SUR LA TRADUCTION EN PROSE ET EN VERS
'ancien professeur de rhétorique bien connu et si estimé, auteur de la belle traduction qu'on va lire, M. Talbot, n'est plus. Il est mort plein d'années, entouré de respect et d'affection. Outre la tendresse des siens il goûtait l'attachement de cette grande famille spirituelle, si douce aux vieux maîtres qui ont su se la former dans les lycées par un enseignement solide et paternel prodigué à de nom-
* Avant-propos écrit pour l'ouvrage intitulé Aristophane, traduction iioiiirllc par M. Talbot. (Alphonse Lemerre, 1897.)
breuses générations d'élèves. Combien d'entre eux pourraient m'envier l'honneur et le plaisir de présenter son livre au public! Aucun n'y aurait un meilleur titre que moi, si le seul requis était la longue fidélité du commerce amical avec lui, avec ses proches, avec ceux que rallie ou pleure sa noble veuve. Mais, je le confesse, le plus indispensable de tous les titres, l'entière compétence me manque. Une traduction d'Aristophane ne saurait être recommandée à ses lecteurs naturels avec une autorité suffisante que par un helléniste, et je ne le suis pas. Je suis loin de posséder toutes les clefs des auteurs grecs; j'en suis le visiteur, non le familier. Heureusement n'ai-je à remplir ici qu'un rôle de simple exécuteur testamentaire chargé d'expliquer au lecteur les conditions d'un legs httéraire, conditions qui suffisent à en déterminer toute la valeur. Cette valeur n'offre pas seulement la garantie, déjà sûre et incontestée, du savoir et de l'expérience du traducteur, elle a, de plus, rencontré un répondant considérable dans un poète de premier ordre, en relations étroites et constantes avec la poésie grecque, dans Leconte de Lisle. Oui, j'ai la bonne fortune de pouvoir me retrancher derrière ce maître, m'en référer à sa haute appréciation, à son jugement difficile, exempt de toute complaisance. Il connaissait cette traduction, l'admirait, et, certes, on ne
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doutera pas de sa sincérité quand on saura qu'il l'avait adoptée et que, désireux d'acquérir, à titre de collaborateur, le droit de la joindre à la collection des poètes grecs déjà traduits par lui, il avait offert à M. Talbot de mettre en vers les chœurs interprétés en prose. C'était un accord accepté et conclu, mais les forces épuisées du poète ne lui permirent pas de mettre à exécution son dessein. J'ai sous les yeux la lettre découragée, datée de mars 1 89 1 , par laquelle il apprend à M. Talbot que « malade, très fatigué et plein de mille ennuis », il se sent incapable d'accomplir sa promesse. Il ajoute, avec cet accent d'amère défaillance que nous lui connaissions trop : ce L'œuvre n'en vaudra que mieux, incontestablement, de toute façon. » Hélas! il se raillait; l'œuvre y a perdu l'inestimable estampille par laquelle le maître l'eût, en partie, faite sienne. On saura, du moins, et c'est l'important, qu'il avait été dans sa pensée, dans son intention formelle d'y imprimer sa marque. Un pareil témoignage est à l'honneur des deux écrivains. Cette consécration de l'œuvre du prosateur par le concours promis du poète ne demeure pas, en effet, sans retour profitable à celui-ci. Elle suppose une mutuelle adhésion, et, sans doute, en convenant d'associer à son labeur celui de Leconte de Lisle, le digne représentant de l'Université, c'est-à-dire de la gardienne officielle et vigilante de tous les
classiques, donnait, au bénéfice de l'interprète marron, un précieux exemple de conciliante humeur. Les traductions de Leconte de Lisle, bien que d'une saveur antique si délectable, avaient à conquérir l'approbation des hellénistes patentés aux scrupules méticuleux, plus préoccupés du lexique et de la grammaire que de la vertu poétique du langage. Leur souci fondamental n'est, certes, pas moins important, mais il est autre que celui d'un interprète qui se trouve être de même essence morale et littéraire que l'auteur original, comme lui poète, comme lui sombre ou railleur par tempérament. Ces deux soucis à la fois se sont rencontrés et conjugués d'une façon remarquable chez M. Talbot pour le succès de son entreprise ardue. Il semble que son intime intelligence du texte unie à la verve naturelle de son alerte esprit l'ait improvisé poète ad hoc au frottement d'Aristophane, et c'est cette rare qualité, sacrée aux yeux de Leconte de Lisle, qui dut inspirer à leurs deux plumes de traducteurs la confraternelle alliance demeurée à l'état de fiançailles intellectuelles.
