‹ Testament poétiqueChapitre 13 sur 19 · SUR L AVENIR DE L AMOUR · texte numérisé non relu

SUR L AVENIR DE L AMOUR

A femme et l'amour intéressent l'inspiration poétique si profondément que l'article suivant, publié en Hongrie il y a quelques années, trouve ici sa place naturelle :

ce M. le rédacteur en chef du 'Budapesn-D^aplo me pose la question suivante : a Commem est-ce que vous imaginei la fevime du vingtième siècle ? » C'est me faire trop d'honneur, c'est trop présumer de mon expérience et de ma perspicacité. Pour y répondre avec une suffisante compétence, il conviendrait que je fusse tout au moins observateur de profession, romancier ou moraliste, médecin, prophète... Hélas! je ne suis même pas

mari, ni père de famille. Je ne suis pas bien sûr de connaître les femmes de mon pays; encore moins ai-je étudié celles des autres contrées. Je ne saurais donc me former une idée exacte de la femme d'aujourd'hui. Comment oserais-je présager ce que sera celle de demain?

a Aussi ma réponse ne saurait-elle être que timide et incomplète. Je suis obligé de me tenir sur le seul terrain où je me sente tout à fait chez moi, sur le terrain de la poésie et de l'art. De ce point de vue purement esthétique je n'ai que des pronostics déplaisants à émettre. Je me contenterai de les indiquer, mais pour me faire bien entendre je ne peux me dispenser de prendre la question à sa racine, et je crains que ce ne soit long.

« Toutes les fois que j'ai eu l'occasion de visiter une grande ville européenne, une cité très populeuse, centre important de civilisation très avancée, je me suis senti péniblement affecté des ravages causés dans le domaine du beau par l'industrie de plus en plus savante. Il semble que le progrès matériel de la vie sociale n'engendre que des formes monstrueuses, énigmatiques ou insignifiantes; il semble que les yeux soient condamnés à perdre en jouissances d'art ce que les autres sens gagnent en jouissances moins nobles. La mécanique appliquée atteint des résultats stupéfiants, admirables sans

nul doute; mais ce qu'on admire dans les machines, c'est uniquement la dimension et l'ingéniosité de la forme que leur prescrit une destination purement matérielle; l'artiste y est peu sensible et il en veut aux ornements plaqués dont le contraste avec cette destination la souligne aux dépens de l'art fourvoyé. Pour se faire admirer de l'artiste, une forme doit lui faire oublier son usage industriel ou sa fonction physiologique, et par là aussi le besoin ou le désir qu'elle est appelée à satisfaire. La forme féminine est soumise à ces mêmes lois. Désirer et admirer une femme sont, en effet, deux choses très distinctes. Or la toilette est, semble-t-il tout d'abord, par essence, son condiment; mais elle est, non moins par essence, un art; c'est de l'art décoratif qui exige, à ce titre, du goût, c'est-àdire le sens du beau, de l'élégance et de la grâce. Le goût s'y reconnaît à la parfaite assimilation de la parure, de l'ornement par la personne, de sorte que l'habillement ne fasse qu'un avec celle qui le porte. Pour qui donc s'habilleront les femmes distinguées dans un avenir où l'appétit aura supplanté le goût, où le génie industriel aura détrôné celui des arts? Les merveilles de l'industrie provoquent un étonnement qui est de l'admiration sans doute, mais ce qu'il y a d'admiratif dans cette surprise s'adresse à la solution du problème pratique, non au spectacle,

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et n'a rien de commun avec le sentiment qui s'appelle de même en art, mais qui est tout autre, à savoir une aspiration à la fois délicieuse et grave, poignante volupté d'un rêve dont l'objet entrevu demeure inaccessible. Tel est le sentiment que fait naître le Beau et qui devient l'amour quand il a pour objet la vraie beauté féminine.

oc Le beau plastique, dont l'expression, connue surtout des statuaires, esc, en quelque sorte, surhumaine, n'est pas le seul charme extérieur de la femme qui soit sans relation avec le génie industriel. Toute forme qui ne représente pas à l'esprit une difficulté vaincue dans le monde matériel, demeure également étrangère à ce génie. Aussi, dans un visage, les traits gracieux seulement expressifs de l'activité sans contrainte, de la finesse, de la douceur, de la tendresse, de tous les dons féminins par excellence, qui ne sont sentis et appréciés que par les hommes dont une culture exquise a poli la rudesse virile, tous ces traits tendent aussi à perdre de leur puissance et de leur prix à mesure que se développe ce génie envahisseur.

« Je remarque, en outre, qu'il accroît, aiguise et propage d'autant plus le besoin de bien-être qu'il lui procure plus de satisfaction. Par suite s'avive l'implacable souci de l'argent et s'exaspère la concurrence, le combat pour la vie devenus plus

exigeants. Une inquiétude sourde, habituelle, a fini par corrompre ou abolir le loisir nécessaire à la contemplation et au culte. En amour, aujourd'hui, le regard est une attaque; il n'a plus le temps ni le besoin d'être un hommage.

« Ces considérations me font craindre que, durant le xx^ siècle, le sens esthétique de l'homme, en général son aptitude à goûter l'expression morale des formes ne décline davantage encore, et enfin, réfugiée chez les artistes seuls, ne déserte l'innombrable surplus de la population masculine. Or cette dégénérescence menace d'entraîner, chez la femme, une déviation parallèle de ses aptitudes, une perversion correspondante de son rôle social.

