I. lO
nombre. Je ne suis plus un homme, mais une collection d'hommes associés dans le cerveau, où ils se combattent à outrance , jusqu'à ce que le plus fort l'emporte, sans réussir toutefois à paralyser complètement les autres. Le mot moi devient un non-sens dans la langue , un menson£;e effronté de notre conscience. Chacun des soixante-dix organes prend à son tour ce titre, cette dictature. Il peut arriver que dans un raisonnement l'un pose la ?najeure, l'autre la mineure et un troisième la conséquence. Les matérialistes n'ont pu souffrir l'union de l'âme et du corps. Pour tout simplifier, ils ont divisé le cerveau en soixante-dix organes d'une nature à peu près homogène. Je crois répondre dans ce moment au docteur Broussais; mais il y a soixantedix docteurs Broussais : je ne sais plus, ou plutôt nous autres nous ne savons plus auquel nous adresser. Ceci n'est point une exagération, car il est posé dans ce système que chacun des soixantedix organes est doué non-seulement de sensation, mais de perception, de mémoire, de jugement^ d attention, d^ appétits, de désirs et de volontés ,on ne peut voir un fourniment intellectuel plus complet, l'un n'a rien h envier à l'autre. Voilà notre être , notre machine bien et dûment consti-
luée en république; peut-être sera-t-elle quelque peu anai'chique, mais qu'importe? Le grand point, comme l'assure le docteur Broussais, était d'être délivré de ce moi unique et spiritualiste , de cet autocrate qui, assis sur la glande pinéale^ reçoit des courriers en tous les sens et leur transmet ses ordres . Un autocrate, bon Dieu! sentezvous la force de ce mot prononcé par un homme aussi libre que prétend l'être le docteur Broussais lorsqu'il détruit le principe de toute liberté'. Comment avons-nous pu supporter si longtemps une telle tyrannie? Il était temps que la révolte de tous les organes éclatât pour nous en délivrer, et que toutes les montagnes du crâne se réunissent pour l'écraser et faire reconnaître leurs droits. Il est vrai que nous ne savons plus trop à qui obéir; mais n'est-il pas doux de changer à chaque instant de maître? on a du moins le plaisir de la variété.
Chacun de ces organes serait peut-être peu puissant par lui-même; mais comme il se fait entre eux des combats, il s'y opère aussi des ligues ; i!s ont leurs antagonistes et leurs auxiliaires , la plupart revêtus de noms d'une fabrique
Tout ce chapitre a été écrit lorsque le docteur Broussais vivait encore.
nouvelle lois i}^\\ approbalwité, biophUie, comhat- Iwité, philugéniiare, destructivité, alimentwité, mots vni^ues, élasti(|ues, qui peuvent se prêter à toute sorte d'interprétations et désigner des vertus aussi bien que des vices, des scélérats aussi bien que d'honnêtes i^ens. Il se passe dans notre cerveau bien des combats dont nous ne nous doutons guère; il s'y donne des assauts furieux, d'épouvantables chocs de bélier. Il-s'y fait des usurpations sans fin, car une montagne ne cesse de gravir sur l'autre; et ce qui m'étonne , c'est que tout cela se fait à si petit bruit que nous n'en avons pas la moindre sensation , à moins que nos maux de tête ne proviennent de là. J'en éprouvais un tout h l'heure qui provenait peut-être du choc de mes organes cérébraux, je l'ai dissipé avec une prise de tabac, et je puis dire :
m motus animoruni atque hœc ccrtamina tanla Pulveris cxigui jactu compressa quicscunt.
Mais quel tumulte ce doit être quand F alimentwité ^ 4^6 je traduis librement par voracité, unie à la combattivité , à la destructimté , viennent combattre les organes doux et inolFensifs tels que V habita tiçfité, la constructivité , la hiophilie et Vamativité. S'ils triomphent, et vraiment leur
victoire me paraît assurée, quels ravages ne porteront-ils pas au dehors ! Je vois naître des Attila, des Genseric, pour peu qu'il s'y joigne l'organe de la dissi/nulatmté , Au reste , sans avoir aucun penchant féroce, on peut encore être très-raisonnablement pourvu des organes de la destructivité; elle peut s'exercer jusque dans l'empire des sciences et de la philosophie; car vouloir anéantir Dieu, l'âme, le moi humain, la liberté, la conscience, en confondant les vertus et les vices, me paraît l'oeuvre de destruction la plus complète et surtout la plus fatale que l'on puisse concevoir. Si cet organe manque chez les phrénologues les plus hardis , c'est une preuve incontestable que leur système est faux.
Se prête qui voudra à cet écartèlement du moi y je sens le mien ferme à sa place et cet autocrate me paraît affermi sur son trône. Le pauvre Sosie était bien embarrassé d'avoir deux moi, l'un battant, l'autre battu. Que deviendronsnous s'il nous en faut loger cinquante ou cent, vivant entre eux comme de méchants voisins, de méchants frères? Après m'avoir montré le chaos dans le monde, les matérialistes le placent dans ma tête. J'admire la force et les justes proportions du cerveau de nos phrénologues,
150 CHAPITRE Vr.
puisqu'une telle science ne les a pas encore conduits il la folie; c'est ce qui me ferait supposer qu'ils n'y croient pas autant qu'ils font semblant d'y croire : mais je ne répondrais pas de la raison de leurs disciples. Je sens, je l'avoue, que j'éprouve le vertige dès que je veux construire une phrase dans le sens de cette science nouvelle.
