté. Ce n'est pas seulement au raisonnement qu'il s'adresse, c'est II l'oeil, c'est à la main, et il obtient une évidence palpable. Il ne peut supporter le vague; il procède du connu à l'inconnu, il veut une langue correcte, précise, analytique. Ce qu'il nous reproche le plus , c'est d'avoir recours aux hypothèses, et il ne s'en permet jamais. Il se garde bien de nous embarrasser dans les ténèbres et les épines de la métaphysique; c'est pour lui une science qui n'a pas plus de réalité que la nécromancie; mais, en revanche, il a toutes les sciences physiques à sa disposition. Les matérialistes peuvent démonter toutes les pièces de l'esprit humain comme celles d'une montre, et remettre tout à sa place; cette mécanique est si simple, qu'elle peut même se passer de géométrie. Ont-ils recours à la chimie; les idées, les raisonnements, les systèmes, les vices et les vertus viennent se fondre dans leur creuset et retourner à leurs premiers éléments, qui ne sont qu'au nombre de

deux : sensation pour V entendement j intérêt personnel pour la volonté.

Expliquons-nous d'abord sur la clarté qu'ils s'attribuent : ils parlent évidemment une langue différente de la nôtre, ou plutôt ils torturent celle dont nous faisons usage, et nous allons voir qu'ils ne se font entendre qu'à force de contradictions. Prenons pour exemple le mot nature substitué au mot Dieu; ce qui signifie pour nous la création est pour eux le créateur. Mais qu'est-ce qué'la nature? c'est, d'après eux-mêmes, la matière brute et inintelligente ; c'est avec cette masse en désordre qu'ils vont se charger de créer tous les êtres intelligents. La matière, disent-ils, est un être nécessaire qui agit par nécessité; le mouvement entre dans son essence; il est aussi nécessaire qu'elle-même, d'où il suit que nous ne pouvons concevoir aucun être en repos ni même en repos relatif : je ne puis donc dire : cette tour est immobile, et le bateau que je vois ne l'est pas. La matière, ajoutent-ils, suit des lois fixes, invariables; comment se fait-il qu'elle ne produise que des effets variables h l'infini .'* Ainsi, tout dans la nature est nécessaire et rien ne l'est. Le mouvement est nécessaire, et pourtant aucun être ne se meut par lui-même, car ils n'admettent

ni liberté ni spontanéité. Les êtres organises n'eu ont pas plus que ceux qui ne le sont pas. Tout est mû;, mais rien ne se meut par soi-même; voilà des elFets, cherchez la cause.

Je parle ici de l'athéisme, tel qu'il fut présenté au milieu du xviii® siècle par le baron d'Holbach, dans le Système de la nature, ou plutôt par Diderot , son précurseur, son prophète et son puissant collaborateur. On va me reprocher de rendre ma réfutation bien commode en la dirigeant contre un livre tombé, décric, mortellement ennuyeux , sauf ({uelquos enluminures qui viennent le ranimer parfois. Tel qu'il est, c'est encore l'ouvrage colossal de l'athéisme, pyramide renversée dont le sommet touche la terre. Le baron d'Holbach n'était pas doué d'une grande vivacité d'imagination. Quand Diderot s'impatientait de la marche lourde de son collègue, il allumait ses fourneaux pour forger de l'enthousiasme, et se trouvait forcé de donner de l'intelligence, une grande étendue de combinaison, et même de la bonté, de la justice, à cette nature qui , tout à riieure, a\ait été déclarée brute, sourde, aveugle et stupide. Il lui adressait des hymnes , et , d'un ton d'inspiré , il criait aux mortels de se prosterner tievant sa déesse. Les

hommes, disait-il, ne sont malheureux que parce quils s éloignent de la nature. Etrange reproche ! les hommes peuvent-ils s'éloigner de la nature qui , dans ce système, agit sur nous par des lois nécessaires? Puis il s'emportait contre les exaltés, les simples, les fourbes, et surtout contre les prêtres et les rois qui se font une étude de violer et de nous faire violer cette bonne et inoffensive nature. On sait jusqu'où il porta la fureur de ses imprécations; et lorsqu'il propose ai étrangler le dernier des rois avec les boyaux du dernier des prêtres , ne vous semble-t-il pas entendre un des épouvantables sacrificateurs de lygS?

Diderot n'avait- il pas bonne grâce de reprocher h tous les adorateurs de Dieu, de l'intolérance et de l'inhumanité? Plusieurs de ses contemporains ont voulu en faire un bonhomme, mais ils auraient du convenir qu'il était ivre quelquefois; il ne faut pas l'être de sang. Revenons au calme philosophique tlont un tel souvenir m'a écarté sans qu'on puisse m'en faire un reproche. Les matérialistes, comme je l'ai dit, se font une loi de procéder du connu h l'inconnu; et pour tenir parole, ils commencent par le chaos que les uns débroulllciil , Dieu sait comme, et que les autres laissent se débrouiller de lui-même;

car ils sentent bientôt qu'ils sont un peu gauches pour cette opération. Ils conviennent que l'essence de la matière est inconnue, impénétrable; ils la connaissent seulement par quelques-uns de ses actes; nous sommes plus avancés qu'eux, non certes sur l'essence de la matière, mais sur l'âme qu'ils nous refusent, car nous la connaissons notre âme, et par ses attributs, et par ses opérations qui forment la première et la plus inéliranlable de nos certitudes. C'est nous seuls qui montons de ce que nous connaissons le mieux et de la manière la plus intime, la plus directe, la plus constante, à ce que nous connaissons moins directement. Nous pouvons dire à chaque homme : N'est-ce pas là ce que vous éprouvez?

Les athées rejettent non-seulement la langue des sages , tels que Descartes , Mallebranche , Leibnltz, Clarke, Pascal, Bossuet et Fénelon , mais, pour tout dire, le langage humain; de leur propre aveu, leur langue est encore à faire; c'est un jargon livré au caprice et au non-sens de chacun. Vojons-nous un corps en repos (car il faut bien admettre un repos relatif), nous disons : ce corps est en repos; mais lis disent, eux : ce corps est en effort pour vaincre la résistance d'un corps qui empêche son mouvement. Ce corps est

in nisu. Il y a action de Vun, réaction de l autre; ainsi le repos nest autre chose que le mouvement. Comprendra qui pourra cette barbarie pédantesque. Ils disent de même : C'est le mouvement général qui cause le mouvement pai^tlculler du corps y et c est le mouvement particulier du corps qui cause le mouvement général. Ainsi , comme l'observe un critique aussi judicieux que profond, l'abbé Bergler, « la cause produit Vef- ^<-fet, et V effet à son tour produit la cause; cest i< comme si l'on disait : le père engendre le jlls et u lefds engendre le père. » Continuons à visiter au hasard les Impropriétés d'une langue qui, suivant eux, est analytique par excellence.

La matière, disent ses apôtres, existe nécessairement et de toute éternité; autant de mots, autant d'erreurs, autant de confusions de langage. Qu'entendez -vous par exister? J'existe , moi, j'en ai le sentiment et la certitude. La matière déclarée par vous-même inintelligente, inanimée, a-t-elle cette certitude, ce sentiment? Entendez-vous confondre deux modes d'existence si dissemblables, dont l'un est la vie, et dont l'autre est la mort? Ne disons-nous pas de l'homme qui a cessé de vivre, il n'existe plus? La matière inanimée n'a qu'une existence relative pour les

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êtres {jul vivent, sentent et pensent; elle n'est rien en elle-même ni par elle-même, elle équivaut au néant. N'est-il pas singulier que VEtre éternel qui existe par soi et de sa pleine puissance, se trouve précisément celui qui ne sait pas qu'il existe? Ce qu'il y a de certain, c'est que s'il n'y avait point d'êtres doués de vie, la matière inanimée serait comme n'existant pas. Mais pourquoi existe-t-elle nécessairement lorsqu'aucun des êtres qui la composent n'est, de votre aveu, nécessaire, que tous sont contingents et périssables .^ Vous me dites que la matière change seulement de formes; voilà ce que je ne puis concevoir, puisque, suivant vous, elle agit d'après des lois fixes et invariables. D'où lui viennent ces changements? elle ne dépend d'aucun être, elle ne peut les opérer par sa volonté, puisqu'elle n'a point de volonté. Mais, dites-vous, ils proviennent du mouvement qui est son attribut nécessaire, supposition toute gratuite et qu'il est aisé de confondre; admettons-la, toutefois, sans nous engager dans une discussion trop longue. Vous dites que la matière suit des lois fixes et invariables. Qu'est-ce que des lois faites sans législateur, et qui ne sont le produit d'aucune volonté, d'aucune intelligence? D'où savez-vons

qu'elles sont fixes et invariables , vous qui ne pénétrez pas l'essence de la matière? Admettons-le; h quoi s'appliquent ces lois? C'est, ditesvous , au mouvement c|ui lui est imprimé; donc il ne peut produire c^ue des effets fixes et invariables comme ses lois ; et pourtant tout le contraire arrive. Pourcj[uoi, maintenant, dites-vous qu'elle est éternelle? Ici vous laites un cercle vicieux, et vous me répondez : c est parce quelle existe nécessairement. Mais nous venons de prouver qu'un tel mode d'existence , non senti , équivaut au néant; ainsi ,- c'est le néant, ou quelque chose de semblable, cjui a tout produit de toute éternité, et qui ne cesse de changer et de produire, sous des formes infiniment variées, tout ce qu'il a produit d'abord par les lois fixes et invariables d'un mouvement nécessaire. Ce qui ne vit, ni ne sent, ni ne pense, a produit ce qui vit, sent et pense. C'est toujours le néant producteur.

