‹ Testament poétiqueChapitre 92 sur 112 · LE GOUT DU NÉANT · texte numérisé non relu

LE GOUT DU NÉANT

Lorsque, plein du besoin de dormir de la brute, Sans pouvoir m'y rouler, j'erre au bord du sommeil, Un songe obstinément dans mon cerveau qui lutte Peint des perrons de marbre inondés de soleil,

Et de grands escaliers disposés par étages

Qui descendent en paix de toute leur largeur

D'un immobile azur à d'éternels rivages

Où du soleil couchant s'étale la rougeur.

Dans les ondes de la lumière et du silence Drapés superbement de haillons merveilleux, De graves mendiants dans leur souple indolence Tout de leur long couchés dorment, pareils aux dieux.

Heureux qui fait de l'âme et de la vie un rêveT

Et qui, sollicité par le gouffre béant,.

Se revêt de couleur .et d'or, et sur la grève

Se couche, et sans effort s'accoutume au néant !

A MARIE BASHKIKTSEFF

Rose si tôt pâlie, éteinte sans amour!

Lampe ardente, qui bus ton huile avant le jour!

0 vierge] enfant, génie et désespoir! ô femme!

Dieu, quelquefois, distraitdanssonœuvresansbords Se trompe quand il crée et peut, en un seul corps, Roseau qui déjà plie, insuffler plus d'une àme

Et de plusieurs destins le sein bat, tourmenté!

Alors, avant qu'ils aient trouvé leur unité,

Que de combats, de pleurs et de cris funéraires!

C'est de quoi tu mourus! Chaque forme du beau Avait une âme en toi qu'aspirait son flambeau Et tu te consumais à leurs souffles contraires,

Martyre! Et cependant tu demandais à Dieu La gloire humaine, vent de poussière et de feu, La gloire, ce désert où verdoie une palme,

La gloire, hélas ! — Mais Dieu, te regardant, meilleur, Te voulut épargner cet autre orage, ô fleur, Et te mit dans la sienne, éternellement calme.

24 juin 1887.

L'avant-veille.

Victor Hugo se meurt ! — 0 revanche suprême De la Destruction ! — oui, dans cette heure même Où je regarde aller mon souffle devant moi, Où ce passant dehors siffle je ne sais quoi, Où cette femme rit dans la chambre voisine, Où Paris roule, joue, aime, vend, assassine, Où l'air emplit l'espace, indéfectible flux, Victor Hugo se meurt, il ne respire plus !

La Mort, que, plein d'amour, de colère et de joie Il a soixante ans fait reculer, tient sa proie ! L'éternelle ennemie au cQeurmême l'atteint, Et le chêne se sèche, et le volcan s'éteint !

— Accourez toutes, vous, Odes, Orientales, Gestes au large vol, Satires, sœurs fatales Qui faisiez pour Macbeth du chaudron écumant Des inspirations, — sortir le Châtiment ! Hymnes ! Prières, vous, vous toutes, Immortelles, Ses filles, secourez le Père de vos ailes ! Ne pouvez-vous. Chansons, quil fit naître et courir Vous qui ne mourrez pas, l'empêcher de mourir? Non ! personne ne peut frustrer la juste tombe, Et le héros se rend, et le vainqueur succombe, Le pouvoir est un songe et le génie un jeu, Et la création ne sauve pas le Dieu !

Il faut qu'il meure ! Hélas, mère de l'harmonie, Sa bouche a maintenant des hoquets d'agonie;

Son cœur, source de feu, soleil intérieur Qui brillait par son verbe, est un bloc sans chaleur; Sa pensée enivrée au souffle de l'abîme Chancelle, et tâche encor. puérile et sublime, D'embrasser dans l'espace un fantôme de vers; L'affreux sommeil emplit déjà ses yeux ouverts; Il ne voit plus ; il meurt ; il sent fondre son âme, Et même en y tombant, la géante de flamme N'éclaire pas la mort; il entre, et rien ne luit, Et c'est comme un enfant qui s'en va dans la nuit !

La veille.