Ce qui cause mon indocilité permanente pour ce système , c'est que j'ai beau m'interroger, je ne trouve pas de certitude aussi absolue , aussi invincible que celle de mon inoi; et comme tout le genre humain part de cette donnée, j'imagine que la réforme en sera fort difficile. 3Iais à qui prétend-on que je la sacrifie ? à l'autorité de trois ou quatre médecins que presque tous les autres rejettent. Ce qu'ils ont vu ou prétendu voir l'emporte-t-il sur ce que j'éprouve à tous les moments de ma vie? Ils me montrent une longue galerie de crânes; je commence par les récuser tous lorsque la cervelle est absente, et ce n'est pas dans la boîte osseuse que se passe le travail de la pensée. Que savent-ils de certain , et surtout que puis-je savoir moi-même sur tous les penchants, sur l'histoire morale et intellectuelle de ceux auxquels ils ont appartenu? Dans
cette galerie, je trouve h peine vingt Iiommes qui m'aient été connus , et encore n'est-ce guère que par la renommée. Ils me montrent à profusion des crânes de scélérats conduits au supplice. Le tigre, a dit Bernardin de Saint-Pierre, déchire innocemment sa proie, ce qui est très-vrai; mais je ne puis admetlie la conclusion des phrénologues lorsqu'elle absout les plus affreux scélérats. Est-ce là une découverte bien précieuse à l'humanité? Pour savoir ce qui peut amener des hommes au crime, il me semble plus agréable, plus instructif et plus moral de lire le chapitre de Gil Blas où les voleurs dans la caverne racontent par quelles circonstances de leur éducation ou de leurs premières erreurs ils ont été amenés à entrer dans Vhonorable compagnie.
^ Les phrénologues ne manquent guère de trouver dans les animaux des organes correspondants à nos passions et même à nos plus hautes facultés. Savez-vous pourquoi Euler et Laplace ont excellé dans les mathématiques? M. JBroussais veut bien nous l'apprendre; cest parce qails portaient sur le Jront ï organe de la géomélrie, comme les canards sauvages ^ qui, dans leurs émigrations^ se tiennent en troupe de manière à
former un V très-régulier. A propos de l'illustre
152 CHAPITBE VI.
Laplace, voici une singulière mortification qu'ont éprouvée les phrénologues. Le docteur Magendie s'est empressé de se procurer le crâne du savant qui a exposé le système du monde. Il le possédait depuis quelque temps et n'y pouvait découvrir aucun indice favorable aux conjectures de la phrénologie, science sur laquelle il paraît fort incrédule, lorsque le hasard lui fit découvrir dans un hôpital un crâne d'une forme merveilleusement semblable à celle de cet homme de génie, et qui appartenait à un homme de l'intelligence la plus commune; il invita plusieurs de ses confrères à venir examiner l'un et l'autre pour reconnaître quel était celui de l'un des plus grands géomètres. Le malheur voulut que presque toujours on désigna celui de l'ignorant. Autre méprise. L'organe de l'amour des enfants se trouva merveilleusement développé chez un scélérat qui avait tué sa fille. Sur quoi le docteur Spurzheim sans se déconcerter disait que cet organe dans son prodigieux développement indiquait un amour excessif qui avait dû aller jusqu'aux fureurs les plus barbares de la jalousie.
Leurs exemples ne sont pas toujours choisis avec une parfaite convenance. En parlant de l'organe de V imitativité , M. Broussais le trouve
très -saillant chez un paillasse du boulevard, nommé Debureau^h. la bonne heure, mais quel sera son second exemple? j'ai lionte de le dire, c'est un grand acteur français dont le talent est allé jusqu'au génie, c'est Talma.
Voici un autre défaut de convenance qui me paraît plus choquant : ils ont remplacé le mot amour par celui cVamatwiiéf et se flattent qu'un si joli mot va faire fortune; mais, en naturalistes sévères, ils en excluent tout ce qui tient au sens moral, à l'imagination, à la poésie et qui peut avoir de l'affinité avec le sentiment religieux. Tout y est réduit aux appétits physiques ; en sorte que c'est Messaline et non Héloïse qui sera pour eux un modèle de l'amativlté.
Quand nous supposerions qu'il y a quelque chose de vrai dans ces étiquettes que les phrénologues placent sur les crânes de tant d'hommes que nous n'avons jamais vus, il faudrait savoir si ces gonflements, ces bosses, ces protubérances, ne sont pas un effet de l'exercice violent et répété de nos passions. Pourquoi ne se manifesteraientelles pas quelquefois sur la forme extérieure du cerveau ainsi qu'elles le font sur la physionomie? Gall et surtout Spurzheim semblent souvent disposés à cette concession ; et même le dernier
a poussé la complaisance jusqu'à reconnaîlic en nous un certain organe religieux qu'il appelle théosophie. Autre malheur : il a été reconnu chez des hommes profondément immoraux et grossièrement incrédules. D'explications, ils n'en manqueront jamais pour couvrir leurs bévues : croyezvous que le docteur Gall, le fondateur de la phrénologie, fût interdit lorsqu'on s'étonnait qu'il eût confondu la bosse du vol et celle de la propriété? il vous en offrait la solution la plus nette : qu'il s'agisse d'acquérir ou de conserver des biens, l'objet de la passion n'était-il pas toujours le même? la propriété; la différence n'existait plus qu'entre le juste et l'injuste, ce dont les phrénologues ne s'inquiètent guère. Mais i\!. Broussais qui tient plus à détrôner l'être intellectuel, cet insolent aiiiocraie qui s'appelle wo/, présente ces divers organes d'invention nouvelle comme les causes et non comme les effets des passions , de ces facultés , de ces penchanls plus ou moins heureux. Il s'ensuit que nous apportons des talents, des vices et des vertus innés , ce qui me semble quelque chose de plus que les idées innées auxquelles les matérialistes font une si rude guerre; de là , le fatalisme de la matière dans tout ce qu'il a de plus impérieux. Voyez naître d'une telle doctrine, si elle s'accré-
ditait, tout un ordre de préjuges nouveaux, de préventions barbares.