(( Aussi longtemps, en effet, que les amorces dont l'a douée la Nature pour le salut de l'espèce ont conservé toutes leurs prises sur l'homme, l'amour qu'mspire l'expression esthétique ou passionnelle de ses traits pouvait suffire à lui assurer une indépendance victorieuse, une souveraineté de fait plus efficace encore pour la protéger que les lois écrites, et, pourvu que l'exercice de ses droits et de ses fonctions de mère ne fût pas entravé, elle pouvait se résigner, en ce qui touche la politique et la science, à une oisiveté très favorable aux floraisons de la grâce. Elle ne songeait point à partager les austères travaux de l'homme, et se contentait de s'y associer par une

intelligente sympathie, se réservant ceux que lui attribuent sa constitution physique et aussi sa providentielle sollicitude pour les intérêts domestiques. Je vise seulement ici la femme en tant que civilisée, sauvée du servage par sa naissance. Je n'oublie point qu'elle a été, qu'elle est encore, hélas ! bête de somme dans beaucoup de régions, et que le régime des manufactures en fait une machine souffrante, mais personne, je pense, n'oserait prétendre que les manufactures civilisent leurs outils vivants. Je m'occupe ici de la femme la plus favorisée, de celle que l'homme associe à ses récoltes, avec dispense de bêcher à sa place.

« Malheureusement pour elle, son règne physique dure moins que sa vie. Il lui importe donc beaucoup de se faire aimer pour son âme, entreprise dont le succès dépend moins d'elle que de l'élévation morale de l'homme. Elle a d'autant plus de chance d'y réussir qu'il est plus capable de soustraire l'amour à la servitude des sens. Or, chose remarquable, c'est pendant le moyen âge, au temps où les sciences ne possédaient même pas encore leur méthode, où, par suite, l'industrie était rudimentaire et le bien-être grossier, c'est alors que, en Europe, la chevalerie a créé un idéal d'amour d'une essence purement spirituelle, étonnamment élevé, tout de sacrifice et de dévouement. L'amour est alors, au moins

dans une classe d'élite, un vrai culte rendu à la forme en tant qu'expressive de l'âme. A cette époque les arts témoignent que la beauté plastique, sous l'influence de l'ascétisme chrétien, était devenue un facteur secondaire de l'aspiration amoureuse. Pour caractère esthétique, la forme humaine n'avait plus alors que celui d'être une prison transparente de l'âme.

« Aujourd'hui c'est à peu près le contraire qui a lieu. Ce que l'homme demande à l'union libre, c'est le plus souvent le plaisir et l'apaisement des sens; au mariage, c'est une fin, comme on dit, un établissement, et, dans les pays où la jeune fille est dotée, c'est beaucoup la dot. Il es: probable que dans ces pays-là le besoin croissant de capitaux pour vivre selon les goûts prédominants de luxe et de représentation rendra de plus en plus âpre la poursuite de la dot. Il en résultera une dépréciation progressive des qualités proprement féminines de la jeune fille.

c( Elle tendra, d'ailleurs, à les perdre. Pour des causes qu'il me reste à signaler, il est à craindre que dans un avenir encore lointain, mais sûr, elle ne s'enlaidisse. Ses dehors, par leur expression, se distingueront de moins en moins du type masculin, et peu à peu elle assortira la culture de son âme, par suite son âme même à ses dehors. Ici, en effet, je remarque un symptôme capital sur lequel, si répugnant qu'il soit, je ne

peux me dispenser d'insister. La laideur industrielle qui m'attriste quand je visite une grande ville moderne, n'est pas la seule qui offense mes yeux. Le nombre incalculable de visages ingrats, chétifs ou congestionnés, irréguliers et déplaisants que je rencontre, obsède mon regard et assombrit ma pensée. La beauté dont je m'occupe ici, la beauté féminine se fait plus rare dans les classes supérieures, nobles ou riches, et dès qu'elle naît dans les classes ouvrières, elle y est épiée et trop souvent recrutée par la misère pour la prostitution. Le vice n'en est pas la seule cause : d'odieuses coutumes en sont plus coupables que les corrupteurs. L'absurde et intolérable condition faite aux jeunes gens aisés depuis leur puberté jusqu'à leur mariage tardif, rend fatal le sacrifice des filles pauvres à l'impérieux appétit d'amour. On sait les conséquences de ces rapprochements accidentels, qui ne sont que des contacts périlleux pour la santé publique ou deviennent des liaisons funestes à la prospérité des familles. La prostitution rassemble en nombreux troupeaux les filles attrayantes pour entraver leur fécondité et détériorer le sang des couples éphémères qu'elle renouvelle sans relâche. Les hommes qu'elle ne retient pas dans ses liens faciles et forts se marient farigués, sinon usés, et pour épouses n'ont plus à choisir, s'ils sont pauvres, qu'entre les jeunes filles vouées au

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travail excessif, la plupart étiolées, sans grâce, après que la débauche, organisée ou fartive a prélevé l'élite physique, ou, s'ils sont riches, entre celles qui trop souvent expient de folles jeunesses paternelles. Comment expliquer le nombre croissant d'enfants mal faits et débiles vainement choyés dans l'abondance?

« En résumé, d'une part l'influence du progrès industriel tend à atrophier le sens esthétique dans les nations et, par suite, à rendre secondaire et déprécier l'épanouissement normal des qualités féminines; d'autre part l'abominable régime d'amour imposé aux jeunes gens détermine une funeste sélection des beaux corps féminins pour les vouer à l'amour vénal et à la stérilité, et aboutir à l'enlaidissement progressif des couples consacrés par la loi,

« Ces fâcheuses constatations permettent de pressentir le sort peu enviable réservé tôt ou tard à la femme chez les peuples les plus avancés, spécialement chez ceux de la vieille Europe. Daus ce redoutable avenir où les fines qualités de son cœur ne rencontreront plus d'hommes au cœur assez tendre, assez délicat, assez noble pour les apprécier (si tant est que ces qualités peu exercées ne s'oblitèrent pas en elles), ce que les jeunes filles auront de mieux à faire, ce sera de s'adonner aux sciences exactes, aux sciences expérimentales, sociales et politiques, de disputer

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aux étudiants les bancs des écoles de droit et de médecine, les diplômes et les carrières qu'ils accaparent aujourd'hui. Plusieurs d'entre elles ont déjà prouvé que les facultés intellectuelles de la femme n'y répugnent pas invinciblement. Elles les y adapteront de plus en plus et les emploieront à effacer, comme désormais inutiles à la conquête d'un mari, les différences établies par la nature entre les caractères esthétiques des deux sexes. 11 est même possible, grâce au progrès des sciences appliquées, que les différences sexuelles aient alors perdu leur capitale importance par la découverte de la génération artificielle. Ce sera le triomphe de l'industrie.

