AUBE SUSPENDUE
Or les pointes du blé perçaient les terres dures. Les sillons réguliers s'habillaient de verdures Que l'air froid du matin remuait de frissons ; Des larmes en luisant s'égouttaient des buissons Et là-bas tout au fond de la plaine encor sombre Une lividité plus farouche que l'ombre Grandissait, sans pouvoir en lueur s'achever. J'entendis qu'on disait : « Le jour va se lever. »
Nous suivions dans les blés un chemin solitaire. J'étais avec des gens sortis de cette terre. Mais pourquoi nous allions, je ne m'en souviens pas. Ce dont je me souviens, c'est qu'en pressant le pas Dans les plaines au vent de l'aube froide ouvertes , Je regardais frémir du blé les pointes vertes, Et j'écoutais, encor plus d'à moitié dormant, L'imperceptible bruit de ce frémissement, Tel que le bruit que fait, sous l'haleine glacée De la peur, notre chair tout à coup hérissée...
Je m'éveille à présent sur le même chemin Et mon front fatigué me pèse dans la main. Je suis seul, assis là sur le bord de la route... J'aurai dormi longtemps, longtemps rêvé sans doute, Car mille souvenirs me hantent et ce sont Des rêves sûrement sous qui penche mon front... Ceux avec qui j'allais par le champ solitaire S'ils marchent avec moi maintenant, c'est sous terre, Car je les sens bien là, mais je ne les vois plus ; Qu'est-ce donc ? Tant de jours seraient-ils révolus? Pourtant le blé n'est pas mûr encore et la plaine Frissonne sous la même immense et triste haleine Que je sens comme alors tourmenter mes cheveux. Le ciel où vont nos cris, nos soupirs et nos vœux
Fait le même silence, et, là-bas, la même ombre, Lente, fuit pas à pas la même blancheur sombre, Et la blancheur ne- peut en rougeur s'achever. Ne verrai-je jamais le soleil se lever?