Déjà nous ne sommes que trop portés à des jugements précipités, injustes et cruels sur les apparences mêmes de la physionomie, quoiqu'elles soient infiniment plus plausibles que celles-ci, puisque le visage est souvent une expression de l'âme; mais quel vaste arbitraire, quelle source d'iniquités dans ces jugements portés sur d'innocentes protubérances qui deviennent des signes de fatalité , ou peuvent amener des arrêts de proscription ! Déjà M. Broussais nous avertit , quand nous avons à nous pourvoir d'un domestique, de palper soigneusement son crâne pour voir s'il porte ou ne porte pas l'organe de rattachement, et s'il a cette heureuse conformité avec le chien; et, pour lui, il déclare avoir eu à se repentir de s'être quelquefois relâché de cette précaution. Il ne serait sans doute pas mauvais d'y recourir en amour, si une telle passion permettait quelque prudence. Au moins le notaire, personnage plus calme, pourrait s'assurer si les futurs conjoints ont cet organe précieux de la fidélité.
11 faudra bientôt décerner les grands emplois, comme les plus petits, d'après le rapport des
phréiioloiiues. A l'armée, il conviendra desavoir si tel officier, tel soldat a l'organe de la conihattwité ou celui de la hiophilie , amour de la vie qui pourrait rendre sa valeur suspecte. Le rapport du phrénologue deviendra plus redoutable dans les affaires criminelles : malheur à l'accusé qui , poursuivi pour un meurtre, aura l'organe de la destructUnté , ou pour un viol, celui de \ amatwité. On n'aura plus guère besoin de témoins ni d'enquête. Faites venir l'accusé, dira le président : le plirénologue expert examinera les protubérances de son crâne , et , dans cette justice plus sommaire encore que celle des Turcs, l'arrél: suivra ce rapport décisif; mais en bonne justice, l'accusé ne doit-il pas être admis à palper à son tour l'organe de l'expert plirénologue? et si , par hasard, il découvre en lui l'organe du charlatanisme que nous appellerons décept'wité , il pourra tenir les jurés en balance : reste à savoir de quels organes les jurés et les juges seront eux-mêmes pourvus.
Mais je me fatigue et je fatigue mes lecteurs en combattant des hypothèses qui n'offrent qu'un déplorable témoignage de l'esprit révolté contre lui-même, obstiné à s'avilir^ et, pour comble de démence, à se nier. Réjouissons-nous pourtant
qu'elles aient été produites, et que ce résultat de dissections faites par des mains si habiles et si exercées, de ces fouilles si hardies faites dans le crâne et la cervelle pour anéantir l'âme, pour écarteler le moi, n'ait pu amener que de si confuses, de si révoltantes chimères.
Socrate est le père de l'optimisine spéculatif et pratique. — Ses deux interprètes Platon et Xénophon. — Le premier ajoute son génie à celui de Socrate : le second en est un interprète plus timide et plus exact. — Hommage rendu à Platon précurseur de toute philosophie , et peutêtre du christianisme. — Aristote , génie plus positif, confirme ou rectifie et amoindrit Platon. — Le stoïcisme noble (exagération de l'école académique). — C'est à Rome qu'il faut le considérer dans sa gloire et sa puissance. — Cicéron , le plus éloquent interprète et continuateur de l'école académique. — Sénèquc , Épictète et Marc- Aurèle font triompher le stoïcisme qui donne à Rome le plus beau siècle de l'empire.
COCP DOEIL SUR LA PHILOSOPHIE ANCIENNE.
Je ne fais, comme le titre raniionce, qu'une excursion rapide ou plutôt qu'une légère promenade dans le champ de la philosophie ancienne. Le sujet est \ieux, ce n'est point par l'érudition que je le rajeunirai; mais il fut toujours plein d'attrait pour moi. Dans mon cours d'Histoire ancienne, il m'offrait un repos délicieux, après avoir exposé soit les fin^ems implacables de la
160 CHAPITRE Vil.
guerre du Péloponèse , soit les atroces proscriptions de Sylla, de Marius et des triumvirs, soit les crimes frénétiques du tyian de Rome. Je me sentais quelquefois assez heureusement inspiré par Platon des réminiscences de Cicéron et même de Sénèque. De jeunes personnes conduites par leurs mères assistaient alors à ces leçons d'où un rigorisme fâcheux les a depuis exclues. Mon imagination ne me peindra jamais rien de plus ravissant que leur enthousiasme virginal pour de hautes vertus .et de sublimes espérances.
Je me bornerai ici à faire remarquer parmi les philosophes anciens quelque teinte particulière d'optimisme, soit spéculatif, soit pratique.