« Je ne voudrais pourtant pas pousser trop au noir mes conjectures de rêveur, surtout quant à la raréfaction de la beauté plastique, du moins chez les femmes. L'idéal en pourra devenir moins élevé; il le deviendra, mais le goût des jolies filles, des formes excitantes n'est pas incompatible, je le reconnais, avec le génie industriel et commercial et ne semble même pas en voie de s'éteindre. Les statuaires, s'il en reste alors, pourront manquer de modèles, mais les hommes sérieux veilleront à ne pas manquer de cocotes. Dès qu'ils s'apercevront du péril que j'ai signalé, ils y porteront remède autant qu'il leur sera possible. Ils organiseront la production et le marché de la denrée erotique sur des bases moins acci-

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dentelles que la seule inégalité des conditions et le hasard des rencontres. Us ne seront pas malheureux du nouvel ordre de choses que je viens d'esquisser. Ils s'en féliciteront au contraire, puisqu'ils y trouveront une parfaite conformité à leurs tendances.

« Pour moi, je l'avoue, si risquées, si paradoxales que puissent être mes prévisions, je n'y saurais découvrir que des sujets de tristesse. Je crois sentir une vague affinité entre cette évolution perverse et les menaces du vers amorphe, sans rime ni césure, émancipé de toute règle d'art.

« L'enlaidissement de l'espèce humaine et l'énervement de son plus haut langage m'affligent comme une déchéance de la terre, comme l'abolition de la marque divine sur notre planète.

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Messieurs,

E discours que vous attendez de moi, rançon du grand honneur de présider ce banquet, sera, je n'hésite pas à vous en prévenir, dépourvu de gaieté. Je ne ferai nul effort pour le rendre souriant. Je ne trouve que des inspirations sérieuses dans mon cœur assombri parles récents deuils publics** dont le souvenir vous hante également jusque dans vos joies les plus légitimes, dans la pure allégresse de la confraternité.

* L'Association générale des Étudiants de Paris m'a fait l'iionneur de m'inviter à présider sort douzième banquet annuel (1897). J'y ai foit l'allocution qu'on va lire où la poésie est en cause, dans ses rapports avec l'idéal social et la jeunesse qui en est la dépositaire.

** Incendie du bazar de la Charité, défaite des Grecs par les Turcs.

Je vous parlerai sans avoir à me contraindre, car je me sens parfaitement à l'aise au milieu de vous. C'est que les poètes ont le privilège d'avancer en âge sans vieillir tout entiers; ils conservent leur premier cœur intact, et le rêve qui demeure inséparable de leur pensée la rattache sans interruption à celle des jeunes hommes. Vous êtes, en effet, des rêveurs aussi; vous l'êtes à votre insu, malgré vous.

Ah! ne vous en défendez pas! Je vous supplie tous, même les plus sérieux d'entre vous, ceux dont les études sont les plus ardues, les plus positives, de ne jamais répudier la poésie, votre alliée naturelle, car le rêve dont je parle n'es: pas seulement le vagabondage de l'imagination, ni même l'extase de l'âme aspirant à l'objet idéal de ses vœux; il consiste avant tout pour elle à sentir s'enfoncer dans l'infini toutes les racines delà vie humaine jusqu'à ses fondements mystérieux. La matière propre de la poésie n'est pas l'irréel, mais l'indéfinissable; les sources n'en résident pas à la surface éclatante du monde, mais bien dans le principe inaccessible d'où rayonne l'activité universelle. Le poète, il est vrai, cueille les images comme des fleurs symboliques, sur le terrain qu'il foule, mais elles ne lui servent qu'à désigner par des traits de lointaine ressemblance et à illustrer les révélations intimes, ces signaux profonds accordés par la nature à l'homme pour

le diriger dans sa nuit. Savants, juristes, philosophes, vous sentez la dernière assise du vrai se dérober à votre atteinte, et dans toutes les recherches le fond fuit la sonde. Mais ce qui échappe à vos prises n'en existe pas moins, et vous aussi vous reconnaissez dans l'indéfinissable ce qu'il y a de plus important, de plus réel, car c'est précisément lui qui supporte et explique toutes les réalités. C'est lui, par exemple, l'essence même de ce qu'on nomme la vie et de ce qu'on nomme la morale. Ah! s'il fallait attendre pour se conduire, pour choisir la meilleure voie, l'accord des penseurs sur le problème du libre arbitre et du désintéressement, les plus utiles démarches, les plus beaux mouvements seraient suspendus. Mais, Dieu merci! au seul commandement du cœur, les mains généreuses s'ouvrent d'elles-mêmes, les héros se dévouent les yeux fermés. Or, messieurs, le don n'est jamais plus spontané, ni le mépris du péril plus aveugle qu'à votre âge. Tous les mstincts qui rassemblent naturellement les hommes et toutes les inclinations à la justice et à la fraternité dont s'est douée progressivement la ruche humaine, en un mot tous les ressorts de la civilisation s'exercent chez vous dans leur native intégrité, rien ne les a faussés encore. Chaque génération nouvelle en apporte le dépôt héréditaire tel que les précédentes le lui ont confié. Ce dépôt, c'est la con-

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science des peuples, leur plus fructueux capital et leur véritable trésor de guerre. L'éducation ne suffit pas k former la conscience nationale, elle ne la crée pas, elle en développe seulement le germe dans les enfants sous la diversité de leurs caractères. Nous ne l'éprouvons que trop en Afrique, par exemple, où l'assimilation de l'âme arabe par l'âme française est une œuvre si problématique.