Oh ! comme avec lenteur tu savoures ta proie. Et que tu fais durer terriblement ta joie, Envieuse sinistre, ô Mort ! — comme à loisir Tu t'assouvis, comblant ta faim et ton désir ! Dès qu'un être jaillit de la mer des semences, Tu jaillis aussitôt derrière, tu commences Ta poursuite, tournant et cherchant le défaut, Et bien que sûre un jour de l'avoir, il te faut L'avoir à l'instant même, et chaque heure qui s'ouvre Pour lui te semble un vol, et dès qu'il se découvre L'invisible harpon siffle, se fixe et mord ; — Et tu ris, tant la hâte est dans ton âme. ô Mort ! —

Aussi, que tu devais haïr, de quelle haine, Celui-ci, qui tenait ta rage en quarantaine, Qui voulait te chasser, au nom de Jésus-Christ, De ces gibets sanglants dont l'odeur te sourit, Et qui, plus d'une fois, comme l'antique Hercule Allant à toi, devant qui le Soleil recule, T'a prise corps à corps, et t'a voulu forcer, Pour t'ouvrir la mâchoire et pour te confesser, Et savoir où tu mets, vieille, après tes débauches, Les esprits que tu prends et les fleurs que tu fauches I

Maintenant, tu le tiens, il n'échappera pas.

Ta vengeance prolonge à souhait le repas ;

Afin d'en mieux jouir tu suspends l'agonie.

Et, lumière à lumière, éteignant ce génie,

Tu ne l'achèveras qu'après avoir montré

Notre misère en lui jusqu'au plus bas degré !

— Et tu riras, tournant versmous ton rire, ô Stryge !

Sachant qu'autour de lui nous guettions un prodige,

Et que nous attendions, à son dernier moment, Un mot, un eurêka sublime, un flamboiement!

Tu riras de nous voir surpris de cette chute, Et de cette pitié finissant cette lutte, Et tu diras, le pied sur sa bouche et son front : — « Il le sait, mon secret! Demandez-le-lui donc!

Le lendemain.

Oh ! sous cette douleur irrésistible, amère,

Sous cette main frappant sur nous, Je fais comme l'enfant, je m'en vais à ma mère,

France, je tombe à tes genoux !

Je t'aime, ô France ! — ô mère, après les jours funestes

Où, prenant le suprême essor, S'en retournent tes fils les plus fiers, toi. tu restes,

'Et nous pouvons aimer encor !

Oh ! si tu t'en allais parce qu'ils disparaissent,

Parce qu'il s'éteint un flambeau, Si les sinistres nuits, les nuits qui nous oppressent

T'engloutissaient, morne tombeau,

C'est alors qu'il faudrait refuser toute vie

Et toutes consolations !

Si, ce génie éteint, si, cette âme ravie,

Entre les saintes nations Tu cessais seulement de briller la première !

Mais ton déclin n'est pas si prompt, Tes fils peuvent tomber, tu gardes leur lumière,

France, elle te remonte au front !

Leur àme accroît la tienne où viennent apparaître

Générosité, grâce et foi, Et le plus grand de tous hier n'a cessé d'être

Qu'afin de mieux devenir toi !

Et tu nous restes, joie et parfum de la Terre,

Douce France au rire enchanté, Qui seule rends le globe, en dépit du mystère,

Habitable à l'humanité !

Tu restes, mère aimée, assise en tes murailles

Et tes jardins verts et cléments, Et, n'est-ce pas ? tu sens remuer tes entrailles

Pour de nouveaux enfantements !

Car voilà deux mille ans que dure ta jeunesse,

Et tu n'as pas vieilli d'un jour, Et sans doute il se peut qu'un autre fils te naisse

Ayant toujours autant d'amour !

Mainte fois en cet âge on l'a, folie ou crime,

Poussée aux enfers pas à pas ; On a cru, n'entendant plus ton chant dans l'abîme,

Que tu n'en ressortirais pas :

Tu ressortais toujours plus belle du martyre !

Et sereine, ayant traversé Le bourbier de la mort sans perdre ton sourire,

Tu reprenais le chant cessé.

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