Socrate fut le véritable créateur de l'un , et le type le plus accompli de l'autre. Qu'on étudie sa doctrine chez ses deux grands disciples, Platon et Xénophon : quelque différentes que soient leurs versions, on remarquera toujours un même but chez cet homme en apparence inoccupé, ce promeneur infatigable, ce causeur ingénieux, ce moqueur poli, ce sage enjoué et pourtant inspiré. Ce but, c'est celui de sceller l'alliance étroite du bonheur et de la vertu, et de les faire émaner d'une source divine. Dans ses entretiens racontés par Xénophon, il y marche d'une manière plus
œUP DœiL SUR LA PHILOSOPHIE ANCIENNE. 161
directe, plus simple et plus facile; dans les dialoi^ues de Platon avec plus de détours de finesse , mais bientôt avec plus de sublimité.
Le travail bienfaisant que Socrale veut faire sur ses concitoyens et peut-être sur les hommes d'un autre âge , il a commencé par le faire sur lui-même, et je ne crois pas qu'on puisse citer un plus parfait exemple de l'énergie de la volonté. C'est le héros de la patience^ et jamais, quoi qu'en aient dit de sévères jansénistes, et le bon Rolhn lui-même, vous ne pouvez surprendre dans son humilité la moindre saillie d'humeur vaniteuse. Aristophane a-t-il voulu le livrer aux risées du peuple; la victime viendra d'elle-même s'offrir aux flèches les plus acérées du ridicule, et peutêtre applaudir à l'adresse de l'archer.
De quelle récompense lui parlerez-vous? des honneurs.'* il se soustrait à la place publique, ou n'y paraît que pour remplir les devoirs les plus courageux, tels que celui de s'élever presque seul contre la superstitieuse et atroce condamnation des dix généraux vainqueurs. Lui parlerez-vous de la gloire? ses productions se bornent à une fable d'Ésope qu'il a mise en vers ; de richesses ? k peine consent-il à recevoir de ses riches et reconnaissants disciples un manteau à l'entrée de I. Il
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l'hiver. Quel est, dans cette brillante Athènes, le soldat le plus brave , le plus dévoué pour la gloire de sa patrie et le salut de ses jeunes compagnons, de ses disciples , le plus endurci à supporter toutes les privations et la rigueur des frimas ? toutes les voix vous répondront : c'est Socrate. Quelque devoir cju'il ait à remplir, il tient aussi ferme à son poste que d'Assas à Closter-Camp. Ni une peste efFrojable , ni les trente tyrans ne lui feront changer ses habitudes, son maintien, son langage. Quitterait-il sa patrie quand il faut la consoler? Les trente se lassent de voir un homme dont la vertu fait encore plus ressortir Thorreur de leurs crimes; ils voudraient Tavilir en le rendant l'exécuteur infâme d'un ordre cruel ; il revient dans sa maison , bien résolu de ne point obéir , et continue ses sublimes méditations sans s'informer si les sicaires frappent à sa porte. Ces trente y tout occupés de proscriptions et de meurtres, reculent devant la pensée de se rendre encore plus exécrables par la mort de celui que l'oracle de Delphes a proclamé le plus sage des mortels. Attendez, l'ingratitude et la superstition populaire provoquées par des fourbes ne reculeront pas devant un tel crime. La sérénité de Socrate après sa condamnation devient
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encore plus céleste, quand il prononce ces paroles : Mais il est temps de nous séparer ^ moi pour mourir, vous pour vivre; lequel vaut le mieux, Dieu le sait. Ne voyez- vous pas qu'il touche à une autre patrie? il ne fuira pas plus de sa prison que ses amis veulent lui ouvrir, qu'il n'a fui de sa patrie opprimée ; sa prison c'est encore un poste à garder. Il me semble que si j'avais été l'un des disciples de Socrate, je n'aurais pas eu besoin de ses discours sur l'immortalité de l'âme pour en être convaincu : l'immortalité de l'âme ne resplendissait-elle pas dans une telle vie, dans une telle mort ?
Ceux qui prennent plaisir à damner les idolâtres, lors même qu'ils n'étaient point idolâtres de croyance, reprochent à Socrate son démon familier comme un témoignage d'orgueil et d'imposture; d'autres l'accusent sur ce point de folie. Ce matin même je lisais la dissertation d'un jeune physiologiste qui veut prouver que Socrate avec son démon familier était frappé d'hallucination, un véritable monomanc; grâce à cette interprétation bienveillante, le jeune médecin ne l'aurait pas condamné à boire la ciguë, mais il lui aurait fait administrer des douches. Pour moi , je pense que le démon familier de Socrate était sa con-
164 CFiAPITRE Vil.
science, et, sans avoir beaucoup de loi dans les prodiges, plutôt que d'accuser Socrate d'imposture ou de folie, j'admettrais qu'un envoyé du ciel ait pu révéler quelque chose h celui qui devait remplir une si grande mission parmi les hommes.