La France reconnaît donc en vous, messieurs, les représentants immédiats et, à ce titre, les plus sûrs de son génie et de sa moralité. C'est pourquoi, dans les manifestations importantes de sa vie, à l'intérieur ou à l'extérieur, quand elle s'engage dans quelque entreprise intéressant sa dignité, elle ne saurait demeurer indifférente à votre émotion. Vous avez, sans doute, la main trop novice et trop vive pour qu'elle vous associe au terrible labeur de ses gouvernants. Ils tiennent un écheveau trop embrouillé, dont vous ignorez, comme la plupart de vos aînés, les fils les plus déliés et les plus fragiles, et vous manquez, comme moi et bien d'autres, de l'expérience requise pour les démêler et en tisser des rênes. Mais votre inexpérience même atteste en vous la pureté, la spontanéité du sentiment français. Voilà ce qui leur importe, et, soyez-en certains, qu'ils vous donnent satisfaction ou qu'ils vous résistent, ils vous jugent, comme

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VOUS le méritez, par les mobiles qui vous inspirent. Oui, je m'imagine que le Ministre de l'Instruction Publique eût souffert dans sa tendresse pour la jeune France qu'il élève et aussi dans sa fierté pour elle si, dégénérée, elle n'eût pas tressailli à l'appel de la Grèce, Je m'imagine qu'il vous eût infligé, comme à des monstres en herbe, une infamante punition, si vous eussiez désappris son enseignement au point d'oublier que sans la victoire de Salamine, sans le rempart des poitrines hellènes, Michel-Ange, Newton, Pasteur, Hugo, mille autres génies européens n'eussent point honoré et servi l'humanité tout entière. Mais je n'en conclus pas, pour autant, qu'il devait se brouiller avec son collègue le Ministre des Affaires Etrangères. Il me suffit d'expliquer à votre louange vos généreux élans, concertés, d'ailleurs, en dehors de l'association dont je suis l'hôte ce soir. Je laisse entière la question internationale, je n'ai point ici qualité pour la trancher. A Rome, les augures ne pouvaient se regarder sans rire; dans les nations modernes, travaillées par tant de soucis complexes et d'enfantements douloureux, les ministres les mieux intentionnés peuvent-ils se regarder sans pleurer? Les diplomates surtout ne sont-ils pas voués à la tristesse? Leur essence est contradictoire; d'une part, ils représentent respectivement la plus exquise politesse et la plus fine culture de

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leurs patries et ensemble la civilisation du genre humain, mais, d'autre part, sous une enveloppe soyeuse, ils représentent aussi tout le contraire, à savoir les facteurs primitifs et persistants de la formation des espèces, c'est-à-dire ici des États. Dans la concurrence internationale, dans le combat pour la vie entre les peuples, ils ont la mission bienfaisante de conjurer la guerre, mais le diable n'y perd rien, car il leur permet rarement d'y réussir par une ombrageuse loyauté.

Nous autres les poètes, vous et moi, messieurs, nous avons une peine infinie à concevoir un droit quelcvonque, fût-ce le droit des gens, qui ne se fonde pas sur le respect mutuel de la vie, dans tous ses modes d'activité, en un mot sur la justice. Appliqué au rançonnement consenti, même signé, le nom de droit nous semble usurpé. Il nous semble, à nous naïfs, qu'il ne saurait jamais y avoir, pour un individu ou un groupe vraiment humain, aucun avantage à être injuste, puisque l'aptitude à la justice est précisément le caractère qui distingue par excellence l'homme de la brute. Se civiliser, progresser, à nos yeux c'est, avant tout, entrer dans la voie de la justice. Tout le reste suit, car la justice n'est éclairée, dirigée que par la science et l'amour. Pour attribuer, en effet, à chacun ce qui lui est dû, encore faut-il pénétrer sa nature, ses besoins, ses aspirations, et mesurer ses

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efforts; pour cela, l'expérience et l'analyse et surtout la sympathie sont indispensables. Les hommes qui se haïssent ne peuvent être justes les uns pour les autres. Aussi les divisions politiques profondes introduisent-elles dans une république les mœurs les plus contraires à son principe fondamental. Pour une rctorme de ces mœurs, vos aînés espèrent de vous plus que d'eux-mêmes. Je souhaite à chacun de vous de n'être pas l'aveugle héritier d'un parti. Je lui souhaite, dès sa majorité, assez d'indépendance intellectuelle et d'énergie morale pour ressaisir sa pensée dans ce domaine, comme Descartes avait ressaisi la sienne dans celui de la philosophie. Puisse chacun de vous former à nouveau son opinion en dehors de toute influence étrangère au cœur et à la raison!

Le développement vivace de toutes nos institutions pédagogiques, dont vous bénéficiez aujourd'hui est très favorable pour préparer en vous cette émancipation salutaire, la libre ouverture de vos âmes au vrai et au bien. Vos programmes d'études y sont appropriés par l'esprit qui les anime, par la foi dans la science comme par le souci de n'y pas sacrifier l'essentiel des humanités.

L'objet de l'instruction publique, tel que je le comprends, et je ne serai pas contredit par le Ministre, n'est point, pour l'État, de confisquer

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VOS âmes, mais, bien au contraire, de les libérer en les éclairant. Or la lumière enseignante n'est libératrice que puisée à la source impersonnelle des vérités acquises par la science et des clartés impérieuses de la conscience morale éveillée. Elle doit être la lumière d'en haut non encore décomposée en rayons multicolores par le prisme politique pour en faire des cocardes. Aimez les maîtres dont les leçons la concentrent pour vous scrupuleusement tamisée.

C'est parmi vous, messieurs, que notre pays se choisira, un jour, ses guides. Jugez ceux d'aujourd'hui avec la même déférence et la même générosité que vous serez désireux alors de rencontrer dans les jugements de vos cadets, car les problèmes sociaux sont lents à résoudre et vous vous heurterez, je le crains, aux mêmes difficultés, peut-être à de plus graves encore; vous serez alors, devant le spectacle du monde, malgré vous moins intraitables, moins surpris du contraste, dont vous vous indignez avec noblesse, entre la belle rigueur des principes qu'on enseigne et l'humaine imperfection des exemples qu'on donne.

Conformer autant que possible ceux-ci à ceux-là, tel est le devoir des aînés envers les jeunes. Plût au ciel que, sur toute la terre et dans toutes les écoles de la vie, ce devoir fût rempli comme il l'est dans les universités françaises!