La part délicate, indéfinissable, réservée au sens de l'artiste dans toute traduction d'ouvrage littéraire, éclate en celle de M. Talbot. Excellent humaniste, pour atteindre à l'exactitude esthéthique, il lui a fallu plus que la connaissance approfondie de la langue grecque. La lutte par-
tielle et trop inégale que j'ai tentée dans ma jeunesse avec un antique et formidable athlète suffit pour me permettre d'apprécier, en connaissance de cause, le mérite d'art qui recommande son œuvre. J'avais, il est vrai, affaire à un poète latin, mais, au point de vue où je me place, j'ai eu à combattre des difficultés de même ordre que celles dont il a si heureusement triomphé.
Tout traducteur débute spontanément par une préparation mentale qui est le nior à mot. Il s'agit pour lui d'abord de déterminer le sens relatif de chacun des mots, c'est-à-dire l'acception dans laquelle son rapport aux autres et la nature du sujet traité induisent à le prendre, et, du même coup, de dégager de l'arrangement syntaxique le sens linéral de la phrase. Le travail, jusque-là, ne relève que de la grammaire au service de l'intelligence; il ne vise que la signification purement conventionnelle (unique ou multiple) de chacun des mots et celle qui ressort de leur relation logique, sans rechercher encore la signification non conventionnelle, naturelle du texte, à savoir tout ce qu'ajoutent à la première le mouvement de la phrase, son geste en quelque sorte, et les qualités acoustiques des mots qui la composent, bref sa musique, c'est-à-dire ce qui en constitue, dans la poésie surtout, la plus intime expression. Au premier stade la traduction est donc seulement une ébauche, la ma-
tière dégrossie où devra s'accomplir la forme achevée, le sens complet du discours. Il va sans dire que M. Talbot, par le long exercice de sa profession même, excelle dans cette préparation initiale, œuvre de grammairien et de lexicographe; mais il faut lui reconnaître, en outre, un talent bien supérieur à celui-là.
Le moT à mot, ai-je dit, n'est qu'une sorte de canevas, et il ne donne même pas intégralement ce qu'il semble promettre. Il risque toujours d'être, en partie, inexact, si fort que soit le traducteur, car tout vocable et toute locution d'une langue ne trouvent pas nécessairement leurs représentants adéquats dans une autre. Cette rencontre est d'autant plus rare que le génie et l'âge des deux langues les différencient davantage, comme se distinguent par l'esprit et l'ancienneté les deux nations qui les ont élaborées. Ainsi la traduction littérale est le plus souvent défectueuse dans son propre domaine insuffisant déjà, et, en outre, elle laisse hors de ses limites restreintes une lacune considérable à remplir pour la complète interprétation du texte original. C'est ici que l'art est en jeu et que M. Talbot a fait preuve d'une souplesse de plume et d'une ingéniosité remarquables. Combien ces qualités sont requises pour une pareille tâche! Alors, en effet, se pose un problème tout nouveau. Il s'agit d'abord d'écrire en français, et,
par suite, de substituer aux idiotismes, où s'accuse l'irréductible originalité du langage grec, des équivalents français aussi approximatifs que possible. Ce sont des tours de force à accomplir. M. Talbot s'en est tiré si habilement qu'il a su rendre ces formules par des idiotismes français, ou du moins par des trouvailles qu'il a faites dans des formules consacrées du parler populaire. Mais ces spirituelles réussites ne sont pas encore ce qui importe le plus, ce qui exige le plus de sens littéraire; le tact et le goût y ont moins de part que l'adresse. Il y a des idiotismes d'un autre ordre qui affectent, non pas seulement tel passage du texte, mais le texte entier, parce qu'ils expriment et définissent le caractère propre de l'écrivain, sa démarche, en un mot son style, son génie même, qui suppose pour fondement celui de sa race. On ne comprend Aristophane qu'à la condition de se faire Hellène, Athénien, enfin Aristophane lui-même. Pour reproduire, au degré supérieur atteint par M. Talbot, sa verve satirique, le tour et l'accent comiques de son vers, il faut être capable de se les approprier, et la science n'y suffit pas. Une aptitude spéciale est nécessaire qui est le caractère même, le tempérament moral du traducteur. Il doit se sentir dans le monde grec comme dans le sien, dans l'œuvre d'Aristophane comme chez soi. Une traduction, pour être bonne, ne se com-