Xénophon, le plus timide des Interprèles de Socrate, me parait un peintre plus habile de ses vertus que de son génie. Si l'on me demande à qui des deux grands disciples de Socrate j'ajoute le plus de foi, voici ma réponse : Xénophon retranche et Platon ajoute. Quand il s'agit d'un tel personnage, j'aime mieux celui qui ajoute que celui qui retranche ; rien ne me paraît plus beau que Socrate doublé de Platon. Xénophon est surtout le Socrate pratique. Il le rappelle par sa vie aussi bien que par l'aménité et la beauté de sa morale. C'est pourtant un guerrier fort occupé des plus rudes épreuves et de la plus forte étude de sa profession : n'importe, on dirait Socrate encore sous les armes; point d'ambition; il resterait dans les postes subalternes si le péril et la confiance de ses compagnons, les dix mille, ne l'en arrachaient pour cette admirable retraite qui servit de prélude aux conquêtes d'Alexandre. La passion du beau moral qu'il a puisée à l'école de
COUP DCœiL SUR LA PHILOSOPHIE ANCIENNE. 165
son maître ne l'abandonne ni dans le récit des dernières catastrophes de la guerre du Péloponèse, guerre pleine de crimes et de désastres, ni dans les vicissitudes d'une vie agitée qui l'obligent h changer de patrie. Ce beau moral , il ose l'appliquer à la politique; ici l'histoire ne pouvait lui servir de guide : il imagine le premier le roman historique; ne l'accusez point d'avoir prêté à un despote, h un conquérant peut-être peu différent des autres, des vertus et des perfections idéales; il trace un modèle que les Trajan, les Antonin, les Marc-Aurèle devaient réaliser, et j'aimerais à faire à l'auteur de la Cfropédie quelque part dans le bien qu'ils firent au monde; et puis son héros, il le fait sortir d'une éducation presque républicaine. Je crois bien que Xénophon rêvait à Sparte quand il transportait de telles institutions sur le sol de la Perse; mais l'histoire indique pourtant que sur les âpres montagnes de cette contrée quelque liberté florissait encore. Un autre mérite de la Cjropédie est d'avoir inspiré au bout de deux mille ans le roman du Télémaque à un pontife, à un Père de TEglise. L'abeille attique offre plus d'un rapport avec l'abeille française; mais le miel de Fénelon devait étie plus céleste : on me pardonnera sans
doute de faire de Xénophon un des saints de mon optimisme.
Que dirai-je de Platon ? à quel ciel élèverai-je ce père et ce roi de la philosophie ancienne dont le trône subsiste toujours , quoique son disciple Aristote lui ait causé de l'ébranlement, et que ses Etats aient été souvent ravagés par les incursions du troupeau d'Épicure?
Je ne croirais point paganiser en cédant pour Platon à l'enthousiasme auquel madame Dacier s'abandonnait pom^ Homère; n'a-t-il pas été considéré par les premiers docteurs de l'Église comme une sorte de précurseur du christianisme dont il a deviné un ou deux mystères, et dont il semble avoir en quelques points pressenti la morale? Bossuet, qui a su avec tant de génie nous montrer les révolutions des empires comme faites et conduites pour aplanir le sol où devait s'élever la croix du Seigneur, aurait pu compter pour une des voies de la Providence les ouvrages de Platon et la vie de son maître, et enfin les écoles d'Alexandrie. Mais je me garderai bien d'entrer plus avant dans des considérations étrangères à mon sujet et d'une nature assez délicate.
Platon , comme chacun le sait, outre Socrate, a pour maître Pj'thagore, qu'il n'a point en-
COUP DŒIL SUK LA PHILOSOPHIE ANCIENNE.' 167
tendu, mais dont la doctrine mystérieuse lui a été révélée par les sages de l'école italique. Par Pjthagore il se trouve en communication avec les sages de l'Inde. Mais tout se transforme, s'élève et s'embellit entre les mains d'un aussi puissant et aussi gracieux génie. On a dit mille fois de lui qu'il est l'Homère de la philosophie : je dirai de plus qu'il en est le Phidias, tant il est habile à transporter h l'ordre intellectuel le beau idéal que le statuaire grec avait conçu pour figurer aux yeux la grandeur de Jupiter, la sagesse de Minerve ou le génie d'Apollon. La recherche du beau moral, du beau intellectuel devient la passion dominante et la règle de sa vie. C'est elle qui l'isole de la vie politique dans la ville des grands hommes, lui à qui sa fortune, la gloire de descendre de Codrus, le dernier et le meilleur des rois d'Athènes, à qui surtout son génie aplanirait toutes les voies de l'ambition. N'imaginez pas qu'il se dérobe aux dangers des passions populaires; est-ce que son zèle pour la doctrine de Socrate condamné ; est-ce que son principe de l'adoration d'un seul Dieu si hautement , si éloquemment professé; est-ce que sa guerre contre des sophistes, idoles de la jeunesse nlhénienne, n'ofïValent pas un danger toujours présent
à son esprit, un triste souvenir à jamais gravé dans son coeur? II n'abandoinie pas cette sainte recherche même h la cour des deux Denys, et quand il a perdu le faible espoir de changer le coeur de ces tyrans, il brave la cruauté de l'un et se soustrait aux hommages fanatiques de l'autre.