Pour moi, messieurs, le seul exemple que je puisse prétendre sans vanité vous offrir, est celui de la gratitude. Le souvenir de ma jeunesse, évoqué en moi par cette fête de la vôtre, avive ma reconnaissance envers mes propres maîtres. Permettez-moi de clore cette allocution par un hommage à leur caractère et à leur talent. Cet hommage est, à mes yeux, d'autant plus naturel ici et vous le comprenez d'autant mieux que, sans leur aide lointaine, je n'aurais pas atteint à la place si flatteuse, si précieuse pour moi que vous m'avez aujourd'hui réservée à ce banquet. Je la dois à leur discipline propice à mes aptitudes; laissez-les prélever leur part légitime des remerciements que je vous adresse de tout mon cœur.

M. Leduc, président du comité, m'a répondu et je relève, entre autres nobles paroles, les suivantes où il caractérise le rôle social de la poésie :

La poésie restera le plus superbe des besoins de Vespriî humain, aussi longtemps que durera notre soif de la Justice et du droit, et la supériorité du « respect mutuel de la vie » sur la force. cAli! oui, monsieur, sans doute nous sommes mal informés, nous ne comprenons rien aux finesses de la politique, nous trébuchons à chaque pas dans les sentiers de la diplomatie, et nos émotions juvéniles ne doivent être interprétées que comme un cri de souffrance jeté à la

souffrance d'aimui. zMais s'ils se souviennent des années qui nous ont vus naître, les Juges les plus sévères ne doivent-ils pas nous comprendre et nous excuser? Lorsque la première impression qu'on a reçue du monde a été celle du deuil, de la patrie mutilée, on a droit au pardon si l'on prend toujours la cause de la faiblesse pour celle de la justice.

VP"^

Mesdames, Messieurs.

E connais et j'estime depuis longtemps la société « les Cornéliens». C'est la seconde fois, après dix ans, que je suis ct)nvié à l'honneur de présider la fête littéraire offerte par elle, chaque année, à ses anciens amis, qui lui demeurent fidèles, et aux nouveaux que ne cesse de lui conquérir sa bienfaisante influence. Leur réunion dans ce vaste amphithéâtre

* Le i" avril 1900, j'ai eu l'honneur de présider, dans le grand ampliithé.ître de la Sorbonne, la séance annuelle de la Sociclc littéraire classique des Cornéliens, composée surtout d'artisans qui, sous la direction d'un excellent maître, s'exercent à la diction des vers soit lyriques, soit dramatiques. J'y ai prononcé l'allocution qu'on va lire, où sont relatés l'objet et le progrès de cette association très intéressante au point de vue de l'influence moralisatrice attribuable à la poésie.

témoigne de la gracieuse sollicitude du vicerecteur de l'Académie de Paris pour cette vaillante société, et leur empressement en atteste le succès croissant, récompense bien méritée de M. Castellar qui la dirige avec une expérience consommée et un dévouement admirable.

Il me semble que les diverses conditions sociales sont ici représentées dans un pêle-mêle fraternel et que ce nombreux auditoire n'apporte ici qu'une préoccupation, celle d'honorer et goûter la plus noble forme du langage, la forme poétique. Cette unanimité pacifiante me fait chérir davantage mon art; elle m'attache plus étroitement encore à la Muse, mère antique de la Concorde. C'est que la poésie s'adresse également à tous les cœurs vraiment humains, à leur secret besoin d'essor, à la nostalgie mystérieuse qui est leur fond commun sous leur apparente diversité; elle les élève dans son envolée harmonieuse jusqu'à la région sereine où ils peuvent se rapprocher sans effort, délivrés pour une heure des soucis d'en bas, affranchis de la vie militante qui trop souvent les divise.

Certes, je ne veux pas dire que la fonction de poète consiste uniquement à contempler les étoiles; qu'il lui soit interdit de s'inspirer des événements familiers, d'emprunter à la vie active la source de son émotion et qu'il doive demeurer indifférent aux grands intérêts de la cité terrestre.

Oh ! loin de là ; ce serait dénier le titre de poète à Molière, à Boileau, à La Fontaine, à Victor Hugo justicier politique et chansonnier des Rues et des Bois, pour n'en décerner le brevet qu'au divin Lamartine, qui plane toujours. Non, assurément, et le programme même des récitations que nous allons entendre protesterait contre une pareille offense au génie et au bon sens. D'une part, en effet, la satire la plus acérée, la plus véhémente, peut devoir son inspiration à un sentiment profond de la dignité humaine, c'est-à-dire du beau moral, sentiment révolté chez le poète par le contraste de ce qu'il voit avec son idéal du bien et du juste. D'autre part la versification, qui lui confère la qualité d'artiste, n'est pas uniquement au service du grand soupir poétique. L'art des vers, en effet, excelle à formuler d'une façon définitive, à graver dans la mémoire, à consacrer des maximes précieuses, mais simplement utiles, comme dans la fable, par exemple, et, en outre, cet art prête, comme dans la comédie et dans le conte, un accent expressif, une élégante vivacité au dialogue, une démarche plus leste au discours, grâce à l'aile que la mesure attache aux pieds de tous les vers.

Cette aile communique au langage ou la beauté ou du moins la grâce, qui en est la sœur cadette. Voilà pourquoi Corneille, patron de cette société, ne change pas de fonction litcé-

raire, ne se diminue pas lorsqu'il soumet au rythme les paroles du zMenteur comme celles de Tolyeucte; voilà pourquoi, au rebours, Béranger n'a pas à contrefaire sa voix, il lui suffit d'en élever le diapason pour passer de la chanson Le 1\pi d'TveioT aux stances des Hirondelles.

Manié par les maîtres, l'art des vers, soit qu'il exprime ou les aspirations les plus élevées ou les sentiments les plus délicats, soit qu'il orne et frappe des pensées solides, soit qu'il aiguise des traits spirituels, réalise au plus haut degré, sur des tons variés, la beauté du verbe humain.