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mande pas; c'est un témoignage de sympathie autant qu'un hommage à l'original. On ne peut communiquer que ce qu'on possède ou qu'on a pu faire sien; comment communiquera-t-on sans trace d'effort à la phrase française la vivacité, l'animation qui est le style même de la phrase grecque, si l'on a l'esprit plus solide que leste, plus grave que joyeux? Qu'un savant helléniste puisse trouver à reprendre dans la traduction d'Eschyle par Leconte de Lisle, je ne suis pas en état de le nier, non plus que de l'affirmer, mais, s'il le pouvait, sa critique, j'ose en répondre, ne porterait pas sur l'essentiel selon les poètes. Il aura beau être plus intimement initié au lexique propre du tragique ancien, je le mets au défi, sans la moindre hésitation, de s'en faire luimême un écho plus fidèle que notre poète français. Celui-ci avait scruté la condition humaine, reconnu la souveraineté du malheur, l'impuissance affreuse à le vaincre, l'horreur de la vie terrestre; il en couvait une idée atroce, spontanément éclose de ses propres tourments. Aussi les clameurs tragiques retentissaient- elles comme d'elles-mêmes dans les profondeurs douloureuses de son âme jalousement fermée. D'autre part, il avait le rire sarcastique, la plaisanterie hautaine et mordante, s'attaquant moins, toutefois, à l'homme misérable qu'à son odieuse destinée. Il associait toujours la force comique au blâme;
c'était là son affinité avec Aristophane. Mais, pour en être le parfait interprète, peut-être lui aurait-il manqué la gaieté véritable, saine et vraiment virile, la gaieté grecque où l'on sent toujours plus ou moins, même à travers la caricature, sinon sous la crudité cynique, respirer la grâce, ne demeurât-elle sensible que dans le mouvement aisé du vers.
Cette jovialité d'humeur, cette prestesse d'esprit ont précisément trouvé dans le naturel de M. Talbot des similitudes qui l'ont très bien servi. Pour traduire, il n'avait pas à s'oublier soi-même, à se métamorphoser. Il lui suffisait de s'adapter, de grossir et d'acérer tour à tour les traits de sa verve enjouée pour donner à ses lecteurs l'impression que leur donnerait Aristophane en personne ressuscité, mais parlant français. On ne saurait, certes, demander davantage à l'interprétation des anciens : elle ne peut, elle ne doit pas agir sur les contemporains de l'interprète comme le faisait l'auteur original sur les siens, sur les hommes à qui jadis il s'adressait. Aussi faut-il nous résigner à ne pas toujours comprendre et goûter ce qu'ils y prisaient. D'une autre race et d'un autre temps qu'eux, nous ne pouvons épouser toutes leurs manières d'être et de sentir. Il n'est donc pas sûr que notre admiration ait le même principe que la leur, et, à cet égard, une bonne traduction, par son exactitude
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même, doit nous faire apprécier la divergence irréductible entre le point de vue ancien et le moderne. Tout essai de les concilier par des compromis, par des adoucissements et des atténuations est une trahison; là est l'infériorité des traductions d'autrefois. Celles d'aujourd'hui permettent de constater la diversité et les vicissitudes des mœurs et du goût, et par là leur propre valeur et l'estime qu'elles s'acquièrent échappent à ces fluctuations mêmes.
Tel est, à mon avis, le mérite et telle sera, je n'en doute pas, la récompense du présent ouvrage.