Personne ne sait mieux que lui dissimuler l'inspiration sous des formes familières, quelquefois enjouées, trop souvent ironiques; il la déguise encore plus par les subtilités de sa dialectique; mais dans ses plus beaux discours, le feu caché se trahit bientôt par des étincelles , puis par une chaleur graduelle, et enfin par le plus vif éclat de lumières. Ce n'est point dans un orgueilleux début, ni à la façon des poètes épiques et lyriques qu'il se montre inspiré, c'est lorsqu'il a bien assuré sa victoire, et que ses interlocuteurs terrassés l'écoutent en silence. Vous sentez avec ravissement que son vol est libre : il ne tient plus à la terre, il ne tient plus même à ce monde dont le spectacle nous enchante; il a passé par delà rOlyrape des poètes, il plane sur le monde intellectuel et ne voit plus que des intelligences qui remontent à leur source divine ou qui en descendent; il s'élève par son génie aussi haut que le
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chrétien peut s'élever par l'amour et par la parole du Christ. Encore est-il juste d'ajouter que, dans plusieurs passages des Dialogues, et surtout dans les deux Alcibiades y l'amour de Dieu semble tenir ([uelque chose de la ferveur chrétienne. Vous ne me demandez pas sans doute de vous expliquer les théories de ses idées archétypes, et de ses différents moules ou dessins d'univers entre lesquels Dieu nécessairement a choisi le meilleur. Les idées transformées en êtres, en individus, ne jouissent plus d'un grand crédit aujourd'hui ; tout s'est affermi dans la métaphysique depuis Descartes, Mallebranche , Leibnitz, et tout s'est simplifié depuis cette belle école écossaise avec laquelle notre école de philosophie, au xix^ siècle, a scellé une si intime et si salutaire alliance.
Je conviens que j'entends très -mal Platon quand il parle comme un pur élève de Pytaghore. Il y a dans le Thnée beaucoup d'énigmes insolubles pour moi ; mais j'y vois une haute direction et la première base de l'optimisme tel qu'il a été puissamment développé par Leibnitz , le plus platonicien de tous les philosophes. Cette idée est que Dieu a choisi entre tous les systèmes du monde possibles le m«^illeur, et qu'il a établi
une gradation entre tous les êtres de l'ordre intellectuel.
Je dirai ailleurs quelques mots de l'hypothèse d'une vie antérieure posée par Platon; mais ce qu'il m'importe le plus de remarquer dans ma dévotion au système de l'optimisme, c'est le soin religieux et constant que prend ce philosophe pour répondre à toutes les objections que l'existence du mal fait élever contre celle de Dieu; il ne permet plus à l'homme de se plaindre des maux qu'il se fait à lui-même par le vice et le crime; et pour l'explication des maux qui nous viennent soit de nos semblables soit de l'ordre de la nature, il coïncide parfaitement avec le christianisme. Ce sont des épreuves attachées à la plus haute conquête, ce sont des triomphes réservés au sage; et avec quel feu d'éloquence ne les décrit-il pas dans le Gorgias, dans la Répiihlique, et ne les met-il pas en action dans la sublime triloeie de la mort de Socrate ! S'il nous conduit jusqu'aux bords du Styx, s'il nous y plonge, c'est pour nous rendre invulnérables comme Achille, et plus complètement que le héros de V Iliade.
Je ne veux point faire un panégyrique outré, un panégyrique sans restriction ; le dialogue auquel Platon a sans cesse recours n'est pas une
COUP DŒII. SIU LA PHILOSOPHIE AxNCIENNE. 171
voie assez sûre pour conduire à l'évidence démonstrative qu'il se propose. La formule des interroijations socratiques prête beaucoup aux subtilités, et Platon ne s'en fait pas faute. On ne sait quelquefois lequel est le sophiste de Socrate ou de celui qu'il combat. Souvent on souffre pour des personnages fort habiles qu'il tient longtemps sur la sellette, et qu'il réduit à la sécheresse d'un oui ou d'un noTZ^ jusqu'à ce qu'ils se dégagent par une interruption quelquefois éloquente.
Toutefois l'effet général de ces dialogues est que vous vous sentez environné de cette atmosphère pure que l'on respire au sommet d'une montagne, et Platon vous la fait gravir sans peine. Quelle aménité continue ! quelles leçons d'urbanité, de patience et de force dans la dispute ! que d'incidents heureux pour jeter un intérêt dramatique dans des entretiens austères! que d'allusions piquantes! il me semble que je vois en lui un précurseur de la pure comédie de Ménandre : Euripide aurait-il pu retracer avec plus d'intérêt les derniers moments de Socrate? Homère et Hésiode offrent-ils des allégories aussi pures, aussi profondes, aussi transparentes que celles dont il a parsemé ses divers dialogues et surtout son délicieux Banquet?
Je me disais dans ma jeunesse : Oh! qui me transportera dans les jardins d'Académus ou au promontoire de Sigée pour entendre Platon ! et vieux je me dis, en cédant à la même exaltation : Oh ! que ne puis je l'entendre dans des jardins oii nulle fleur ne se fane, et sur les bords d'une mer qui n'est autre chose que l'infini, mais l'infini éclairé par Dieu!
Forcé d'abréger cette revue, je ne puis saluer qu'en passant le génie d'Aristote, génie trop positif pour que je le place en tête de mes optimismes religieux ; mais je m'inscris en faux contre ceux qui veulent voir en lui un destructeur des doctrines de son maître, parce qu'il a puissamment combattu quelques-unes de ses hypothèses les plus abstraites. Il se montre dans la métaphysique un théiste un peu froid, mais rationnellement convaincu. Il s'élève et s'anime dans sa morale : son tableau du magnanime semble tracé par Platon, et l'on voit que ces deux philosophes ont beaucoup contribué k la naissance de l'école du Portique. Je me réserve de parler du stoïcisme quand nous le verrons dans sa gloire sur le trône des maîtres du monde, trône dont le christianisme méditait déjà et devait bientôt opérer la conquête.