Or l'initiation au beau littéraire est spécialement confiée à l'Enseignement Secondaire. La jouissance que procurent la diction et l'audition des vers demeurait le privilège des esprits préparés par les lycées. Mais les lycées ne sont pas accessibles à tous les jeunes gens; combien ne peuvent y entrer! La plupart, condamnés à utiliser de bonne heure, dans la lutte pour l'existence, les connaissances élémentaires que dispensent les écoles moins avancées, ou même à utiliser leur force physique et leur adresse manuelle, la plupart, dis-je, paieraient bien cher l'honneur précoce de gagner leur pain, s'ils devaient être fatalement privés de ce plaisir supérieur.

M. Castellar, par une sympathie généreuse, a su le leur procurer. Il s'est souvenu que le beau, si difficile à analyser, peut-être impossible à dé-

finir, mais bien plus aisément et communément senti, n'est interrogé par Tintelligence qu'après avoir traversé le cœur. Dès lors il s'agissait de rendre le cœur accessible au beau, entreprise abordable; la possession en pouvait donc être offerte à toute la jeunesse laborieuse capable d'en être émue. Sans doute le sens du beau, le goût, en gerine dans toutes les âmes bien nées, c'est-à-dire bien douées, requiert, pour éclore et se développer, une éducation patiente; mais le professeur était excellent et les disciples zélés. Aussi le progrès dans la conquête de la délectation littéraire fut-il singulièrement rapide.

Nous y applaudirons tout à l'heure de tout notre cœur. Nous entendrons dire des vers de toute envergure. Vous jugerez aux qualités de l'interprétation la valeur des leçons et des aptitudes qu'elles ont cultivées chez les jeunes récitateurs au profit du lien social, de la communion des âmes françaises.

VU

Monsieur l'Ambassadeur, Mesdames, Messieurs.

ISS Matilda Smedley, fondatrice et directrice de l'Institut National Américain, m'a fait l'honneur de m'mviter à présider la séance d'inauguration de cette belle école dont le domicile provisoire, par le confort

* Sous le nom d'Institut National Américain, une colonie d'artistes des États-Unis d'Amérique s'est récemment organisée à Paris sur le patron de notre école de Rome, par l'initiative et sous la direction d'une dame de New-Nork. L'inauguration de cet établissement considérable a eu lieu, le 27 avril 1900, dans un vaste local provisoire, déjà fort bien adapté au programme très complet des études entreprises par les jeunes pensionnaires qui travailleront à s'assimiler l'art français. J'ai eu l'honneur de présider la séance et j'y ai prononcé le discours qu'on va lire, où j'essaie de mettre en lumière la parenté de la Poésie avec les Beaux-Arts et son influence générale sur les liens sociaux.

et le bon goût, promet une installation définitive sans rivale. Je sens profondément cet honneur, mais j'en suis à la fois intimidé et confus. D'une part, en effet, cette réunion n'est pas seulement familiale, elle m'impose par le caractère solennel que lui confère la présence de Monsieur l'Ambassadeur des Etats-Unis d'Amérique, si brillamment accompagné. D'autre part, ma qualité littéraire est-elle pour moi un titre suffisant à prendre ici la parole? Sans doute la poésie est à quelque degré parente de la musique, mais l'usage la distingue et l'exclut du groupe appelé les beauxarts. Il me semble donc que j'usurpe la fonction qui m'a été confiée. Elle revenait de droit à quelqu'un de plus autorisé que moi, à mon illustre confrère Massenet, par exemple, qui, plus prudent, sans sortir de son art, s'est assuré bien mieux, ce soir, le moyen de vous charmer, de vous édifier aussi, car il s'est adjoint de préférence des artistes américains, tous formés à Paris, afin que leur talent vous permît de présager le fruit à venir de cet Institut naissant.

Quel motif a donc pu déterminer en ma faveur le choix téméraire de miss Smedley?

D'où me vient ce privilège? Peut-être a-t-elle pensé que dans l'âme de tout artiste, quel que soit son instrument d'expression, équerre, ébauchoir, pinceau ou archet tressaille une âme de poète, et a-t-elle voulu le rappeler aux pension-

naires de l'Institut américain en m'associant à cette fête inaugurale. S'il en est ainsi, je la remercie de tout cœur d'avoir sanctionné par là le rapport de confraternité qui m'unit le plus intimement à eux. Ah! certes, ils sont tous poètes par le plus noble objet de l'art qui est d'aider l'espérance à dépasser Ihorizon terrestre. L'échelle des jouissances que procure l'art commence à un plaisir tout sensuel de l'œil ou de l'oreille, à une caresse, pour s'élever, grâce aux liens mystérieux des sensations avec les sentiments, par le passage purifiant de l'agréable au beau, jusqu'au délice de la contemplation, jusqu'à l'ivresse de l'essor.

La poésie ne se contente pas d'attirer tous les arts dans son orbite, de les faire tous participer de sa nature et de son idéal; son rôle, tel, du moins, qu'il m'apparaîr, est plus ambitieux encore; harmonieuse par essence, elle prépare et sollicite à l'harmonie toutes les relations humaines. Miss Smedley l'aurait-elle aussi deviné? Sa fondation favorise mon rêve très cher de voir les grands peuples, dépositaires et représentants de la civilisation, spécialement les États-Unis d'Amérique et la France, communiquer le plus possible entre eux, non pas seulement par l'échange de leurs inventions et de leurs richesses industrielles, mais surtout par le plus haut commerce des intelligences et des cœurs.