'ajouterai quelques lignes seulement aux précédentes pour caractériser la traduction d'un poème faite, non par un prosateur, mais par un poète. Si l'on considère que le vers est la forme littéraire la plus expressive possible des mouvements de l'âme, grâce au maximum de musique proprement dite qu'elle implique, à la mesure, au rythme et à la sonorité choisie des mots, on reconnaît tout de suite que le poète traducteur d'un poème est éminemment préoccupé de découvrir, de créer dans la phrase française versifiée un équivalent musical de l'harmonie propre à la phrase du texte original. Cette recherche est plus difficile, plus délicate que ne l'est pour le prosateur tra-
duisant de la prose (non des vers, comme l'a fait M. Talbot), la recherche d'un style équivalent à celui de l'original, car l'allure qu'on nomme le style ne se complique pas en prose, comme en vers, d'une cadence préfixée. Or cette cadence introduit dans la phrase un élément d'expression plus spécial encore à la versification de chaque langue que ne l'est à la prose de chacune son génie propre, surtout si l'on compare la poétique des langues anciennes, du grec et du latin, par exemple, à celle des langues modernes. Est-il possible de transposer la musique des vers propre à l'une des premières dans la musique des vers propre à l'une des secondes? Je ne le crois pas; je crois que les modes de ces diverses poétiques sont respectivement irréductibles les uns aux autres; que l'expression poétique, c'està-dire purement musicale, d'une langue morte, et peut-être aussi d'une langue vivante, est intraduisible pour toute autre, en un mot sans équivalent. Mais, à défaut de l'équivalence, on peut se contenter de l'analogie, qu'on arrive à rendre assez proche de celle-ci pour en produire presque les effets sur le lecteur. Le sacrifice à faire sera d'autant moins grand que le poème original sera d'une époque plus reculée ou encore d'une inspiration plus intellectuelle que passionnelle. Dans le premier cas, les sentiments ne sont guère plus comphqués que le matériel de la
vie; ils n'exigent pas de très fines ressources d'expression musicale (tels sont les poèmes d'Homère où tous les sentiments sont naïfs, partant simples et violents); dans le second cas, le traducteur rencontre moins encore de nuances à rendre; il rencontre du moins plus de traits d'esprit incisifs que d'émotions subtiles (c'est le cas, par exemple, de la comédie, de la satire, de la fable), et, s'il s'attaque à des poèmes didactiques ou philosophiques, la vertu pathétique du vers, réduite alors à son minimum, ne lui crée plus d'invincibles difficultés; elle fait même place à une autre propriété expressive. La musique n'y a plus d'autre fonction que de scander l'impérieuse démarche de la raison dans la démonstration ou dans l'exposé de vérités conquises, et d'imprimer au discours un rythme purement mnémonique (c'est ainsi que dans le De U^tura rerum de Lucrèce les parties abstraites, uniquement philosophiques, sont les plus susceptibles d'une traduction en vers adéquate.) Dans une traduction en prose d'un ouvrage écrit en vers, il va de soi que le lecteur s'est résigné d'avance au sacrifice de l'expression musicale qui spécifie le vers; il ne peut espérer qu'une exploitation habile et heureuse des seuls moyens d'expression dont la prose dispose, surtout de son harmonie propre dont j'ai fait l'analyse dans le chapitre I ; il devra être satisfait si
cette harmonie, sans équivaloir jamais à celle du vers, en rend l'absence aussi peu regrettable que possible. Au surplus, il ressort de cet aperçu très sommaire que toute traduction de poème, qu'elle soit en vers ou en prose, ne saurait être qu'un à-peu-près, une œuvre condamnée d'avance à l'imperfection, si méritoire qu'on la reconnaisse d'ailleurs.
CHcATn%E VI
LA POESIE ET l'ÉTAT SOCIAL
CHcATm{E VI
LA POÉSIE ET l'état SOCIAL
uissiEZ-vous contribuera faire aimer la poésie, celle que nous croyons la 36-^'^J véritable, afin d'en propager le bienfait social! 11 n'y a pas entre les âmes de rapprochement sans elle, car seule elle supprime, dans les démêlés moraux, les définitions, qui divisent, pour ne laisser subsister que les intuitions, qui sont unanimes. Toute tentative de définir le libre arbitre, par exemple, ou le caractère impératif du devoir ne réussit qu'à en faire douter; tel vers au
* Extrait de la préface du volume l'Idéale Jeunesse, par Edouard Montier. (Chez Lecène et C'", 1899.)
contraire, jaillissant des profondeurs de la conscience, fera rougir d'en avoir douté. Il en est de même de la pudeur, du respect dû parles enfants aux parents et des autres principes recteurs de la vie sociale. Ce sont pour la raison des postulats dont elle n'atteint pas les racines. Je crains que pour les expliquer elle ne les violente, elle ne les amène de force à sa portée, en les mutilant, ce qui les simplifie; dès lors, il lui est aisé d'en prouver l'humble origine, la genèse héréditaire, bref, la dignité illusoire. Je m'en défie ; peut-être n'a-t-elle prouvé que son incompétence. Hors du sanctuaire de la conscience, dans le monde extérieur, le champ de ses découvertes est immense et me confond d'admiration, mais elle me paraît fourvoyée, comme abîmée dans les arcanes de la vie psychique. La morale et l'esthétique lui dérobent leur fondement. 11 y a un sens affecté à la connaissance de ces objets transcendants, c'est par excellence le sens poétique, celui que Pascal a si bien deviné, le cœur, en un mot, « qui a ses raisons que la raison ne connaît pas ». C'est une foi irréductible qui proclame en nous la vérité de ces postulats et aussi, selon Pascal, celle des postulats géométriques.
Vous vous faites, mon cher confrère, l'écho de cette voix.