COUP d'œil sck la philosophie ancienne. 173 Je me transporte à Rome , ou plutôt à Tuscuium, et c'est là que je rencontre le plus t^lorieux comme le plus éloquent disciple de Platon. J'aborde Cicéron sous les ombrages de sa villa. Quel changement dans sa fortune ! ce ne sont plus les armes qui cèdent h la toge consulaire, c'est la toge qui est froissée par les armes de la guerre civile. Ce grand citoyen ne vit plus que sous le bon plaisir du vainqueur. Il est l'objet d'une clémence qu'il va implorer pour d'autres aux dépens de sa fierté et même un peu de ses principes. Il énumère avec amertume les fautes fatales de ses puissants amis et s'exagère les siennes. Il survit à Caton, c'est survivre à la liberté j eh bien, c'est dans une telle situation qu'il va élever le plus beau monument de sa gloire, celui qui le rend le plus cher à la postérité. S'il ne peut plus rien pour sa patrie, il peut encore beaucoup pour le bonheur des hommes, ou du moins pour celui de ces âmes d'élite qui s'entendent malgré la longue distance des climats et des siècles.
On a peine à comprendre dans quel court intervalle et au milieu de quelles tourmentes les ouvrages philosophiques de Cicéron ont été composés, car le plus ancien ne remonte ([u'à une
époque peu antérieure à la guerre civile. Mais ce que 1 on doit admirer le plus, c'est le calme qu'ils respirent. 11 faut que la philosophie et que Platon s'en réservent tout l'honneur. Cicéron est d'un caractère mobile, ardent; sa sensibilité est excessive; la vanité agit plus sur lui que sur les grands hommes dont il se rapproche à tant d'égards, et qu'il surpasse en douces affections : cette vanité, il la trahit avec trop de candeur; l'exil l'a trouvé Faible; son ambition n'est suspendue que par la force des événements; elle va renaître aux premières lueurs d'espérance pour la patrie, pour la liberté, pour la gloire. Eh bien, pouvez-vous trouver dans ses œuvres philosophiques la moindre trace de cette agitation? sentez-vous quelque effort de l'esprit dans ses cadres ingénieux tout empreints de la dignité consulaire, de la grandeur romaine représentée par les Scipion, les Caton, les Lélius; dans ces plans larges et simples, dans ces divisions si faciles, si nettes et si fidèlement suivies; dans ce stjle qui rejette la pompe de la tribune et les artifices du barreau , et qui brille d'ornements plus délicats, de nuances plus habiles, de couleurs plus suaves? Peut-être y remarquez-vous une teinte de mélancolie : mais c'est la mélancolie de la bienveillance, de la vertu qui se
covv d'otil sir i.a philosophie ancienne. 175 plaint de la stérilité de ses vœux, de ses soins, et qui pourtant les continue avec ardeur. Dans tout ce que Cicéron écrit ou médite, on sent (ju'il habite l'Oljmpe des sages; ce n'est pas seulement avec Platon c[u'il vit , c'est avec le dieu de Platon. L'affligé Cicéron se trouve ainsi un patron de l'optimisme. Ses lettres ne prouvent que trop qu'il ne sait pas persévérer, à toutes les heures du jour, dans cet état de sérénité. Eh bien , je l'aime encore plus pour la nature et la profondeur de ses regrets, et pour la naïveté avec laquelle il exprime ses faiblesses; après que le philosophe a parlé, n'est-il pas naturel, dans une telle position, que le citoyen gémisse? que lui, qui vient d'écrire son délicieux Traite de Caiiiitié , saigne des blessures faites à l'amitié par le frère qui lui doit tout? qu'après avoir montré le bonheur de la vieillesse chez de vieux Romains, dans les plus beaux jours de la patrie, il jette un triste regard sur celle qui lui est réservée, sur celle qu'il n'atteindra pas, car le poignard du meurtrier est déjà bien près de sa poitrine ? enfiti qu'après avoir trac.-é de la main la plus ferme le code des devoirs, il contemj)le avec effroi les moeurs des Romains, et cette dissolution, compagne assidue de la cruauté, qui doit amener tant de Cati-
i76 CHAPITRE VU.
Ilna, de Clodius et de Verres sur le trône de l'univers ?
Oui, j'aime cette tristesse parce qu'elle ne le dompte pas, parce que ses chai^rins lui rendent plus présent le séjour où tout se répare, parce qu'il a ses heures de refuge dans le sein de la Divinité. H ne donne plus de lois h sa patrie, mais par son lumineux Traité des devoirs il est le législateur des belles âmes, leur guide et l'éloquent ami qui les inspire. La république dont il rêve le plan sur les ruines de celle de Brutus, n'aura pas plus d'existence que celle de Platon, quoique posée sur des fondements plus plausibles. Le temps jaloux détruira la plus grande partie d'un ouvrage qui fut regardé comme le plus beau des siens; mais on en retrouvera quelques fragments qui montreront une admirable coïncidence des idées politiques entre Aristote, Cicéron et Montesquieu : heureuses les nations qui se plairont à marcher sous cette triple bannière, et qui sauront toujours donner la modération pour point d'appui à la liberté !