Ce commerce spirituel réahse, à mon avis, le

progrès capital des sociétés humaines. Progrès, hélas ! trop lent, car l'unanimité des peuples est loin d'être accomplie, et la paix n'est encore entre eux qu'un équilibre instable de leurs forces respectives. Aujourd'hui néanmoins, malgré la diversité irréductible de leurs tempéraments et de leurs intérêts matériels, il commence à s'établir, sur les questions supérieures, sur les principes de la vie morale, un indéniable accord entre les esprits qui forment l'élite des principales nations; la conférence de La Haye en témoigne. C'est dans cette élite généreuse, en compagnie d'écrivains, de savants, de philosophes, que se recrutent les artistes, et c'est elle qu'il importe d'accroître sans relâche, car seule elle conserve intégralement et propage les caractères supérieurs qui distinguent notre espèce de toutes les autres et en constituent la primauté. Ces caractères, vous le savez, sont le respect de la justice, la recherche de la vérité pour elle-même et, enfin, le sentiment du beau, le goût, la faculté d'admirer. Or cette dernière aptitude est éminemment sociale; rien, en effet, ne contribue davantage à rapprocher, à mêler les âmes que l'admiration partagée. Il est aisé d'en apercevoir la cause. En présence des actions et des formes qualifiées belles, devant un sacrifice héroïque ou devant le Parthénon, à l'aspect de la Vénus de Milo ou à l'audition d'une symphonie de Beethoven, nous

nous sentons transportés d'une extase délicieuse et grave à la fois. Nous pressentons alors une félicité suprême innomabie, révélée, dans la belle action, par le triomphe surnaturel du vouloir bienfaisant sur l'instinct égoïste, et, dans la belle œuvre d'art, par la réconciliation des sens avec le sens moral, avec le principe divin de la dignité, qui leur emprunte ses moyens d'expression. En un mot nous aspirons. Or, pendant qu'ils aspirent ensemble, les hommes ou bien confondent plus intimement leurs mutuelles affections, ou bien, s'ils sont ennemis, posent les armes; ils renoncent à la haine pour répondre à un appel commun de leur destinée mystérieuse. Ils y répondent par des larmes pures qui lavent, pour un moment, les offenses. Il semble même que la communion morale engendrée par le culte du Beau efface entre ses adorateurs toutes les diff^érences ethniques et individuelles pour ne laisser subsister en eux que la divination d'une même cité céleste refusée sur la terre à l'espèce humaine mais entr'ouverte, un instant, pour eux.

De ce point de vue, les beaux arts apparaissent comme des agents de civilisation quasi-religieux, et les artistes comme les ministres sacrés de la fraternité universelle; ministres inamovibles, dont l'action pacifiante a, depuis Orphée, Ictinus, Apelle et Phidias, devancé l'influence de l'Hvangile et des sciences morales et poli-

tiques sur les relations civiles ou internationales. Aussi toute entreprise qui a pour objet d'unir les peuples dans l'étude et la création du Beau sous toutes ses formes, si modestes qu'en puissent être les débuts, est sainte à mes yeux comme la poignée de grains dans la main du semeur de blé.

Mais l'Institut national américain n'a même pas eu à débuter humblement; il a commencé sur de très larges bases, et j'ai appris avec beaucoup de plaisir qu'elles ont été récemment élargies encore. Il a été décidé, pour satisfaire à de légitimes instances, que les jeunes Américains y seront, comme les jeunes filles, appelés à partatager tous les avantages intellectuels, toutes les ressources d'instruction qui s'y trouvent si amplement réunies sans demeurer, bien entendu, sous le même toit que leurs compagnes d'école. Par cette annexion complémentaire, l'esprit et le règlement de l'Institut national américains sont rendus aussi libéraux que possible.

La colonie d'artistes, dont vous êtes, Miss Smedley, la directrice, trouvera, soyez-en bien assurée, chez ses hôtes français, l'accueil le plus cordial. Nos compatriotes confrères des vôtres sentent ce qu'ils auront à gagner eux-mêmes à un contact familier et permanent avec cette députation choisie du jeune génie artistique des États-Unis.

Pardonnez-moi de n'ajouter aucune vue d'ordre

pratique aux réflexions précédentes : je suis un rêveur. En vous témoignant la sympathie admirative que nous inspire votre oeuvre par sa portée esthétique et par sa noble contribution à la mutuelle amitié de deux grandes nations, je serais bien embarrassé d'unir le conseil à l'éloge; je m'en tiens à mon impression, et cette allocution est déjà trop longue.

J'y ajoute peu de mots pour la clore. Je vous félicite vivement des témoignages de soUicitude que vous avez recueillis dernièrement pour cette œuvre du chef de l'État dans votre patrie. J'ose me porter garant de dispositions aussi bienveillantes chez le premier magistrat de la nôtre. Je me fais, en outre, l'interprète de l'inaltérable reconnaissance des pensionnaires de cet Institut envers vous, envers Monsieur von Daur et envers tous vos autres collaborateurs dont le dévouement, zélé comme le sien, vous seconde si efficacement. Qu'il me soit permis, enfin, d'exprimer l'affectueuse fierté que j'éprouve à penser que la France, après avoir contribué à l'indépendante formation des Etats-Unis d'Amérique, va, dans la sphère de l'Art, prêter à leur couronnement intellectuel et moral le concours de son exemple et de ses traditions.

LA POÉSIE ayf

Vin-

Mon cher ami,

ui, certes, j'accepte la dédicace du volume de poésies que vous allez publier. Je l'accepte avec gratitude, car je dois à la lecture de ces vers une récréation charmante et saine. Us m'ont rappelé et fait apprécier davantage certains caractères de notre génie national, dans un moment de crise où ils menacent de s'altérer et de disparaître.

Voilà, direz-vous, un bien gros éloge! La zMiise qui noue n'y prétendait point. Ah! je le sais, ce titre est modeste, mais il est spirituel aussi, à la fois juste et léger, deux qualités dont

* Préface au volume de vers intitule La Musc qui iiotle, par Jacques Normand. (Calmann I-évy 1894.)

l'union rare est éminemment française et qui, parfois accompagnées d'un attendrissement délicat, distinguent toutes vos productions.

Peut-être me trompé-je, mais je ne vois guère que la France 011 la Muse excelle à trotter, c'està-dire sache effleurer le sol d'un pied leste et sûr, faire de la grâce dans sa démarche avec la palpitation de ses grandes ailes repliées. Cette Immortelle est femme et quelle femme trotte plus élégamment que la Parisienne? Votre Muse, mon cher ami, est parisienne, et je lui sais gré de demeurer, avec jalousie, française, car c'est à Paris, chose pénible à constater, que l'esprit français risque surtout de se corrompre en cherchant l'originalité hors de sa propre essence.

