‹ Testament poétiqueChapitre 10 sur 19 · SUR LA FORME ET SES RAPPORTS AVEC LE FOND EN POÉSIE · texte numérisé non relu

SUR LA FORME ET SES RAPPORTS AVEC LE FOND EN POÉSIE

oici un recueil de poésies dont la lecture nous a procuré une sorte de jouissance devenue pour nous trop rare; nous ne résistons pas au besoin d'en remercier publiquement l'auteur. Nous ne développerons pas toutes les raisons de notre sympathie pour son talent : au seuil d'un petit livre où l'on n'a songé qu'à émouvoir, il ne siérait pas d'arrêter le lecteur par une dissertation. Ce serait fort mal

* Extrait de la préface au volume La Jeunesse pensive, par Auguste Dorchaiii. (Chez Alphonse Lemerre 1881.)

servir l'ouvrage, et tout effort ambitieux pour le recommander formerait une fâcheuse disparate avec la simplicité naturelle qui en fait surtout à nos yeux la grâce et le mérite. Pourtant cette simplicité même, cette absence d'artifice dans l'art, la foi du jeune poète dans la puissance esthétique de l'honnête et du vrai, nous suggèrent, par leur contraste avec certaines tendances actuelles, quelques réflexions peut-être opportunes. Si ces réflexions étaient justes, on nous en pardonnerait l'aridité.

Il ne s'est peut-être jamais publié plus de vers en France que dans ces dernières années, et ces vers sont pour la plupart bien faits. Presque tous les débutants nous étonnent par une expérience singulièrement précoce; les plus secrètes ruses de la versification leur sont familières; ce sont des virtuoses accomplis; en un mot, ils savent leur métier. Mais aussi jamais le métier ne s'est plus nettement distingué de l'art véritable, car, il faut l'avouer, le nombre des habiles passe de beaucoup celui des inspirés. Le moment est donc très favorable pour étudier la nature de notre art; les éléments essentiels en sont isolés et ainsi tout analysés dans les œuvres; il suflîit de les y constater. C'est ce que nous voudrions faire ici très succinctement.

Tout art a pour condition première de flatter un de nos sens; quelles que puissent être les qua-

LA POÉSIE l^<f

lités d'une œuvre humaine, si aucun sens n'en est agréablement affecté, ce n'est pas une œuvre d'art. Les lignes, les reliefs, les combinaisons de couleurs, de sons et, en général, tous les composés de sensations constituent des formes dans l'acception la plus large de ce mot. Toutes les formes ne sont pas du domaine de l'art; la plupart sont indifférentes; une forme n'appartient à l'art que si elle est esthétique, c'est-à-dire soumise à certaines lois dictées avant tout par une délicatesse toute spéciale du sens qui doit en jouir, de la vue et de l'ouïe. Il existe donc une beauté propre à la forme, beauté toute voluptueuse qui ne relève que des sens et n'a rien à démêler avec l'esprit ou le cœur. Un homme dont la vue ou Touïe est bien organisée, fût-il d'ailleurs un sot ou un méchant, est plus capable de goûter cette beauté-là que l'homme le plus intelligent ou le plus généreux à qui manquent la finesse et la justesse de l'oreille ou de l'œil. Il faut se garder d'en conclure que la perfection de ces organes suffise à constituer l'artiste, mais nous pouvons affirmer qu'on n'est pas artiste si l'on n'est doué d'aucun sens éminemment aiguisé. On n'est donc pas poète si l'on est insensible aux qualités purement acoustiques des vers, au rythme, au nombre, à la quantité, à la mesure, à la rime. L'oreille du poète n'est pas celle du musicien; il est même remarquable que, le

plus souvent, le don de versifier et le don de composer en musique ne se rencontrent pas chez le même homme; toutefois l'harmonie des syllabes scandées, bien qu'elle diffère de l'harmonie des notes accordées, n'en suppose pas moins une aptitude spéciale de l'ouïe qui la sent et l'apprécie, et, sans cette aptitude organique, le poète n'existe pas.