Mon cher confrère,
p. suis bien touché et je vous remercie cordialement de la dédicace que vous me faites de votre dernier ouvrage, dont j'ai lu le manuscrit avec un profond intérêt. Vous y inscrivez mon nom par un sentiment qui m'est très précieux; vous avez compris mes inquiétudes d'écrivain. La lettre que vous m'adressez remue en effet les questions qui me préoccupent le plus. A quoi devons-nous tendre, nous autres poètes? Tout notre bienfait dans la société se borne-t-il à récréer les hommes, à les arracher pour une heure au poignant et impérieux
* Préface au volume Les Drames du Peuple, par Armand Renaud. (Chez Alphonse Lemerre, 1885.)
souci de leur lutte pour l'existence? Tout notre méfait se borne-t-il à les ennuyer? N'avons-nous devant eux d'autre responsabilité que celle de l'acrobate dont les faux pas ne blessent que la vue et ne menacent que sa propre conservation ? C'est rarement au début de la carrière que nous nous interrogeons; nous laissons se manifester naïvement, sans l'examiner, notre préférence instinctive pour une forme littéraire qui nous semble éminemment apte à consacrer nos impressions. Nous usons même de cette forme avant d'en goûter les recherches et d'en posséder les secrets, et quand nous savons versifier, ce jeu difficile et délicat nous captive d'abord jusqu'à nous suffire, parce qu'il est un art et que cet art est très noble. Le verbe propre au poète comporte un triage exquis des mots les plus saisissants et des cadences les mieux assorties aux mouvements mêmes de l'âme, aux émotions qui, échappant à tout signe conventionnel, ne peuvent recevoir que de l'harmonie leur expression. Mais pour peu que nos préludes aient trouvé d'écho, nous prenons une confiance illimitée dans la vertu de la poésie. Nous lui prêtons une mission, celle de féconder les loisirs des lecteurs et d'employer leurs délassements à leur susciter des aspirations, celle d'élargir et d'élever tous les objets de leur activité, d'influer sur leur conception du monde. Je n'ai pas la simplicité de croire
que nous tendions tous au même idéal; chacun de nous, dans l'évolution de son aptitude et de son goût, se fixe où l'a entraîné son tempérament, et je m'aperçois que sans le vouloir, je vous entretiens des besoins du mien. Dans le dernier état d'esprit que je considère, nous risquons beaucoup, je l'avoue, de sacrifier la jalouse beauté de la Muse à un genre d'utilité qui répugne à son antique fantaisie. Cette aristocrate se sent comme humiliée de n'être plus seulement une rêveuse; le beau craint toujours de se commettre avec l'utile, comme s'il avait peur de s'avilir ou du moins de se déclasser. Notre ambition d'agrandir le champ de la poésie est donc téméraire. Mais l'est-elle seulement par les difficultés d'art qu'elle nous crée ou l'est-elle par une essentielle incompatibilité entre la poésie même et l'expression des choses d'ordre pratique ou scientffique?
La poésie, pourra-t-on répondre tout d'abord, est née dans les âges d'ignorance où les passions étaient neuves et les idées enfantines, elle exclut donc toute abstraction et, par suite, ne s'adresse à l'intelligence que par l'intermédiaire de la sensibilité, et c'est pourquoi l'emploi des images est sa condition même. On lui fait, par conséquent, violence quand on lui demande autre chose qu'une peinture du monde physique et une représentation des états moraux par des comparai-
sons tirées de ce même monde. Toute langue est poétique à sa naissance précisément parce que les affections de l'âme n'ont d'abord pu être signifiées que par des analogies, par des mots empruntés à la désignation des choses matérielles. La fonction et le procédé de la poésie sont ainsi donnés par son origine même, et elle doit d'être belle à l'impossibilité d'être précise, à l'impuissance même où elle est d'abstraire et de définir, à l'obligation de peindre pour s'exprimer. Il y a donc désaccord intime entre la science qui ne vise qu'à substituer des lois aux apparences individuelles, à dépouiller ainsi l'être de son ornement sensible, et la poésie qui est essentiellement vivante et imagée. La pratique, ajoutera-t-on, dans ses applications industrielles et politiques, n'est pas moins hostile à la poésie que la science. Si le premier outillage et le premier lien social de l'humanité nous apparaissent poétiques, dans la Bible et dans Homère par exemple, c'est qu'alors dans l'industrie naissante l'utile n'avait pas encore usurpé toute la forme et qu'entre les hommes la convention sociale n'était pas encore de spontanée et tacite devenue réfléchie et formulée. Les instincts primaient encore la raison, les religions le droit. Ainsi toute tentative de concilier les créations industrielles ou politiques avec la poésie serait également condamnée. En résumé, dira-t-on, dans le plein jour où ne
s'accusent ni les profondeurs ni les reliefs, la poésie cherche en vain des vallons ombreux pour la rêverie, des cimes radieuses pour l'enthousiasme. Notre civilisation décolore le monde par la connaissance et chez les hommes émousse les caractères par la sécurité; la poésie, au contraire, ne vit que de parures et d'alarmes.