Vous voyez que, dans les principes fondamentaux du matérialisme, le mot de néant est assez mal éludé; réussissent-ils mieux à éviter le mot de hasard? ils le repoussent avec fierté! Ce sont des esprits trop scrupuleux, trop positifs, pour employer un mot vide de sens. Comment donc

le remplacent-ils? c'est par celui-ci : les forces occultes de la matière. Si un homme armé d'un fusil chargé, et dérangé pr,r un choc imprévu, a tué son ami, son frère qu'il no voyait pas près de lui, nous disons qu'il l'a fait par hasard. Que l'on dise : il l'a fait par les lois occultes de la matière, avons-nous rien changé à la pensée? ne reste-t-il pas toujours le sens qu'il l'a fait sans volonté, sans discernement? Dire que le soleil ou que l'homme a été formé par le hasard, ou par les forces occultes de la matière , n'est-ce pas toujours dire qu'ils ont été formés sans volonté, sans discernement et par hasard.

Autre exemple de la pureté et de la clarté du langage des matérialistes, et je finis par celui-ci; il est certes bien digne de terminer la liste. Savezvous d'où vient la sensibilité physique? Cest de V opposition des forces vives aux forces mortes ; les premières prennent le dessus sur les secondes, et détruisent les obstacles qui empêchaient un corps de sentir : et voilà une substance animalisée. Concevez-vous très-bien un corps dont quelques parties veulent naître et font de grands efiTorts pour s'animaliser, tandis que d'autres parties, qui prennent goût au néant, combattent de toutes leurs forces pour rester mortes?

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Mais voici une difficulté à laquelle les matérialistes n'ont pas pensé. N'est-il pas à propos qu'un bloc de marbre, pour devenir un animal, se pourvoie d'organes? Il faut ici que les forces vives se donnent un étrange mouvement , et que les forces mortes ne soient pas trop rebelles. Les premières manqueront souvent leur coup quand il s'agira de former i'oeil , l'oreille, un cerveau, un estomac. Heureusement Diderot se charge d'une opération si difficile; voici une idée de son système dans son Interprétation de la nature.

Figurez -vous un océan immense de moelle, de bile, de chvle, de sang;, de lait, de fils qui n'aspirent qu'à se changer en nerfs, en muscles et d'os déjà formés avant que le règne animal existe. L'attraction ou les affinités chimiques conduiront toutes ces parties , non-seulement vers leurs analogues, mais vers celles qui doivent les soutenir, les corroborer, les environner. Malgré des chocs sans nombre , elles sauront bien reconnaître ce qui leur convient, éviter ce qui leur est contraire. Je vois déjà naître des pieds, des mains, des ailes, des nageoires > des trompes, des cornes, et même des parties plus délicates et plus compliquées, telles que des yeux, des oreilles, des coeurs, des cervelles, des estomacs. Des mem-

bres et des organes ainsi formes se mettront à la recherche de ceux qui leur conviennent et peuvent s'assortir. Quand un tout sera formé, la vie et la sensation, avec ses modes divers, souffleront sur ces corps et viendront perfectionner ces ébauches.

Je ne puis concevoir comment une création de cette sorte a pu s'arranger facilement dans la tête de Diderot ou plutôt dans celle de Démocrite , d'Épicure et de Lucrèce qui peuvent réclamer l'honneur de l'invention. Il me semble qu'il faudrait nous faire fabriquer un cerveau tout nouveau pour pouvoir comprendre cette manufacture d'organes qui, sans intelligence, sans lois, sans direction, sans surveillance, fonctionnent à eux tout seuls , et un million de fois mieux que l'ouvrier le plus intelligent, que dis-je! que le plus habile mécanicien, qu'Archimède, New^ton et Watt ne pourraient le faire. Comment subsistent-ils sans les humeurs, les aliraients qui doivent les sustenter, sans les nerfs, les veines, les artères, les muscles qui leur donnent l'action. Le premier choc ne suffit-il pas pour les dissoudre, et combien n'en auront-ils pas à essuyer dans cet état d'ébranlement, defeiinentation, d'cbullition universelle dont la mer la plus furieuse, dont le

volcan le plus formidable ne pourraient nous donner qu'une idée très-imparfaite. Supposons un œil tout formé, chose absurde s'il est privé du secours et des aliments qu'il reçoit d'autres parties du corps. N'ctes-vous pas effrayés, par exemple, du voyage d'un oeil qui cherche nonseulement sa case, mais ses aliments, ses supports ; de ce frêle cristal heurté par tant de corps? Pour faire ce voyage, il faudra qu'il attende un autre oeil , son semblable , afin que tous deux puissent se placer en même temps de l'un et de l'autre côté d'une boite osseuse qui viendra de je ne sais d'où, et aura des cavités toutes prêtes à les recevoir; mais il faudra de plus que les oreilles, les narines soient du voyage et arrivent en même temps sans encombre au rendez-vous ; joignez-y l'appareil des autres sens internes ou externes ((ui logent dans la tête et viennent y correspondre. Plus j'avance, plus je reste épouvanté du nombre immense d'organes et de parties d'organes qui doivent faire en même temps le voyage et arriver à la même minute pour commencer leur action simultanée et recevoir l'étincelle de vie, car l'estomac , par exemple, ne peut s'arrêter en route; n'est-il pas le père nourricier du cerveau, n'exerce t-il pas sur lui une action dont

les matérialistes triomphent? Encore faudra-t-il songer aux moyens de perpétuer les races et de former à la fois dans toutes les espèces, et par le moyen des lois occultes de la matière, deux sexes différents. Ce même hasard sera encore chargé de faire qu'ils s'aiment, s'attirent et s'unissent; il accomplira partout, jusque dans les races les plus faibles ou les plus féroces, les prodiges de l'amour maternel, en y joignant, au moins pour notre espèce et pour quelques autres, la protection puissante et continue de l'amour des pères.

Épicure qui ne connaissait ni attraction ni affinités chimiques, a cru faire un trait de génie en armant d'un crochet les atomes de Démocrite, c'est-à-dire des corps ou corpuscules qui n'ont point de parties suivant l'étymologie même du mot. Belle découverte! Où sera donc le support de ces crochets? Je demande maintenant si les lois de l'attraction et des affinités chimiques ne sont pas révoltées d'une si monstrueuse hypothèse. Ainsi les athées n'invoquent les connaissances physiques, f[u'ils prétendent être leur unique point d'appui, que pour en bouleverser les données les plus palpables.

Les matérialistes ont la bonne foi d'avouer (jue ces opérations sont un peu difficiles pour la na-

tLire qui n'j volt goutte, et conviennent qu'il est possible et même vraisemblable que, pendant plusieurs siècles ou plusieurs centaines de siècles, elle s'y prenne fort mal et ne produise que des monstres. Mais enfin elle entre dans une voie plus régulière et s'y maintient. Mais pourquoi s'y maintient-elle? La comparerez-vous, elle qui reste stupide, à un auteur qui après avoir mis la dernière main à son ouvrage, n'y veut plus toucher soit par satisfaction, soit par lassitude*

Que si , pour éviter ces difficultés qui vraiment me paraissent assez sérieuses , vous recourez à une création par des germes, je vous vois plus embarrassés que jamais; car ces germes sont les mêmes animaux en petit, et la cohésion de leurs organes microscopiques ne sera pas plus facile quand le plus léger souffle ou qu'une très-faible masse suffira pour les disperser et les dissoudre. D'ailleurs, comment se développeront-ils? Quelle mère les portera dans son sein? Quel lait les nourrira? Comment supporteront-ils un air vif et glacial qui pour eux serait la mort? Qu'ils sortent miraculeusement de l'état d'embryon, votre embarras redouble, et surtout (juand il s'agira de former l'espèce humaine; comment l'enliuit qui ne voit pas et reste si longtemps

dans un état de faiblesse inconnue aux autres animaux, pourra-t-ii se soutenir et se défendre? C'est à qui rejettera , à qui dévorera un être qui ne paraît encore que le rebut de la nature et qui doit cependant marcher comme le roi du séjour où il est confiné.

