LA CONSCIENCE
Si pour analyser le miracle des choses Mon regard fixe cloue au mur la vision, Oh ! que rapidement tu fuis et décomposes Ton apparence, ô Monde, ô vaine illusion !
Partout l'illusion, quoi qu'on dise ou qu'on fasse ; Car la Nature et l'homme, à ses destins uni, Sont comme deux miroirs opposés face à face Et se réfléchissant l'un l'autre à l'infini
Un gouffre est là, vivant, profond. Mon œil y plonge
Et partout m'y retrouve en retrouvant les cieux
Et je vois, et je touche Et pourtant c'est un songe:
Ce ciel immense et moi n'existons qu'en mes yeux !
Or donc, j'ai tant de fois pris le réel en faute, Et si bien au miroir où l'Orbe étincelait Vu qu'il ne reste rien si mon reflet s'en ôte, Que moi-même à mon tour je me sens un reflet
Mon geste, que j'ai cru, fuyante créature ! Jailli de ma pensée et conduit par ma loi, Qu'est-il, sinon le geste errant de la Nature Qui se contemple et parle et se reflète en moi ?
Ainsi de pas en pas dissipant les problèmes, La seule vérité que je saisisse bien, C'est ceci, — raillerie et démence suprêmes ! — Que je suis le reflet d'un monde qui n'est rien !
Et dès lors, à quoi bon, ironique dépense, Tes vœux et tes désirs, pauvre dupe du sort ? Et quelle chose vaut la peine qu'on y pense ? Quel amour vaut l'angoisse, et quel but vaut l'effort?
Inévitablement roulés avec la sphère, A quoi bon résister, biaiser, raidir le cou ? La seule chose à faire est de se laisser faire. Quand le pouvoir est nul, le vouloir est d'un fou.
Obéissons en sage à l'instinct qui nous presse. Puisqu'il est la Nature, elle en aura les torts. Je suis ombre et me couche à tes pieds, ô Maîtresse ! Je suis ombre ; que peut l'ombre contre le corps ?
Si tu vis, mon instinct est dieu comme toi-même. Si tu n'es pas, qu'importe à moi, chercheur béant, Ou le Bien ou le Mal ? Ils ne sont, vain problème, Que deux masques jetés sur le même néant ?
Quand je n'ai vu partout qu'apparence et que vide, Quand le miroir menteur git dans l'ombre abattu, Vais-je sacrifier, de sacrifice avide, A cette illusion dernière, la Vertu ?
Jouissons et laissons les heures enivrées Fuir sans remords ! Chassons d'inquiètes ardeurs ! Et ne demandons pas aux roses respirées Quel secret cimetière a formé leurs odeurs !
Étant rêves, vivons comme l'on vit en rêve,
En de mouvants décors, merveilleux de couleurs,
Pays bleus que traverse une action sans trêve,
Sans liberté, sans frein, sans mensonge et sans mœurs!
Et je saisis déjà la coupe défendue...
Quand tout à coup, sévère, et me touchant le bras. D'une hauteur qu'en moi je porte descendue Une voix me dit : « Non ! tu n'y toucheras pas !
« Non, tu ne feras pas le Mal ! L'immense monde, Fut-il moins qu'un fantôme, et l'astre que tu suis Moins qu'une libellule, et toi-même où je gronde Moins qu'un tambour sonore et vide, — moi, je suis !
« Et tu détourneras de ceci tes prunelles Et ne regarderas que ce que je permets ! Ou je mordrai ton cœur avec des dents réelles Et dont tu sentiras la cuisson à jamais.
« Je suis. Ce que je veux est voulu dans l'abîme. Et fusses-tu le roi des soleils aux crins d'or, Ce que je te défends sur cette terre infime, Je te le défendrais dans Sirius encor !