Nous sommes donc aussi éloigné que possible de contester l'importance de la forme en poésie; la forme y est aussi essentielle que dans tous les autres arts, mais elle n'y joue pas exactement le même rôle. La forme, en effet, peut causer un plaisir esthétique de deux manières différentes : soit par son charme sensuel, comme composé harmonieux de sensations, soit à titre de symbole par la pensée ou le sentiment dont elle est le signe, en un mot, par l'expression*. Or, dans les autres arts, la beauté de la forme n'est pas nécessairement subordonnée à l'expression; rien de moins expressif que le visage d'une statue grecque; il semble que l'artiste ait craint de nuire à la beauté plastique par la vivacité de l'expression; un simple pot de terre de Chardin peut, sans signifier aucune idée, aucune passion, pro-

* L'expression peut être soit toute passionnelle, soit proprement esthétique; dans le second cas la chose exprimée est indéfinissable, c'est l'objet de l'aspiration. L'expression visée dans cette phrase est la passionnelle.

curer au connaisseur, par la seule qualité des tons, les jouissances spéciales de la peinture. Dans les vers, au contraire, la beauté de la forme ne peut nous procurer les jouissances propres de la poésie qu'autant que les mots assemblés deviennent, en composant une phrase, des signes expressifs d'une idée ou d'une passion. Personne de bonne tbi n'oserait appeler beau un vers entièrement dénué de sens, quelque harmonieux qu'il fût. On peut concevoir la peinture, à son degré inférieur, ne dépassant pas la sensation et se contentant de charmer l'œil; mais la poésie réduite à charmer seulement l'oreille, n'aurait plus de raison d'être, car elle ne serait plus qu'une fonction secondaire de la musique. Les arts, dans une civilisation avancée, sont tous plus ou moins symboliques, aucun n'est exclusivement sensuel; c'est même surtout par l'expression qu'ils intéressent, et pour les raisons que nous venons d'indiquer, la poésie est celui de tous qui peut le moins se passer d'exprimer, c'est-à-dire de s'adresser à l'intelligence et au cœur en servant de signe à des pensées et à des sentiments; la poésie est essentiellement expressive. Le plaisir de l'oreille y accompagne donc toujours quelque idée ou quelque passion et en est inséparable. Il s'ensuit que les vers les plus poétiques sont ceux où la plus grande beauté d'expression est unie à la plus grande beauté de pensée ou de sentiment.

Il existe cependant, nous dira-t-on, de fort beaux vers purement descriptifs, qui n'expriment aucun état moral. Rien de plus erroné que cette idée qu'on se fait vulgairement de la description en poésie. Il faut, au contraire, que la nature ait été profondément sentie par le cœur du poète pour qu'il puisse la décrire; sa palette est si pauvre, comparée à celle peintre, qu'il ne peut suppléer à l'insuffisance du vocabulaire descriptif qu'en associant toujours une émotion morale à son imparfaite copie de la ligne et de la couleur. Tandis que le peintre peut disposer d'une infinité de nuances, le poète ne trouve dans la langue qu'un petit nombre d'épithètes générales; c'est donc bien plutôt par l'expression des formes que par leurs qualités purement plastiques qu'il arrive à les spécifier. Il ne peut donc que faire signe à l'imagination du lecteur et il la stimule en ravivant ses souvenirs par un appel à tous les sentiments que le spectacle de la nature a éveillés en lui. Rappelons encore une différence importante entre la description poétique et les représentations de la peinture, c'est que la première seule peut imiter le mouvement.

Les aperçus précédents, trop sommaires sans doute et bien incomplets, suffisent toutefois, nous l'espérons, à justifier notre prédilection pour les vers où la plus grande part est faite à la pensée et au sentiment. Ce qui nous plaît dans

le recueil qu'on va lire, c'est que le talent de l'auteur s'y montre toujours de bon aloi, que ses vers satisfont aux conditions de la poésie telle que l'analyse conduit à la définir.

CHcATlT\E IV

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