Il faut être de bonne foi , la difficulté que je présente et sur laquelle l'ingénieux Fontenelle a insisté pour en faire l'une des preuves de la nécessité d'un créateur intelligent, a fort embarrassé les matérialistes et les a jetés dans un système très-singulier de métamorphoses pour arriver dé degrés en degrés jusqu'à l'homme. Ne croyez pas que ce soit dans l'intention de rendre hommage à sa nature ; ils vont nous dresser un arbre généalogique peu flatteur pour notre vanité. L'humilité matérialiste ne nous épargne pas l'abjection. Ce système diffère un peu suivant les données que la physique et l'observation fournissent à leurs cosmogonies; mais, en général, ils aiment à partir du simple pour arriver au composé. Dans cette méthode, l'huître leur convient. Tel de ces madrépores, favorisé par des circonstances qu'on n'explique pas très - bien , est devenu un petit poisson, puis un poisson assez respectable , puis un amphibie, lequel, des-

cendu sur la terre , s'y sera trouvé bien , se sera défait de sa nature amphiJjie et sera devenu un singe, un orang-outang : de là, l'homme. Je comprends mille fois mieux les métamorphoses d'Ovide; car le poëte fait intervenir un pouvoir intelligent et doué d'une puissance pour laquelle tous les prodiges ne sont qu'un jeu. Ici le principe qui opère ces métamorphoses m'échappe tout à fait; l'ordre du monde tel que nous le contemplons est bien loin de nous le faire découvrir, ou plutôt il dément ces chimériques et viles hypothèses. Nous voyons les huîtres rester fidèlement à leur poste et sans se déranger d'un pas pour s'élever à un degré plus haut dans la création. Les singes, que leur organisation physique semble en plusieurs points rapprocher de l'homme , qui communiquent avec lui et en reçoivent souvent une sorte d'éducation, se contentent d'en rester l'ignoble caricature. Les métamorphoses de nombreux insectes ne peuvent fournir la moindre induction aux inventeurs de celles-ci. Des amours des papillons et d'autres insectes ailés naissent des vers qui , après avoir passé à l'état de larves, de nymphes, de chrysalides, deviendront ailés comme leurs pères. Mais n'est-il pas tout simple qu'ils revien-

nenl à Ja même nature et que leur organisation contienne le premier germe de celle à laquelle ils sont appelés ?

Tout système d'organisation a une fin spéciale et ne peut convenir à aucun autre. Quoi ! pouvez-YOUs concevoir qu'un herbivore devieinie Carnivore; qu'un taureau , par exemple , change sa nature contre celle d'un lion ou d'un tigre, puisqu'il faudrait que tout changeât dans le système de sa dentition et de son quadruple estomac; et concevriez-vous qu'un poisson qui n'est pas né de la classe des amphibies pût acquérir avec le temps le moyen de marcher sur la terre, de se passer de l'élément dans lequel il a toujours vécu, et concevriez-vous qu'un ovipare devînt vivipare, qu'un hareng devint un puissant mammifère, et que tout mammifère put devenir un homme malgré les énormes dissemblances de leur organisation? Mais ce n'est pas à moi à traiter ces questions de physiologie, quoique le plus simple bon sens suffise pour les résoudre.

L'immortel Cuvier n'a-t-il pas démontré, avec la plus parfaite évidence, l'unité de système qui règne dans l'organisation de chaque animal.'* Qu'aurais-je besoin de m'appuyer ici de ses paroles, puisqu'il doit à cette lumière une décou-

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verte qui le fera nommer le Christophe Colomb des naUiralistes , celle d'un monde antérieur perdu , enfoui et disséminé dans les entrailles de la terre. Pour recomposer les membres épars de tant de puissants animaux qui ont précédé sur la terre le règne de l'homme, de l'être pensant, il a cherché les voies du Créateur, qui a tout mis à sa place avec mille fois plus d'intelligence qu'on n'en pourrait trouver dans le poëme le plus parfait. C'est là le dernier coup de massue pour tous les faiseurs de créations ou de métamorphoses fortuites. Quinze jours avant sa mort, je l'entendais développer encore une fois ce système ou plutôt cette démonstration mathématique , avec une lucidité et une force toujours croissantes, et je jouissais au fond de mon âme de la confusion ([ue devaient éprouver les froids et misérables contempteurs des causes finales , s'il pouvait en rester dans cette enceinte.

Pourquoi sommes-nous privés aujourd'hui du plaisir de voir ces métamorphoses grotes([ucs? Les athées nous répondent tantôt que le globe s'est refroidi, tantôt que la masse des eaux a diminué, enfin que le chaud ne se combine plus si heureusement avec l'humide, comme si les êtres animés pouvaient tirer de ces circonstances la fa-

culte de changer ou de modllicr leur nature à volonté , et de se faire une organisation toute neuve. Les athées sont condamnes à rester dans les langes de la physique ancienne. Il leur faut le monde aquatique de Thaïes , les atomes de Démocrite , qui n'a jamais dû plus rire qu'en les créant, et enfin la puissante ressource de remplacer l'intelligence suprême par la putréfaction. Ne plaisantez pas, vont-ils me dire : la putréfaction produit encore les mêmes effets sous vos yeux. Nous lui devons des créations spontanées qui surpassent infiniment en nombre toutes les espèces connues; et ils ne manquent pas de les présenter comme le dernier effort d'une nature appauvrie qui autrefois était assez forte pour créer des mammouths et tous les animaux de grandeur colossale qu'on ne retrouve plus aujourd'hui que dans les entrailles de la terre. Les voilà qui nous lancent dans le monde microscopique , et se présentent eux-mêmes comme des créateurs, en agitant un verre d'eau croupie ou même assez claire. Le microscope leur a fait découvrir diverses sortes d'animalcules dont ils se prétendent les pères, mais dont ils ont été tout au plus les accoucheurs; mais leur existence n'a-t-elle pas précédé le mouvement? Le microscope a-t-il la

puissance de nous faire découvrir leurs germes? et déjà je vois que des naturalistes célèbres ont découvert les germes de plusieurs et distingué des sexes entre eux. Voilà précisément ce qui est arrivé dans le règne végétal pour la classe que Linnée a nommée cryptogame. La science , plus avancée, a découvert les germes de plusieurs de ces espèces dont les unions restaient inconnues, telles que diverses espèces de champignons. Au reste, on n'entend pas dire qu'il uj ait qu'un mode de génération uniforme pour ces insectes, qu'il n'y ait point d'hermaphrodites parmi eux comme dans la classe la phis nombreuse des végétaux , qu'ils ne puissent se reproduire comme eux et comme les polypes ou les pucerons par bouture ou par séparation de parties ; mais toujours il faut remontera la création première d'un ou de deux individus.