On pourra s'étonner que j'inscrive les philosophes de l'école stoïque au nombre des optimistes; leur aspect est sévère, leurs maximes le sont encore plus; ils compatissent peu aux fai-
COUP UOElh SUR LA PHILOSOPHIE ANCIENNE. 177
blesses humaines. Ils repoussent également le désordre de la joie et les déchirements de la pitié, comme dérangeant la fermeté de leur assiette morale; ils manquent même de cet enjouement académique qui met l'âme à l'aise, la dilate, et semble quelquefois un avant-goût de la félicité céleste; mais enfin ils aspirent à la vertu de toute la force de leurs voeux , de toute l'énergie de leur volonté. Ils exagèrent nos forces, mais ils les augmentent; ils se fontune image sublime de l'homme. Nous n'avons à nous plaindre que d'être trop flattés. Leur erreur est de confondre notre condition présente avec celle que nous pouvons , que nous devons espérer. La Grèce asservie n'était pas un théâtre digne de ces stoïciens superbes qui plaçaient la condition du sage au-dessus de celle des rois; Rome les appelait; par leur savoir, par leurs vertus, ils se rendirent les instituteurs de ceux qui donnaient des lois et des chaînes aux nations; ils ranimèrent pour quelque temps les feux de la liberté mourante. Leur triomphe fut de former l'âme de Caton.
Bientôt ils s'assouplirent et furent heureux de rencontrer sous le joug des empereurs les plus féroces, les plus extravagants, des vertus du second ordre, telles que celles de Thraséas, d'Hel-
178 CHAPITKE vir.
vidius, inoilérateurs ou censeurs d'une tyrannie qui s'étonnait de les avoir laissé parler quelque temps au milieu d'un sénat exécuteur et victime de leurs cruautés. Sénèque, par la beauté de son génie plus que par la grandeur de son âme, soutint l'honneur du Portique, et lui prépara les hautes et bienfaisantes destinées auxquelles il devait parvenir sous les Antonin. D'abord tragique à grand fracas de paroles^ satirique avec verve, homme de cour, et de quelle cour? de celle d'Agrippine, des affranchis de Claude, Sénèque semblait peu fait pour porter le manteau de Zenon ; aussi s'aperçoit-on quelquefois qu'il ne va pas juste à sa taille, et surtout qu'il le brode de trop de rubis, d'émeraudes, de diamants. On a reproché à ce philosophe les richesses dont il se laissa accabler par son terrible élève; le goût lui reproche aussi trop de richesses dans un genre de composition qui se fait une loi de l'austérité; mais il a le plus puissant moyen de confondre la critique , c'est d'être sublime; il l'est avec plus d'effort que Platon, mais il s'élève maintes fois à la même hauteur.
Croyez-vous que la vertu fut chose bien facile et coulât sans obstacle parmi les contemporains et les sujets de Tibère, de Caligula, de Claude
COUP d'oeil sur la philosophie ancienne. 179 et de Néron? 11 fallait des bras nerveux pour remonter le torrent et revenir à la source pure de la philosophie. Dans ses tragédies, ouvrages de sa jeunesse, Sénèque avait insulté à l'immortalité de l'âme, comrhe s'il eût voulu calmer les remords et les craintes de Séjan ou de son maître; mais dès qu'il a reçu le baptême de la philosophie, il devient le défenseur le plus éloquent de ce dogme qui fait pâlir les tyrans, et leur montre des supplices aux enfers, tandis qu'une flatterie posthume souillera l'Olympe de leur présence. Que le caractère de Sénèque se soit élevé au niveau de son génie, c'est ce dont on peut trèslégitimement douter, car j'entends retentir l'accusation portée par Tacite sur la foi d'une clameur publique. On lit dans cet historien que Sénèque écrivit pour Néron la lettre au sénat où cet empereur tâchait de se justifier d'un parricide. Quelque belle qu'ait été la mort de Sénèque, elle fût arrivée bien plus tôt pour sa gloire s'il eût manifesté et exprimé son indignation après cet épouvantable crime, ainsi que le fit depuis Papinien après le fratricide commis par Caracalla. Mais je ne puis croire que cette rumeur fût générale et fondée. Le même historien nous dit que le vœu des Romains les plus courageux, conjurés contre
Néron , appelait l'espagnol Séiièque à l'cimpire. En punissant le parricide, ils n'eussent point songé à proclamer l'apologiste du crime. Les Romains n'oubliaient pas que, sous le règne du fils d'Agrippine, le monde avait connu trois ou quatre années d'une administration paternelle et vigilante, et que l'honneur en restait partagé entre Burrhus et son ami. Oubliera-t-on ce beau Traité de la clémence adressé à Néron? la férocité naturelle à l'élève avait donc cédé aux vertus de ses instituteurs?
Le plus beau monument de l'optimisme reli- £[ieux de Sénèque est son Traité de la providence de Dieu : l'on croit y sentir un soufîle divin venu de la Palestine. Jamais il n'a été fait de plus sublime réponse aux objections tirées de l'existence du mal, et peut-être le traité dale-t-il de l'époque où sous Néron déchaîné, le mal était répandu à grands flots sur la terre. Tout y respire la vigueur et la sérénité de l'âme. Dieu, dans ce bel ouvrage, n'est pas seulement représenté comme le bienveillant témoin, mais comme l'auxiliaire secret et le magnifique rémunérateur de l'homme de bien dans les épreuves auxquelles il l'assujétit. Dieu lui ouvre la carrière, mais il tient la palme prête. Quelquefois on croit entendre saint Paul