‹ Testament poétiqueChapitre 99 sur 112 · LA PRÉSENCE INVISIBLE · texte numérisé non relu

LA PRÉSENCE INVISIBLE

Je ne sais pas pourquoi j'ai dans l'àme ce soir Un étrange et poignant besoin de désespoir Et des larmes me sont toutes seules venues Comme la pluie aux champs vient de mers inconnues. Pourtant le ciel est libre et l'air est parfumé ; Je devrais être heureux ce soir, je suis aimé ! L'homme serait-il donc si peu fait pour la joie Qu'il ne la puisse un jour porter sans qu'il y ploie

Et qu'aimer comme naître appelle aussi les pleurs ? J'ai quelquefois pensé, dans ces vagues douleurs, Que les morts ignorés qu'on cache sous la terre Sans qu'une âme ait suivi leur convoi solitaire, Dont nul pas ne connaît le sépulcre écarté, Et qui n'ont pas d'ami clans leur éternité, J'ai pensé, quand ce deuil inexpliqué m'oppresse, Que pour avoir leur part ces défunts en détresse Sur nos cœurs encor pleins pesaient obscurément Et que cela tombait sur leur isolement Comme au désert la pluie ou la rosée aux plaines ; Ou que, n'ayant plus d'yeux pour soulagerleurs peines Ils entraient dans nos seins gonflés pour soupirer Et qu'ils nous empruntaient les nôtres pour pleurer.

Car les morts sont partout. C'est leur sainte poussière

■Qui compose des champs la force nourricière ;

Toute la terrre est tombe, et dans les noirs sillons

Nos pères inconnus dorment par millions.

Leurs os ont dans les bois donné leur moelle aux chênes ;

Des sources lentement ont filtré de leurs veines,

Et comme une âme immense errante sur nos fronts,

Leur haleine a formé l'air que nous respirons.

Oh ! leur cendre est en nous. Grand Dieu ! c'est elle-même

Qui, mêlée à nos sens, vit, souffre, palpite, aime ;

La nature, à travers ses mille enfantements,

A travers ses fraîcheurs et ses verdissements,

Ses eaux, ses blés, ses fruits, ses flores et ses roses,

Et ses illusions et ses métamorphoses,

Par d'étranges chemins que suit l'œil de Dieu seul Refait le petit-fils des cendres de l'aïeul ; Elle aime tant ses morts, cette mère profonde Qu'elle en tire la grâce et la verdeur du monde, Et recompose, avec leurs restes transformés, Des vivants, de son souffle immortel animés.

Le vent roule dans les ormes Comme un passage de chars, Et des nuages informes Chassent dans les cieux blafards.

Le vent roule dans les chênes.

— On dirait le bruit des morts Pleurant et tirant les chaînes Qu'ils portent aux tristes bords... —

Le vent tombe, tourne et monte Le long des coteaux mouvants... —

— A peine la terre compte

Un milliard de vivants... —

Le vent se lamente et roule Comme chargé de remords... — Mais qui peut nombrer la foule Et les milliards des morts ?

Le vent saute dans le gouffre... —

— En ce monde condamné

Qui pour jamais chante et souffre, Combien d'hommes est-il né ?

Le vent saute, hurle et sombre Comme le Niagara...

— Combien de flambeaux dans l'ombre Sont éteints, qui le saura ?

Comme un tourbillon de flammes Le vent ronfle en se levant...

— Est-ce que ce sont les âmes Qui forment l'air et le vent?

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