Voici une belle occasion pour se rejeter dans le panthéisme, très-mauvais poste assurément, mais plus tcnnblc que l'athéisme direct qui marche, tête haute, d'absurdités en absurdités. Les matérialistes font eux-mêmes une de ces métamorphoses qu'ils aiment tant, lors(}ue d'athées ils se font panthéistes; mais ils ne se piquent pas d'y suivre des transitions et se précipitent dans un

autre extrême. Tout à l'heure ils ne voulaient pas reconnaître un seul Dieu, maintenant ils nous jettent les dieux à la tête comme des grains de sable. Ce grain de sable, nous disent-ils, ne le méprisez pas; peut-être n'a-t-il pas, en ce moment, vie y sensation et pensée ; mais il est trèssusceptible de les acquérir : c'est une intelligence qui dort et qui attend l'heure de son réveil. Mais d'autres vont plus loin; Hobbes, l'un des chefs les plus sombres de l'athéisme, admet que l'on puisse sentir sans organe. Il y a peu d'années que j'ai entendu soutenir à un médecin que le mouvement était une sensation; or, tout est mouvement , donc il n'est rien qui n'éprouve de sensation. Maintenant Hclvétius , Condillac et Tracj ont dit que sentir c'est penser; donc, tout pense dans l'univers; or, si c'est le privilège de toutes les parties et des phis imperceptibles parcelles , il n'est pas possible de le refuser au tout. Nous retrouvons ainsi le Dieu de Spinosa, que d'Holbach et Diderot avaient mis à la réforme comme trop intelligent, quoiqu'en vérité il ne le soit guère. Spinosa le prive de liberté, et je ne connais rien de plus inexorable que la nécessité telle qu'elle est présentée par ce ténébreux métaphysicien. Le grand tout voit le

mal et ne peut lempêcher; li n'est ni sourd ni aveugle , mais il peut regretter de ne l'être pas; il n'est intelligent que pour sentir son impuissance, ce qui lui fait un sort assez misérable; c'est une mauvaise plaisanterie que d'appeler Dieu un être ainsi garrotté : il n'est pas plus dieu que le Grand Mogol , gardé h vue dans son palais , n'est souverain des Indes sous la domination des Anglais. Je ne puis concevoir que le Dieu de l'univers soit rendu compréhensible par les soins de l'incompréhensible Spinosa. Au moins, disent les matérialistes, nous avons un Dieu qui , étant matériel, peut avoir action sur la matière , tandis que votre Dieu, pur esprit, ne peut ni l'avoir créée ni l'avoir coordonnée, ni la détruire. Nous répondons qu'il est le Tout-Puissant, qu'il est le seul être nécessaire, qu'il est indépendant, puisque rien ne préexiste à lui. Nous ajoutons que pour l'intelligence suprême le monde est purement phénoménal; et lui refusera-t-on le pouvoir de créer des phénomènes, des apparences ? Nous usons de la maxime : Qui peut le plus peut le moins j les athées et les panthéistes usent de l'étrange maxime : Qui peut le moins peut le plus. Nous disons : Le seul être à qui appartient la vie, de toute nécessité, peut !a dispenser à d'autres êtres, et dans la I. 8

mesure qui lui convient. Les matérialistes disent : Ce qui ne vit pas , ce qui n'a pas le sentiment de la vie, peut la communiquer par certaine impulsion qu'on ignore. Les panthéistes rejettent un Dieu qui commande à la matière, ils veulent un Dieu à qui la matière commande. F^otre Dieu , nous disent-ils, Jia point d'organes; que peut-il avoir de commun avec les êtres organisés? Ici je ne puis m'empêcher de vous trouver plaisants : quelle idée voulez-vous que je rac fasse des organes de votre grand tout .^ est-ce que je puis me les figurer? peut-être s'en passe-t-il aussi bien que les pierres et les métaux , auxquels il vous plaît quelquefois d'accorder, du moins en puissance, la vicy la sensation, et la pensée peut-être. Oui , sans doute, notre Dieu ne peut se présenter à nos sens, à notre imagination, sous aucune figure; mais tant que je sentirai que ma volonté , c'està-dire mon âme , commande à mes mains, à mes pieds , je sentirai également qu'un Dieu toutpuissant par la nécessité de ses attributs et l'infinité de son intelligence, peut, non-seulement commander à la matière, mais créer et dissoudre ce qui n'a qu'une existence relative et phénoménale, comme le dit fort bien la philosophie de Kant et de Fitche.

Incompréhensible ! voilà l'anathème dont nous frappent les matérialistes qui s'érigent en fils de la lumière. Est-ce que les faits physiques les mieux observés, ou qui sont démontrés géométriquement, ne nous rejettent pas tous dans l'incompréhensible, ou du moins dans ce qui échappe à nos sens, à notre imagination, tel que la divisibilité à l'infini de la matière et la gravitation de ces corps qui , sans point de contact et sans autre intermédiaire que le vide , s'attirent h d'effroyables distances et peut-être h des milliards de lieues? Savez-vous ce qu'il y a de plus incompréhensible, ou plutôt de plus impossible? ce sont ces atomes dont vous êtes forcés de faire encore un usage honteux ; ce sont ces corps ou corpuscules que vous dites sans parties, comme si un corps ou corpuscule pouvait rester sans parties ou sans divisibilité!

La physique s'occupe de temps en temps de chercher un dieu matériel qui ait au moins la puissance de régler l'univers. 11 y a plus d'un demisiècle que les savants avaient une grande foi au phlogistique; quelques-uns lui ont reconnu toutes les qualités nécessaires pour créer l'ordre que nous voyons et en ont fait un dieu; mais il a été bientôt renversé par le calorique de Lavoisier (qui

1 i a CHAPITRE V.

n'csl pas trop compréhensible). Eli bien, ce dernier a dû hériter de la divinité du défunt. Depuis que l'électricité a joué un plus grand rôle dans l'univers, le calorique a beaucoup perdu, et on le laisse un peu se morfondre sur ses autels.

Aujourd'hui , la physique et la chimie trouvent de si frappantes analogies entre les fluides électrique, magnétique, lumineux, et le calorique, qu'on est bien près d'en faire un seul et même être diversement modilié suivant la situation; je dirais un seul dieu. Qu'on admette un ou plusieurs de ces éléments créateurs, voilà toujours des êtres inorganisés qui créent au hasard des organes admirablement coordonnés et combinés pour la fin qui leur est attribuée. Voilà des êtres insensibles qui créent la sensation, le sentiment, la pensée, la volonté. Mais aujourd'hui les sciences suivent une marche plus circonspecte, et il n'y a plus guère que certains physiologistes qui se permettent des attentats sur l'ordre intellectuel. On rejette assez généralement la mauvaise partie de l'héritage du xv!!!*" siècle. Puissions-nous conserver et perfectionner ce qu'il a produit de bon et d'utile!

Tout tombe en lambeaux dans l'ordre moral , tout se dessèche et s'aigrit dans le cœur, quand la

pensée de Dieu ne vient plus rien colorer, rien vivifier. Toutes les mauvaises passions ont leur ivresse; la vengeance, l'avarice , la cupidité, l'amour le plus coupable, l'ambition la moins scrupuleuse , ont des jouissances ou sinistres ou honteuses qu'elles expient bientôt par un long malaise de l'âme. Le méchant même et l'envieux peuvent, jusqu'à certain point, trouver du plaisir dans des méfaits qui ne leur rapportent rien. Ce que je ne conçois pas, ce sont quelques heureux de la terre qui , sans avoir aucun fonds de méchanceté et sans être entraînés par des passions ardentes ou furieuses, en conspirant ridiculement contre Dieu, conspirent contre l'ordre social qui les traite avec tant de faveur, et mettent leur esprit à la torture pour torturer tous nos bons sentiments; ce que l'habitude et l'éducation ont pu leur en laisser, doit jeter beaucoup de trouble dans leur désolante mission. Ne voientils pas leurs amis , s'ils peuvent en avoir de véritables, leur femme, leurs jeunes filles, leurs jeunes fils, encore pleins d'un noble feu, baisser pour eux leur front humilié, rougir et se révolter intérieurement lorsqu'ils étalent devant eux leurs principes? En laveur de qui prolongent-ils leurs veilles laborieuses? en faveur de grands

coupables ou de quelques scélérats dogmatiques dont ils veulent assurer le repos.

Quoique ces paroles soient rigoureuses , elles ne sont point exagérées. Ne lit-on pas dans le Système de la nature une allocution où le baron d'Holbach prend de tendres soins pour soulager de ses remords un scélérat moribond , en lui disant qu'il n'a fait qu'obéir aux lois nécessaires de la matière? Le blasphème échappe à d'autres dans les convulsions de la fureur; pour eux, ils en font un code raisonné. Ils centuplent la dose des maux que la nature ou la société fait peser sur nous, par la manière dont ils les peignent, les exagèrent, les aigrissent. Leur fer se retom^ne mille fois dans la plaie; le fiel qu'ils y jettent corrompt le baume de la résignation religieuse. Pourtant la pitié leur suggère un remède qu'ils vont distribuant non-seulement h tous les malheureux, mais à tous les heureux qui s'ennuient : c'est le suicide. Ils affermissent le bras du jeune insensé à qui la pensée de sa mère allait faire rejeter l'arme fatale. Le suicide, voilà leur bienfait; c'est la succession qui s'est transmise jusqu'à nous, succession qui, depuis leurs funestes écrits, s'est décuplée, centuplée; c'est à une longue trace de sang qu'on peut reconnaître leur pas-

sage sur la terre. Ils ont commencé par faire taire leur coeur, ils finissent par le pervertir afin de mieux pervertir leur raison. Lancés dans cette carrière, ils ne peuvent plus s'arrêter; ils courent après la conviction. Ils s'efforcent de noyer leurs remords dans une mer de sophismes. Ces Salmonées ont peur, et je les crois fort susceptibles de celle qui atteignait Hobbes , leur vieux et sombre patriarche; c'est pour ne pas croire au diable qu'ils veulent ne pas croire en Dieu. Il s'agissait selon eux d'extirper le fanatisme jusque dans ses racines, et ils étaient si ombrageux sur ce point que Diderot traitait quelquefois Voltaire lui-même de capucin, et ne pouvait souffrir qu'un philosophe parlât d'un dieu vengeur et rémunérateur; l'écume lui venait à la bouche lorsqu'il parlait de J.-J. Rousseau, adorateur de Dieu plus fervent que Voltaire. Les formules d'anathèmes lancés dans le moyen âge par des moines , des évêques ou des papes, ne surpassent point en fureur les invectives et les imprécations que Diderot a vomies contre Rousseau si longtemps son ami , dans son Essai sur les règnes de Claude et de Néron. Je veux bien croire que ces étranges philosophes ne se doutaieni pas qu'ils allaient créer le fana-

liiO CHAPITRE V.