Cette opinion germait dans la Pléiade et devait éclater en 1850. 11 en faudrait conclure que l'extinction de notre art est une suite nécessaire du progrès. Le poète, digne de ce nom, serait le dépositaire sacré des passions vierges de l'humanité, l'héritier de son gracieux ou farouche bégaiement, le défenseur de la Nature contre les entreprises de ses indiscrets dompteurs.
Vous vous faites une idée plus large du poète, mon cher confrère; vous le conviez à affronter, sans mépris pour le Prométhée et pour l'OEdipe des anciens âges, mais avec plus d'expérience, d'autres dieux et d'autres sphinx, derniers détenteurs de la foudre et de la vérité. Vous n'appauvrissez pas son idéal, vous l'agrandissez pour l'égaler aux plus récentes aspirations de notre espèce, et, si j'entre bien dans votre pensée, vous répondez à votre tour : l'œuvre du progrès consiste à différencier toujours davantage l'homme de la bête, à dégager de plus en plus ce qu'il y a dans sa nature d'irréductible à relie de l'animal. Or, l'objet même de la poésie, n'est-ce pas
précisément d'illustrer cet élément caractéristique de l'essence humaine, qu'on appelle l'âme? Comment la poésie pourrait-elle donc renier le progrès? Elle a, comme celui-ci, pour matière ce qui est vraiment humain dans l'homme, à savoir : le beau dans l'amour; la fraternité, la justice qui change le troupeau en peuple; le besoin d'unir la cité au sol pour faire de leur hymen la patrie; la liberté, mère du devoir, lequel s'impose à la conscience en dépit et aux dépens des instincts brutaux; la conception de l'infini devant l'univers qui, n'opposant des limites qu'aux sens, se révèle sans bornes à l'intelligence. Comment la science et la morale, en un mot, la civilisation, en développant ce qui distingue notre espèce de toutes les autres, pourrait-elle affaiblir en nous le sentiment de la grandeur humaine, c'est-à-dire le ressort de la plus fière poésie?
Vous n'avez pas à craindre d'avoir méconnu ce sentiment, d'avoir trahi votre vocation par le choix de votre sujet. Rassurez-vous : la Justice et la Pitié que vous invoquez sont vraiment des Muses, car leur couple compose cette vertu par excellence qui se nomme l'humanité. Ces Muses sont belles, bien qu'elles consentent, lune à peser les titres les plus obscurs, l'autre à toucher des plaies; c'est par cela même qu'elles sont belles. On ne relève les humbles qu'en se baissant, mais on ne s'abaisse point pour cela. La boue et le
sang qu'on essuie ne tachent que les mains. Aussi le poète, comme le savant, doit-il braver le contact des matières dangereuses ou répugnantes; la générosité de ses audaces donne du prix à son œuvre, l'amour du vrai ne peut que la rehausser.