Cet inquiétant phénomène éclate aujourd'hui dans notre art, dans d'autres aussi. Je ne suis pas musicien, mais j'entends dire, et je le crois sans peine, que les hommages passionnés de plusieurs de nos compositeurs à la technique wagnérienne pourraient, à la longue, entraîner chez eux l'abdication de leur propre génie musical.

Quand on dit que l'Art n'a pas de patrie, il faut s'entendre. Si cela signifie qu'une admiration loyale est due à toutes les manifestations du Beau sans égard à leurs lieux d'origine, j'y souscris, et encore devons-nous, selon moi, non pas l'admiration, qui ne se commande pas, mais

seulement le respect aux chefs-d'œuvre des peuples dont le cerveau n'est pas constitué pour jouir des mêmes formes que le nôtre. Mais si cette assertion que l'Art n'a pas de patrie signifie qu'un peuple peut sans nul risque pour sa propre esthétique s'assimiler celles des autres, je m'inscris en faux.

Il me semble, en effet, qu'une œuvre d'art vaut surtout par le tempérament qu'elle exprime, autrement dit par l'idéal particulier de son créateur. Le tempérament, l'idéal français est inaliénable. Il n'est pas pour cela stationnaire : il obéit, comme toutes choses, à loi du devenir; il évolue en se dégageant toujours davantage à mesure que le mélange des races dont nous sommes issus se fait plus intime, car il représente précisément la synthèse des éléments ethniques de ce mélange. Le sentiment patriotique, depuis Jeanne d'Arc jusqu'à nos jours, est la conscience de plus en plus nette que nous prenons de notre unité nationale. Depuis un quart de siècle, cette conscience est devenue, chez l'élite de la nation, plus profonde et plus ombrageuse. Le goût littéraire en est parent; c'est un sens national et à ce titre sa fortune nous est à cœur; il représente ce qu'il y a de plus français dans nos moyens d'expression, dans nos ressources de langage. Les fautes de goût ne sont sensibles dans la littérature d'un pays qu'aux esprits indigènes.

Aucune ne vous échappe dans la nôtre, vous n'en laissez se glisser aucune dans vos écrits. Vous vous montrez en cela, comme à tous égards, excellent patriote. Je n'ose approfondir mes appréhensions devant le discrédit croissant de ce mot goùT. Je n'en ai, d'ailleurs pas le loisir dans ces lignes rapides. Je voudrais du moins préciser un peu la signification du mot lége?- par lequel j'ai tout d'abord qualifié le titre de votre livre. Gardez-vous de le prendre au sens péjoratif qu'on lui prête d'ordinaire en l'appliquant à l'esprit français. N'est-ce pas la plus légère excitation qui souvent impressionne le plus efficacement la sensibilité? Le chatouillement d'une barbe de plume fait tressaiUir.

Aussi, pour stigmatiser la vanité lamentable de la vie mondaine, n'avez-vous pas besoin d'user de de violence. Il vous suffit de l'esquisser, en vous jouant, avec une finesse de dédain beaucoup plus pénétrante. Combien votre aimable censure de cette société oisive est propre à consoler les gens que la gravité de leurs occupations empêche de s'y mêler! Ce que vous en notez si paîment réconcilie avec l'austère silence des

bibliothèques et des laboratoires ceux que par moments pourraient de loin tenter le froufrou et le caquetage des salons ou des plages en vogue.

Aimable censure, ai-je dit; c'est que le piquant

n'en est jamais venimeux. Le sourire qu'elle éveille ne se sent complice d'aucune intention méchante. Vous n'égayez point aux dépens du cœur; il n'a jamais, chez vous, à désavouer l'esprit. La satire y gagne un ornement qu'elle exclut d'ordinaire : la grâce. Le domaine de la grâce est supérieur à celui de la cruauté; il est, à coup sûr, moins accessible au vulgaire. Je vous félicite de ne pas le déserter.

Assez d'autres, d'une moins amicale clairvoyance, ne manqueront pas de signaler dans ces petits poèmes les écueils d'un genre où la simplicité familière côtoie de si près le prosaïsme. Pour moi, je me plais de préférence à y relever l'aisance de votre vers. Il emboîte à merveille, sans trahir en rien son secret labeur, le pas alerte et capricieux de votre esprit; jamais il ne fausse par quelque maladresse la direction des traits qu'il a charge de décocher. Cette sorte d'habileté, je l'admire avec une entière candeur; elle est si différente de celle qu'exige la traduction poétique de ma pensée habituelle! Dans les cadres impérieux du rythme, la vive éclosion d'une saillie me semble bien plus malaisée à respecter que n'importe quel état d'âme réfléchi; une fleur n'est-elle pas plus vulnérable qu'un fruit? (Vous voyez par cette image que je ne m'humilie pas!)

La mesure de vos vers n'emprunte rien aux

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innovations récentes. Je ne saurais m'en plaindre, j'appartiens par mes maîtres au passé. Vous y demeurez également fidèle. Vous pensez comme moi sans doute qu'il n'y rien eu d'arbitraire dans la préférence accordée par l'oreille à certaines combinaisons harmonieuses que lui offrait le langage spontané. Ces combinaisons, déterminées par des rapports arithmétiques, ne sont pas en nombre illimité; tout porte à croire que, dans son œuvre de sélection séculaire, l'ouïe en a épuisé les essais. Il serait, en effet, surprenant qu'elle eût jusqu'à nos jours négligé de reconnaître les délices d'un vers de treize syllabes, par exemple. Les sens ne sont pas coutumiers d'oublis pareils dans la recherche de leurs voluptés. Il faut clore enfin cette lettre déjà longue; et je m'aperçois que je vous ai moins entretenu de la zMuse qui trotte que de mes préoccupations personnelles en matière de poésie. Pardonnez-lemoi, mon cher ami; vous m'avez imprudemment fourni l'occasion de disserter: je l'ai saisie avec d'autant plus d'ardeur, croyez-le bien, que j'y trouvais associée celle de vous renouveler le témoignage de ma plus affectueuse estime.

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