lisme le plus atroce. Ce n'est pas nous qui pouvons ignorer que l'athéisme a le sien. Jugez-en par ce qu'il a fait en deux ou trois ans de règne. Le fanatisme naît d'une disposition sombre, d'un malaise de l'âme et de penchants cruels que la religion même de la charité n'est point parvenue à étouffer et auxquels elle a servi trop souvent de prétexte. Le matérialisme les aggrave. Les athées vivent dans une irritation continue, parce qu'ils ne peuvent souflrir d'entendre la voix du genre humain toujours opposée à la leur. Tout h leurs yeux est fanatisme quand leur cœur en est gorgé. Ne vous étonnez pas que les athées pratiques, dont nous avons vu le règne pendant les plus affreuses années de la révolution, fussent si prompts à immoler tout ce qui les embarrassait dans leur route, et à procurer à leurs ennemis les douceurs d'un sommed éternel. Ils traitaient sans pitié ces machines qui ne fonctionnaient pas suivant leur direction.

Que si l'on voulait justifier les matérialistes du xviii* siècle par leur morale, je conviendrais que d'Holbach, Diderot son ami, ou peut-être tel autre de ses collaborateurs, ont saupoudré le Système de la nature de quelques passages d'une morale assez honnête, mais elle manque de sup-

PREM. EXCURSION CONTRE LES MATÉRIALISTES. 12f

port. Quelle morale que celle qui ne connaît ni Dieu, ni âme, ni liberté, ni devoirs, sinon ceux qui résultent de l'intérêt et du plaisir, et qui nivellent vices et vertus, comme le résultat de la nécessité et des lois aveugles de la matière! Si Diderot s'est un peu gêné pour coudre quel- ([ues fragments de morale au Système de la nature , il s'est mis bien à son aise dans Jacques le Fataliste et surtout dans le Supplément au voyage de Bougainçille , ouvrage dont il paraît impossible de surpasser l'infamie.

Oh! que les pensées de l'écrivain qu'inspire un coeur religieux coulent d'une source plus limpide et plus abondante ! L'athéisme naît de l'insensibilité morale et conduit à la haine; le théisme naît de l'expansion de nos sentiments sympathiques, et conduit à l'amour qu'il perfectionne, qu'il échauffe d'un rayon de la Divinité. L'athéisme est inquiet, grondeur, parce qu'en secret il gronde contre lui-même; il vit de blâme, le théisme vit d'admiration. Le premier se fait une arme de tout ce que la nature lui oiFre tle laid ou de difiorme en apparence; le second ajoute encore au beau répandu dans tout l'univers je ne sais quel beau idéal (ju'il a l'iieureusc puissance de se former. Lequel des deux favorise

122 CUAI». V. PKEM. EXC. CONTKE LES MATERIALISTES.

le mieux le génie? Deraandez-lc à Platon aussi bien qu'à Homère et à Phidias. L'hymne de l'adorateur de Dieu commence avec le chant de l'alouette et ne finit qu'avec celui du rossignol ; il vit dans une société d'élite, et pénètre par la pensée dans le séjour où les saints tendent la main aux sages. L'air qu'il respire devient l'éther le plus pur. Fût-il privé des dons de l'harmonie, il lui semble que s?, voix se module sur le ton des Bernardin de Saint -Pierre, des Chateaubriand, des Lamartine ; rien n'est pour lui travail , tout est épauchement; il ne craint pas de se répéter. L'amour de Dieu, ainsi qu'un autre amour, est insatiable de redites; il voudrait dire mieux , et , dans son impuissance , il revient aux mêmes paroles qu'il croit enflammer par une accentuation plus vive.

Abus grossier que font du mot sensation les philosophes qu» veulent réduire à elle seule toutes les facultés de l'âme. — Explication sur Locke et sur Condillac , qui paraissent avoir involontairement fourni au matérialisme son arme principale. — Réfutation de la maxime : « Penser c'est sentir. » — Les matérialistes, après avoir établi le chaos dans le monde , le transportent dans notre cerveau. — Étranges images qu'ils se forment de ce magasin de nos idées matérialisées. — L'Être pensant ne se distingue -t- il pas parfaitement des organes qui le servent? — Appel à la conscience de tous les hommes. — Systèmes divers enfantés par la physiologie matérialiste. — • Leurs contradictions , leurs absurdités. — Examen critique de la phrénologie.

Je reviens au combat contre les matérialistes. On lem- a laissé trop prendre l'ofFensive, il est bon de les attaquer dans leurs foyers. Nous avons vu jusqu'où vont le vide et l'extravagance de leurs hypothèses, quand ils tentent, soit d'anéantir Dieu, soit de le morceler et de le rendre esclave de la matière. Voyons s'ils sont mieux armés quand ils tentent d'anéantir, de matérialiser,

124 CUAPIÏIIE M.

de morceler l'âme. Ennemis nés de la métaphysique, ils commencent par retrancher ce mot comme entaché de spiritualité; ils engloutissent dans la sensation tout ce qu'un homme doué de quelque sens, et s'cxprimantdans la langue même la plus pauvre, sait fort bien distinguer, tel que pensée, sentiment , raisonnement, méthode, volonté, liberté ; ils en retranchent même souvent la perception, aiin que tout se borne à un choc matériel. Sentir la vérité d'un théorème mathématique , la justice d'un arrêt, la sublimité d'une action , c'est pour eux la même chose que sentir l'odeur d'une rose, la pression d'une main, la saveur d'un mets, etc. Ne leur dites pas que jamais on ne s'est avisé de confondre des impressions d'un ordre si différent; que, dans l'usage de la vie, eux-mêmes traiteraient de stupide un enfant qui ferait de telles confusions ; ils vous répondront que la sensation physique agit seule dans nos jugements les plus compliqués, a Car «enfin, disent-ils, juger n'est autre chose que « voir la convenance ou la dissemblance de deux « idées , de deux rapports ; or, voir est une sen- « sation physique : donc, juger n'est autre chose « que sentir. » Eh ! messieurs , que fait l'organe de la vue quand j'examine, par exemple, si le

DIÎCX1È3IE EXCURSION' CONTRE LES MATÉRIAL. 125

système d'Arislote, sw l'origine des idées , présente à mon esprit des idées plus nettes que celui de Platon? J'ignorais que mes j^eux eussent le privilège de voir ce qui se passe dans ma tête. {(Dans ce cas, répondent-ils, il faut recourir à « une autre sensation; nous pesons des raisons « pour et contre; peser est une opération de la « main, et le jugement qui en résulte est phy- « sique. « C'est couvrir une absurdité par une absurdité plus haute. Oi^i donc est la main de mon cerveau qui pèse des r.iisons? où donc est la balance qu'il a reçue toute fabriquée, et qui doit changer perpétuellement suivant les emplois infiniment diversifiés qu'il faut en faire? comment des systèmes peuvent- ils être pesés physiquement? quelle est leur forme matérielle pour entrer dans mon cerveau? prennent-ils celle d'un coin poussé avec plus ou moins de rudesse?