Le légitime désir de reculer les limites traditionnelles de notre art rencontre néanmoins une sérieuse objection qu'il serait imprudent de mépriser. Tout en accordant que le domaine de la poésie n'a pas été entièrement exploré, on peut prétendre que l'exploitation en est bornée parle langage même, qui se refuse à l'expression poétique des conquêtes de la science, comme à celle des crises sociales. Il est certain d'abord que, par une intrusion commode mais barbare dans les langues modernes, le grec fait presque tous les frais du vocabulaire des savants, de sorte qu'on ne peut désigner clairement, c'est-à-dire par leurs vrais noms, dans les vers, les agents, les propriétés et les phénomènes qu'ils étudient. Mais il faut remarquer que le poète soucieux de leurs découvertes n'aurait pas à souffrir autant qu'on le croit de cet inconvénient, car il n'aurait point affaire à leurs nomenclatures spéciales. Le détail de leurs opérations ne saurait le concerner. Ce qui importe au cœur, principe et fin de toute poésie, c'est uniquement la plus récente et la plus haute synthèse des lois particulières,
synthèse progressive qui, de siècle en siècle, déplaçant le point de vue, modifie la contemplation et retentit par suite dans toutes les régions du rêve. Voilà ce qu'il s'agit de rendre; les anciens vocables peuvent y suffire; on en peut faire un habile emploi qui en rajeunisse le sens. Quant aux relations de notre art avec l'état social, il n'est pas moins certain que le nivellement des classes a bouleversé la hiérarchie des mots comme celle des rangs. Le noble lexique de nos devanciers est devenu trop pauvre. Parmi nous, les uns ont résolument introduit la démocratie dans la langue des vers; d'autres, plus circonspects, tentent, par des concessions mesurées, d'y concilier l'ancien régime et le nouveau; d'autres ne tiennent pas à se créer de nouvelles ressources; ils se contentent d'approprier celles qu'ils y trouvent à leur inspiration; fidèles au vieux fonds d'idées et de sentiments poétiques, le problème n'existe pas pour eux. Il se résout de lui-même, mon cher confrère, dans votre poème. Les sujets que vous traitez vous imposent un vocabulaire d'où les mots précieux ou pompeux sont bannis; mais vous n'avez pas cédé à la tentation de braver la pudeur littéraire. Avec un tact de vrai poète vous avez distingué dans la qualité du langage la crudité de la bassesse, sachant bien que l'énergie du style est plutôt dans la justesse hardie que dans l'insolence de l'expression.
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Grâce à vos qualités natives d'homme et d'artiste, que ce dernier ouvrage met dans tout leur relief, vous avez pris, sans avoir à la chercher, une position sûre dans le récent mouvement de la poésie. Je ne saurais entreprendre ici l'analyse de chacune des pièces qui composent ce volume, mais je voudrais en définir le caractère générai, tel que je le saisis. Vous souffrez profondément du spectacle de notre état social qui est un état de guerre latente, d'équilibre instable entre les revendications menaçantes d'une classe et la force qui, au nom des lois, rassure les autres. A vrai dire, partout et toujours, une plèbe a pâtî de son infériorité héréditaire; mais nos dernières révolutions ont donné à cette classe une conscience plus nette que jamais de sa condition, et cette condition, empirée par les vices mêmes qu'elle engendre, est assurément pour la plupart très misérable. La douleur, qui sacre tout ce qu'elle touche, est essentiellement poétique. Il suffit de souffrir pour intéresser le poète. Vous l'avez éprouvé, et toutes les cordes de la sympathie ont vibré en vous pour les tourments obscurs. Chacun de nous se sent inquiété par le murmure des deshérités du peuple; nous ne sommes jamais sans appréhension pour notre conscience et pour notre repos quand cette plainte trouve dans les arts ou les lettres des échos retentissants. Il nous semble que l'air en soit dangereusement troublé.
Pour moi je me défends autant que je le peux de cette prévention pusillanime, et j'ouvre sans réserve et tout grand mon cœur à la pitié qui l'envahit sous le charme cruel de vos vers. Vous dépeignez plus que vous ne jugez; vous vous bornez presque à décrire et à raconter, laissant la générosité du lecteur prendre elle-même la défense des victimes. Vous ne vous apitoyez pas avec des démonstrations ardentes; vous semblez dédaigner d'attendrir par un appel plaintif ou bruyant à la commisération. Vous paraissez contenir vos cris, de peur d'altérer sur vos lèvres la voix de la justice, et vos larmes, de peur qu'en tombant sous votre burin elles n'en amollissent le trait. Cette fermeté, vous la conquérez sur votre émotion par un effort; vos vers en gardent quelque chose d'âpre et d'amer qui les trempe. On vous ferait tort et vous protesteriez sans doute si l'on jugeait votre poème comme une œuvre de parti. Les visées en sont plus larges et plus hautes. Une mâle compassion, qui ne veut pas désespérer de l'avenir, y déborde les frontières de la patrie pour couvrir, dans tous les lieux et tous les temps, l'humanité tout entière, et, quand un retour s'y fait vers la France blessée, c'est avec le souci de sa gloire non moins que de sa paix intérieure. Une pieuse tendresse pour le pays vient alors pénétrer et détendre les vers moins oppressés; ils semblent respirer plus à
l'aise, et à l'amertume se mêle un sentiment héroïque qui console et fortifie.
