‹ Testament poétiqueChapitre 14 sur 19 · IX · texte numérisé non relu

IX

Mon cher ami,

UAND j'ai reçu les épreuves du recueil de fables donc vous m'offriez gracieusement la primeur, j'ai hésité à en ouvrir l'enveloppe; je vous l'avoue sans embarras, car c'était un bon mouvement. Les rimeurs de profession ressentent, d'ordinaire, un plaisir peu généreux à surprendre en flagrant délit d'aspiration poétique, les hommes de science que leurs travaux enchaînent au commerce de la réalité.

Il semble que la Muse sourie avec perfidie à

* Extrait du recueil de fables intitule Pour les grands et les petits par Charles Richet. (Chez Hachette et C'° 1893.)

ces recrues insolites, comme une grande coquette s'amuse des soupirants austères égarés parmi les familiers de sa cour. Cet instinctif hommage des profanes à la déesse éveille chez ses prêtres une fierté maligne.

Mais, j'éprouvais un sentiment meilleur, une inquiétude compatissante; je craignais pour vous et pour la physiologie, dont la Faculté de Médecine vous a confié l'enseignement. Je savais trop par expérience les ravages que peut causer dans une honnête existence l'amour intempestif de la poésie...

Dieu merci! mes alarmes n'étaient pas fondées. Je constatai, non sans quelque surprise, que votre vers, dans son allure familière, n'accuse aucune gêne sous le harnais de la règle; que la rime en est heureuse et docile aux exigences de la consonne d'appui. Je dus reconnaître que l'oreille du savant n'est pas nécessairement différente de celle du poète, qu'elle en peut receler tous les instincts. On ne s'étonne pas que le savant soit musicien : pourquoi s'étonnerait-on qu'il eût le sens de la métrique, dont l'oreille est l'organe? Mais, à vrai dire, l'organe de notre art n'est pas l'oreille seule; la poésie, bien que son langage implique la mesure, ne relève pas uniquement de l'acoustique. Elle est proprement le verbe du cœur. A ce titre elle emprunte à la pensée tout juste ce qu'il en faut

pour en faire du rêve; la science demande à la pensée bien davantage, du moins tout autre chose. De là vient, sans doute, que le savant composera plus volontiers des fables que des élégies...

... Il (La Fontaine) s'est servi de la fable pour enseigner surtout aux hommes en société l'art de n'y pas être dupe ni d'autrui ni de soi-même, l'art d'y vivre autant que possible au repos, l'intérêt bien entendu. On ne sent pas trace de charité chrétienne dans ses maximes, qui sont plutôt des recettes que des préceptes. C'est la morale vulgaire des Anciens, non pas celle d'Èpicure, mais encore moins celle de Zenon ou d'Epictète. Ce n'est point la vôtre. Tout en désirant armer votre enfant pour la vie sociale et le prémunir contre les pièges dont elle est semée, vous vous montrez extrêmement soucieux de ne pas rétrécir son âme, de ne pas sacrifier en lui la noblesse des penchants à la prudence de la conduite. On devine dans vos principes votre éducation scientifique; la recherche de la vérité pour elle-même, qui est la condition du progrès dans la science, est aussi une admirable école de désintéressem.ent et de virile constance.

... Le savant... est inconsciemment porté à substituer la définition à l'image, qui est par excellence la forme poétique. Mais, mieux que tout autre genre de poème, la fable peut s'accom-

moder de ce tour d'esprit; le langage figuré n'y est pas obligatoire, car elle est essentiellement un simple récit présentant aux hommes une leçon de conduite empruntée aux mœurs des bêtes. Ce qu'il y faut, c'est, par une invention ingénieuse, et grâce au rythme approprié du discours, donner la vie et l'attrait à un enseignement.

Aussi, pour y réussir, n'avez-vous eu qu'à changer de chaire sans rien changer à vos habitudes.

Bien cordialement à vous.

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