Relisez le premier chapitre de t Esprit , vous verrez que tout l'effort de la logique d'IIelvétius consiste à vouloir prendre au positif des mots que nous n'avons jamais compris (ju'au figuré, et d'attribuer à la matière ce qu invinciblement nous rapportons à l'esprit. C'est précisément ce que fait un butor qui ne comprend rien, ou un insupportable plaisant, un faiseur de calembours.

qui aflecte de ne comprendre que le sens matériel de nos paroles. 11 ne faut pas laisser de quartier à ces hommes si habiles h interpréter physiquement toutes nos opérations intellectuelles. Vous verrez qu'en les pressant de questions , le terrain physique sur lequel ils se placent avec tant de confiance s'éboulera sous leurs pieds ou ne deviendra plus qu'un impraticable bourbier.

Ce qu'il y a de curieux, c'est d'entendre ce même Helvétius aussi bien que d'Holbach et M. de Tracy se récrier perpétuellement contre l'abus des mots. Ils se sont réservé ce genre de monopole. Il est bien peu de mes jeunes lecteurs qui, depuis les lumineuses leçons de Laromiguière, puissent encore être dupes de toutes les équivoques sur le mot sentir que l'école matérialiste, trop fortifiée par l'autorité de Condillac, a si fatalement accréditées; équivoques telles , que les prétendus sages du xviii'' siècle n'ont rien h reprocher aux théologiens du Bas- Empire.

Ce coup leur était porté par un homme qui professait respect et admiration pour Locke et pour Condillac. Savez-vous le parti qu'ils prirent ? ce fut de ne dire mol d'un si terrible

DEUXIÈME EXCURSION CONTRE LES MATÉRIAl.. < 27

échec , et de tenir pour non avenus des raisonnements, ou plutôt des explications qui , grâce à la clarté du langage, avaient été comprises et retenues par les esprits les moins exercés aux controverses philosophiques. Cependant ils ne cesseront de vous répéter comme la vérité la plus parfaitement démontrée, que de la sensation physique résulte tout notre être intellectuel et moral. Depuis cette époque, de plus grands coups de foudre ont été frappés sur le système de la sensation par MM. Royer Collard et Cousin , par les écoles allemandes et par l'école écossaise que M. Jouffroi a reproduite et agrandie avec le génie et le style de Mallebranche.

Dans des entretiens très-intimes et très-fréquents avec M. Laromiguière , je l'ai toujours vu convaincu que les matérialistes n'avaient nul droit de placer leur doctrine sous l'invocation de Locke et de Condillac. Son hut, dans ses leçons, était de leur enlever ces deux autorités, et l'on sait combien leur liste est pauvre et peu honorable. Mais d'abord, l'excellent professeur a commencé par réfuter les erreurs fort graves dans lesquelles Condillac était tombé dans son Traite des sensations. Il l'a fait avec une fermeté qu'on ne peut trop louer dans un disciple; mais il se plait ensuite

à citer les passages clans lesquels Contlillac fournit une nouvelle démonstration de la spiritualité de l'âme , et ceux où il semble se montrer presque exclusivement spiritualiste. Ce qu'il y a de certain , c'est que Condillac aurait rendu un bien grand service à la philosophie de son siècle^ s'il avait pensé et s'était exprimé comme l'a fait depuis Laromiguicre; s'il avait tenu note et fait une analyse profonde des facultés actives de notre âme, telles que l'attention, la volonté; s'il avait nettement tranché la différence entre la sensation d'un mets et le sentiment qui fait agir Caton et Marc-Aurèle , entre la vue d'un édifice et le sentiment de rapport qui fait juger de ses proportions, de son utilité; s'il avait reconnu que les facultés actives ne peuvent naître de la sensibilité physique qui , étant passive, ne peut rien produire que de passif comme elle; si, au lieu d'être le froid Pygmalion d'une statue à laquelle il n'est pas parvenu à souffler une âme, il l'eût abandonnée dans son atelier, et n'eût pas couru le risque de s'exposer à la voir réduite en pièces par l'un de ses plus constants apologistes. Je ne puis guère pardonner à Condillac d'avoir gardé le silence quand il a vu l'usage que faisaient des matérialistes, ses contemporains, c'est-à-dire Helvétius, d'Holbach et

Diderot, de sa statue, pour pétrifier tout ce qu'il y a d'honnête, de grand et de religieux en nous; de n'avoir pas poussé un cri de douleur et d'indignation, quand ces apôtres du néant l'invoquaient comme leur prophète. Il eût été beau que Condillac eût joint la finesse de ses analyses à la dialectique éloquente et enflammée de J.-J. Rousseau, qui fut promené d'exil en exil, après avoir vengé, prouvé, adoré Dieu au xviii^ siècle. Ce reproche peut aussi être adressé à Locke, quoiqu'il ait bien voulu nous accorder, outre la sensation, la réilexion pour l'origine de nos idées. Ce même Locke , défenseur du christianisme , ne devait-il pas tonner quand il a vu l'usage que l'athéisme des Collins et des Tyndal faisait de la plupart de ses principes, et surtout de cette insidieuse hypothèse, que Dieu a pu douer la matière de la faculté de penser, hypothèse fatale qui devait être recueillie par Voltaire, et qui a glacé, rendu mesquin et boiteux, un théisme auquel il était porté par la pureté de son bon sens, par son génie poétique, par la prodigieuse activité de son àme, et par des penchants humains ; hypothèse qui , transmise par un tel organe, a beaucoup contribué aux égarements et aux malheurs du xviii'^ siècle.

i30 CHAPITRE VI.

Je n'accuse ni Locke ni Condillac d'avoir été matérialistes et athées, mais je crois qu'on peut dire de l'un et de l'autre de ces métaphysiciens, (ju'ils ont été inconséquents, qu'ils ont fait semblant de ne pas voir les résultats funestes de leur doctrine, lors même qu'ils se produisaient sous lem's jeux.

Je voudrais une haute prévoyance , une grande puissance de cœur à ces hommes de méditation qui peuvent s'élever à cette hauteur de génie d'où l'on donne des lois aux esprits les plus éclairés de plusieurs nations et de plusieurs siècles. Les législateurs commandent aux peuples , les philosophes commandent aux législateurs. Que restait-il au bout de deux ou trois siècles de l'empire d'Alexandre? L'empire de son précepteur Aristote dure encore aujourd'hui. S'il n'est plus absolu, tyrannique, ainsi que les savants arabes l'avaient légué aux philosophes scolastiques, il jouit encore d'une grande autorité parmi les politiques, les naturalistes, les hommes de goût et les moralistes. Le destin de son maître Platon a été encore plus glorieux ; peut-on nier son influence sur le plus grand événement du monde, l'établissement du christianisme, lorsque les Pères de l'Église l'ont reconnue?

Les matérialistes eroient fidèlement aux métamorphoses de la sensation, c'est comme s'ils les avaient vues. Rien ne leur paraît plus plaisant que de voir comment la sensation, essentiellement passive dans tout son cours, s'avise de se croire active et libre dans les actes de la volonté. Continuons à répéter leur catéchisme en y mêlant un très -court commentaire : Tout ce qui est dans l entendement y est entré par la sensation; et comme Leibnitz leur a fait la petite objection qu'il convient du moins d'en excepter l'entendement même, ils répondent en toute confiance que l'entendement lui-même est le produit de la sensation. Juger cest sentir^ New^ton a senti son système du monde; (juoi de plus évident? Il a vu une pomme to.mber h terre, et tout son système s'est arraoi^é dans son ceiveau à la suite de cette sensation. De la sensibilité physique, combinée avec l'intérêt personnel, bien entendu, dén\>ent toutes les vertus. Ainsi Socratc, llégulus, Caton , Louis IX, Arrie, mademoiselle de Sombreuil entendaient à merveille leur intérêt personnel , et leiy- sensibilité physique était fort délicate. Rien n existe hors du monde physique , Cdine est une chim.ère, car est-il possible de concevoir la pensée sans éten-

132 CHAPITKE Vf.

due? nous répondrons précisément qu'il est impossible de la concevoir avec l'étendue. C'est la superstition qui a créé les êtres spirituels. Ainsi rien n'était plus superstitieux que Platon, Descartes et Leibnitz. Les hommes n'obtiendront de liberté religieuse, civile et politique, que lorsqu'ils auront cessé de croire a leur liberté morale. Le commentaire de cette maxime a depuis été fait par la convention nationale aidée de la commune de Paris. Il Jaut i^cuiger dans la catégorie des fourbes et des tyrans, ou tout au moins des visionnaires, ceux qui pensent que V homme est libre et peut mériter des peines et des récompenses dans un autre séjour; le commentaire se fait ici facilement. Calii^ula , qui sans doute ne croyait pas à la liberté de l'homme, ni à des peines dans un autre séjour, n'était, du moins sous ce rapport, ni fourbe, ni tyran, ni visionnaire. Ces éplthètes conviennent à Saint-Louis.