Il y aurait un second poème à faire, digne aussi de votre cœur et de votre talent. Ce poème serait la contre- partie de celui-ci, et mettrait en pleine lumière votre impartialité. Vous avez décrit la fin sinistre du pauvre mourant à l'hôpital, puis étendu sur le marbre de l'amphithéâtre. Il n'y est disséqué que pour servir à l'instruction des médecins qui l'ont gratuitement soigné. Il vous resterait à peindre leur desintéressement. Leur tâche n'est pas sans péril, car la maladie de ce pauvre était peut-être contagieuse, et ne le fût-elle pas, la mort, comme pour se venger de ceux qui la combattent, les menace dans leur étude même; la moindre piqûre du scalpel les expose à suivre au tombeau l'homme qu'ils s'étaient efforcés d'y soustraire. Il est bien vrai que le maçon risque de tomber de l'échafaudage, mais les Sivel et les Crocé- Spinelli, pour explorer les airs dans un aérostat, risquent de tomber de plus haut encore, et si les victimes de la science sont plus rares, c'est qu'il y a moins de savants que de manœuvres. L'ouvrier mécanicien est, il est vrai, parfois blessé par la machine qu'il dirige, mais cette machine, inventée par un autre, ne le blesse qu'après avoir épargné une somme incalculable d'efforts à d'innombrables ouvriers, et celui qui l'a créée, avant
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d'avoir converti l'industriel à son idée audacieuse a peut-être autant souffert sous sa redingote que le prolétaire sous sa blouse. Le patron devenu riche n'a plus, il est vrai, souci du pain quotidien, mais souvent il a commencé par en être durement préoccupé, et c'est souvent aussi par un héroïsme de travail qu'il est parvenu à procurer la matière première au travail des autres. Il a ses heures d'angoisse poignantes, car il est sans cesse menacé par des chances de ruine qu'il ne peut toutes prévoir et conjurer. On pourrait multiplier ces exemples, et ainsi, sans méconnaître les souffrances d'une classe, apprécier également les épreuves qui, dans les autres, exercent le dévouement, la prudence et le courage. La douleur a des variétés infinies dont il est bon de montrer l'équivalence, pour ne pas désoler davantage et exaspérer les humbles en leur laissant le préjugé qu'ils sont seuls voués à la lutte pour la vie. Il ne faudrait pas, j'en conviens, par un désir de conciliation trop suspect, fournir un prétexte à l'indifférence des oisifs sauvegardés de la faim, ou une excuse à leur dureté. Mais il faut n'omettre aucune donnée du problème si difficile à bien poser, peut-être, hélas! insoluble, d'assurer entre les hommes une harmonieuse répartition des charges et des avantages sociaux, ou tout au moins d'espacer de plus en plus les retours périodiques de la guerre civile.
Tant que les institutions imparfaites n'y suffiront pas, il appartiendra au poète de ne pas laisser la pitié et, comme vous le dites, l'amour du mieux s'endormir. Aussi vos lecteurs, mon cher confrère, tout en souhaitant que vous fassiez pour tempérer le désespoir des uns ce que vous avez si bien fait pour émouvoir les autres, rendront justice au sentiment généreux qui vous a inspiré votre œuvre comme au grand art que vous y avez apporté.
IIP
>|^^' INSPIRATION du poète. Cette inspira-
i^i tion surtout nous a vivement interesse : la source en est prise dans les plus nobles et les plus intimes souffrances de la jeunesse. Les mœurs en France, où l'on ne connaît pas les vraies fiançailles, rendent très difficile, depuis la puberté jusqu'au mariage, la condition des jeunes gens qui se respectent. Le jeune homme est à peu près abandonné à lui-même pour résoudre le cruel problème qu'impose à sa conscience notre état social. Comment cédera-t-il, sans déchoir, aux instincts les plus impérieux des sens,
* Extrait de la préface au volume de vers La Jeunesse pensive par Auguste Dorchain. (Chez Alphonse Lemerre, 1881,)
dont le cœur se fait complice, avant qu'il puisse légalement les satisfaire? De là des scrupules pleins d'angoisses, des défaillances et des luttes héroïques, tout un drame intérieur éminemment poétique.
En lisant ces vers où les combats et les douleurs de la vingtième année trouvent leur expression discrète, mais bien sincère, plus d'un sentira se raviver dans son âme les cicatrices anciennes. La jeunesse est un âge difficile, nous ne l'envions pas à l'auteur. Mais notre sentiment n'est pas l'égoïste satisfaction qu'exprime le Suave mari magno... de Lucrèce; c'est au contraire une sympathie toute fraternelle pour le matelot qui en est aux premiers périls. Nous ne saurions assister en froid spectateur à la tourmente qu'il subit à son tour, et nous nous penchons vers lui du rivage pour lui tendre une main amie.