Ce qu'il y a de curieux, c'est que ces philosophes , si fort appuyés sur le monde matériel , ne paraissent jamais s'être occupés du premier et grand problème de la philosophie , c'est-à-dire du genre de représentation des objets extérieurs que nous pouvons avoir dans notre cerveau ; car, avec eux , il faut bien se garder de prononcer les

DEUXIÈME EXCURSIOxN CONTRE LES MATÉRIAL. 133

mots d'ame et d'esprit. Ces représentations sontelles conformes aux objets qu'elles doivent reproduire? Sont -elles des corpuscules, de petits miroirs qui s'en détachent, ou, comme le dit Épicure, des spectres, des fantômes qui viennent, on ne sait par quel canal, se loger dans notre cerveau? Comment cet organe voit -il un éléphant, une montagne dans une représentation qui ne doit pas en être la millionième partie? les corps s'épuiseraient bientôt à détacher de leur masse, sur tous les points d'un immense horizon, ces corpuscules taillés en miroirs , ou bien en tableaux , en statues. Quelles peuvent être les images d'un son , d'une saveur, d'une odeur, des attouchements? comment les peindre, les sculpter? quel miroir peut les réfléchir? Il faut pourtant qu'ils matérialisent tout d'après le principe de Lucrèce , quun corps ne peut être touché que par un corps; ce n'est pas assez que ces incompréhensibles images se placent sur la rétine, sur les houppes du palais, sur les fibres du nez, de l'oreille et de la peau; il faut qu'elles viennent Irapper corporellement le cerveau, s'y incruster pour être toujours prêtes h répondre à l'appel que le cerveau, dans ses tiraillements continuels, peut leur faiir : les idées doivent être des cor-

134 CUAPITKE VI.

puscules qui s'attirent, se repoussent, s'associent avec ordre ou sans ordre, qui se découpent ensuite pour former des idées abstraites, lesquelles, chose merveilleuse, à mesure qu'elles seront réduites à une extrême exiguité, comprendront plus d'étendue et deviendront les idées abstraites et générales. Quel immense édifice cfuc ce cerveau où se peint matériellement l'univers, où se peint le passé, où se forge même l'avenir avec plus ou moins d'obscurité! Quelle merveilleuse manufacture, ou plutôt quel étonnant assemblage de manufactures diverses, contrastantes : voici des galeries de tableaux qui voyagent, des statues qui marchent et qui parlent, des bibliothèques infiniment plus vastes que celles d'Alexandrie et de Paris , des salons de musique, des cuisines, des boutiques de parfumerie; ici je vois s'ouvrir les ciseaux de l'analjse, là se broyer le ciment de la synthèse; plus loin je crois entendre le bruit des forges où les matérialistes suent comme les cyclopes pour former leurs systèmes, et pourtant je ne puis m'empécher de les trouver inconséquents et maladroits. En nous présentant un si admirable ouvrage, ils ne font que redoubler la tentation de croire en Dieu ; on est forcé de s'écrier : V intelligence divine a passé par la; et puis avec un

peu de réflexion on sera forcé d'ajouter : l'intelligence humaine, l'âme y préside, car sans elle l'ordre ne pourrait durer quelques secondes dans une machine si compliquée. Mais il ne suffit pas de me montrer dans le cerveau des bibliothèques, des livres tout ouverts; je veux trouver un être qui les lise et qui ne soit pas livre lui-même, qui juge les tableaux, en compose de sa façon et qui ne soit pas tableau lui-même. Il est, ce me semble, grand besoin d'un chef dans cette manufacture criarde où chacun travaille sans consulter, sans respecter et même connaître son voisin. Est-ce que l'œil sait rien de ce qui appartient à l'ouïe.'' Il me faut enfin un être qui compare et qui ne soit pas l'un des objets comparés; il faut encore que cet être qui voit, qui entend, qui lit, qui compose, soit un et ne soit pas plusieurs; qu'il soit présent h la fois dans toutes les parties de son empire; car pourrait-il comparer ce qu'il ne connaît pas.'* qu'il soit persistant, qu'il soit enfin un indivisible moi : or un indivisible moi n'est plus matériel, c'est une àme.

Qu'ils ne viennent pas me dire que je leur prête un langage qu'ils n'ont jamais tenu. Puisqu'ils matérialisent tout, je dois prendre au positif toutes leurs métaphores. Je sais qu'ils ne

peuvent me montrer rien de tout cela, mais enfin ils le supposent, et certes ils font bien pis et ne s'en tiennent pas à ces images qui , pour être bizarres et plaisantes, amusent un moment l'imagination. Nous allons terriblement descendre de ces merveilles poétiques : voilà que M. Cabanis vient détruire ce palais et ne fait plus du cerveau quun estomac qui digère et sécrète des idées. Certes , on n'accusera pas celui-ci de flatter trop notre imagination ou de vouloir séduire notre sensibilité physique. Cette pensée, cette découverte de M. Cabanis a été célébrée comme le coup de génie du matérialisme. M. de Tracy en a pleuré d'admiration; moi, j'en prends acte, voilà les idées bien et dûment matérialisées. Pour être soumises à l'action d'un organe sécréteur, il faut bien qu'elles soient des corps, et même des corps assez ignobles qui ne cessent d'être broyés, triturés Suive qui pourra une si sale comparaison.

Les matérialistes n'ont -ils pas bonne grâce quand ils reprochent à Platon de réaliser des êtres abstraits? Pour eux, les idées, soit abstraites, soit simples , soit composées , sont de belles et bonnes réalités. Je ne vois plus alors ({u'il puisse y avoir de distinction entre des idées vraies et des idées

chimériques ; n'ont-elles pas toutes un même degré d'existence physique, de corporéité?

Que si les matérialistes, embarrassés de cette multitude d'êtres qu'aucun d'eux, en fouillant dans la cervelle , le crâne ou le cervelet , n'a jamais pu apercevoir, se réduisent à nous parler d'ébranlements causés dans ces organes, quelle vertu représentative peuvent- ils attribuer à des ébranlements? qu'ont- ils de commun avec les objets qui les produisent? C'est un jeu de colinmaillard perpétuel où personne ne peut deviner qui le frappe. Notre cerveau ne se compose plus que d'un nombre infini de cordes, de marteaux et de sonnettes. Voyez-vous dans tout cela des images ou des représentations? Ainsi, nouvelle et plus complète disparition du monde matériel pour les matérialistes.

Us réunissent toutes leurs forces pour nous attaquer sur l'union d'une puissance spirituelle avec le corps et la dépendance humiliante où celui-ci la tient. Nous sommes à cet égard dans la position où ils se trouvent quand ils parlent de certaines lois physiques telles que la gravitation, par exemple; comme eux nous la reconnaissons pour un fait, et ils ne peuvent s'empêcher de convenir avec nous, que dis-je? avec Newton même,

que le moyen par lequel elle s'opère est incompréhensible. Je dis que le fait d'un être intelligent uni au corps, et qui lui commande souvent, est r^cconnu par tous les hommes, quoiqu'il n'ait été donné encore à aucun d'eux d'en expliquer ou d'en compi^endre nettement le moyen. Je me distingue parfaitement de mes organes, ils sont miens et ne sont pas moi. Le pilote ne se confond point avec son navire; c'est là ce cjue vous faites, vous, ou plutôt ce que vous prétendez faire; car vous ne pourrez parvenir à opérer celte confusion dans votre esprit, et vous ne faites pas un mouvement, vous ne dites pas un mot qui ne vous démente.

Il est vrai que l'union de l'âme avec les organes est beaucoup plus étroite que celle du pilote avec le navire; mais 1 union n'est pas telle que la distinction puisse cesser jamais, u Dites donc, va-t-on « m' objecter, (jue vous êtes cloué à ce navire , que « vous en recevez toutes les oscillations, toutes a les secousses. » Je ne puis me reconnaître cloué quand je commande; mes organes m'obéissent plus immédiatement que le navire à la manœuvre du pilote. Comme ils sont soumis h l'action des objets extérieurs, ils en transmettent le choc jusqu'à moi. J'en reçois très-souvent les atteintes,

Î)ECXIÈME EXCURSION CONTRE LES MATÉRIAL. 139

mais j'apprends chaque jour à les modérer, à les repousser; je tâche de ne pas ressembler à ces pilotes téméraires qui ouvrent leurs voiles à tous les vents, ni à ceux qui prennent pour un port , pour un lieu de relâche , un écueil sur la surface duquel rit un peu de verdure. Je discipline mes organes mieux que le pilote ne peut faire ses matelots. Je supplée à celui qui languit par l'action des autres. J'instruis ma main h remplacer quelquefois l'usage des yeux que j'ai perdus.

Donnez-moi le génie d'Homère ou de Milton , et tout aveugle que je serai , je saurai me rendre h moi-même les merveilles du monde plus présentes, ou vous les peindre plus admirables que vous n'êtes habitués à les contempler. Que la tempête déchire mes voiles, qu'elle arrache un grand mât, je saurai encore par ma prudence cingler avec mes débris vers un port que la religion m'a révélé , me créer dans la tempête un calme artificiel , un calme sublime tel que celui de Socrate ou de Barnevelt, dire aux flots courroucés, aux foudres qui se croisent, ou dire à des bourreaux et à une foule homicide : T^oiis ne pouvez rien que sw un corps qui doit être rendu nux éléments , mais moi je vous échappe et je 'me sens encore tressaillir d'amour et d'espérance.

140 CUAPITRE VI.

(( Et pourtant, vont me dire les matérialistes, u ce moi, que vous laites parler tVun ton si su- « perbe, n'est autre chose que le cerveau.)) Quoi! ce ' cerveau, rendez-vous de sens dont les fonctions sont si diverses et l'appareil si compliqué, peut faire l'office d'un moi toujours présent , toujours invariable, toujours identique h lui-même , qui reçoit tout, comprend tout et veut tout ? Quand toutes ses parties sont passives, d'où vient qu'il peut avoir une activité spontanée ? Car M. Cabanis convient que le cerveau a le privilège de se mouvoir de lui-même. Montrez-moi donc dans cet organe un point central , un point mathématique qui ait une si vaste capacité et de si rares privilèges, et qui se conserve intact, inébranlable pendant toute la durée de la vie humaine, enfin hors duquel, sans lequel il n'y a plus de certitude, il n'y a plus de conscience, il n'y a plus d'homme. Le cerveau est sans doute merveilleusement constitué pour servir d'instrument à la pensée, pour lui en fournir les matériaux , hormis cependant les idées que l'esprit conçoit par lui-même; mais, par sa nature, tout répugne à ce qu'il soit l'être pensant. Il ne peut être à la fois les objets comparés et l'être qui compaïc , ce serait otei' toute autorité au ju-

gement. Une sensation qui en chasse une autre n'est pas un jugement; j'en dis autant des souvenirs, des images, des idées: elles ne sont rien tant que l'esprit ne les a pas converties en jugements.

Les physiologistes peuvent fort bien examiner dans l'organisation du cerveau les conditions qui sont plus ou moins favorables à la pensée. A coup sûr l'instrument n'est pas le même pour tous; il souffre des lésions , des langueurs, des maladies , des irrégularités qui lui sont propres , indépendamment de celles des autres organes dont il est le rendez-vous. Ici le champ peut être ouvert à des observations précieuses; mais les physiologistes, fort pressés de s'honoier d'une découverte, sont prodigues d'assertions hasardées. Plusieurs pèsent la raison , l'esprit , le génie, les vertus au poids de la cervelle , et comme cette action n'est praticable qu'après la mort, ils jugent les vivants d'après le volume de la tête en courant le risque d'attribuer cette supériorité h des esprits vulgaires et même à des sots. On pourrait se tromper en prenant pour mesure des facultés intellectuelles l'énorme tête d'un hippopotame ou d'un bison. J'ai connu des hommes d'un vrai mérite et d'une âme haute dont la tête affectait la forme pointue

Ii2 CHAPITRE VI.

si décriée par les physiologistes; d'autres, dont l'angle facial était beaucoup plus aigu qu'il ne convient, d'après le système de Cramb qui le veut le plus rapproche possible de l'angle droit, système assez généralement abandonné aujourd'hui. Le poids de la cervelle des femmes est, diton, inférieur d'un tiers à celui de la cervelle des hommes. Si vous voulez en tirer des inductions contraires aux facultés de leur esprit, aux qualités de leur coeur, et surtout à la force, à la persévérance de leur volonté , je vous conseille de joindre. votre voix à celle de quelques docteurs mahométans qui leur refusent une âme. Mais c'est un point que j'examinerai plus spécialement dans un autre chapitre. Des physiologistes avaient déclaré que la cervelle des nègres était fort inférieure en poids à celle des blancs , et que c'était la cause évidente de l'infériorité de leur intelligence; et ce fait a été allégué pour justifier l'esclavage : voilà qu'il est aujourd'hui pleinement démenti; des dissections faites avec soin ont prouvé que le poids était le même. La physiologie n'a pu encore découvrir, ou du moins déterminer avec certitude quels sont les défauts d'organisation du cerveau , naturels ou accidentels, qui causent la folie.

Je serais désolé que l'on supposât que j'attribue aux physiologistes une conspiration unanime contre l'âme, contre le libre arbitre et la conscience. Plusieurs, tels que Haller, Stal et Bonnet, et certes ce sont là de grands noms dans la science, ont été fort religieux et ont profondément le sentiment moral. Le grand Cuvier ne vient-il pas de me servir à réfuter les matérialistes eux-mêmes. Aujourd'hui, la physiologie matérialiste a trouvé de puissants contradicteurs dans MM. Alibert, Bérard, Virey, Andral et Dufour. Aussi toutes ses méprises ont été relevées; elle a été chassée de poste en poste jusqu'à ce qu'elle ait cru trouver un refuge, un solide rempart dans les bosses et protubérances du docteur Gall dont l'apparition a été grotesque parmi nous, malgré toute l'habileté anatomiqiie et la rusée bonhomie de l'inventeur.

Ce système succombait sous le ridicule d'une nomenclature vraiment absurde, sous des méprises grossières bien démontrées, et enfin sous les vigoureuses attaques du spirituel HolFman , lorsqu'on l'a vu reparaître sous les auspices du docteur Spurzheim , orné d'une nomenclature nouvelle, qui, par un vague prudent, prétait un peu moins à la raillerie que celle de Gall. Ce

système, assez froidement réchauflë et dépouillé de tout le picjuant de la hardiesse et de la nouveauté, allait tomber dans l'oubli et le discrédit le plus profond, lorsqu'un médecin d'une haute renommée , bien méritée sans doute quand il ne veut pas sortir de son art , mais qui , depuis quelques années, s'est constitué le dernier athlète, l'atlas du matérialisme chancelant, le docteur Broussais est venu recueillir et porter sur ses épaules cet enfant abandonné qui n'avait plus que la forme d'un avorton. Il a commencé par le laver avec tout le soin qui lui a été possible, s'est évertué pour lui donner une allure plus française, lui a fait apprendre la philosophie dans le Système de la nature et le livre de U Esprit, l'a ainsi dégagé de quelques petits scrupules spiritualistes qui lui restaient encore de l'Allemagne sa patrie, l'a promené dans les cercles, dans les amphithéâtres, comme son fils d'adoption, et en l'armant d'un scalpel plus aiguisé, il l'a chargé non-seulement de porter les derniers coups à l'âme, mais de disséquer, de couper en morceaux le moi humain qui s'obstine à ressusciter le vieux fantôme de l'âme.

Je me permets d'adresser une petite question aux phrénologues. Comment jugent -ils de ce

qui se passe dans la cervelle par les protubérances du crâne? Quel rapport nécessaire y a-t-il entre une substance mobile, fluide, toujours agitée, et une enveloppe dure, et tellement permanente que la mort n'en détruit pas les protubérances? JN'existe-t-il pas des membranes et un fluide entre les circonvolutions du cerveau et la charpente de la boîte osseuse? Les physiologistes reconnaissent que le choc n'est point immédiat; ainsi les impressions de la cervelle peuvent être altérées et même détournées de leur direction.

N'est-il pas curieux de voir à quelles extrémités on réduit les matérialistes en renversant toutes leurs premières données, et quel changement de front on leur fait faire? Nous avons vu dans le chapitre précédent, que, ne pouvant plus nier Dieu comme principe de l'intelligence, car, après tout, il y a de l'intelligence dans l'univers, ils ont fini par déclarer toutes les parcelles de la matière intelligentes, et par en faire autant de dieux, puisqu'elles sont éternelles et nécessaires. D'un autre côté, pour nier l'âme et sa spiritualité, les voilà réduits à fractionner le moi ^ à nous ôter notre individualité et h nous diviser en soixante-dix organes intelligents, pensants et voulants, jusqu'à ce qu'ils en aient augmenté le

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