‹ Testament politique du duc Charles de LorraineChapitre 3 sur 5 · DU DUC · texte numérisé non relu

DU DUC

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ES prosperitez d'une Couronne sont des pré- , sens du Ciel et des épreuves de l'art de régner.

Quand Dieu fait cette faveur à une famille, elle doit la regarder comme une insigne marque de sa bienveillance, comme un motif à sa reconnoissance et comme un avis d'en profiter, puisqu'il y a tant de princes malheureux pour ne vouloir pas apprendre à régner, lors mesme que Dieu sembloit les destiner à cet auguste exercice.

La branche d'Austriche en Allemagne vient d'expérimenter à son tour ce que celle de Madrid a négligé de soutenir. Dieu s'est tourné de son costé , après avoir long-temps patienté sur les faux pas de l'Espagne dans

les guerres précédentes, qui l'ont dépouillée du Portugal, de la Hollande, et, dans la suite, de la Flandre presque entière^ de la Comté de Bourgogne , et ses alliez de leurs états tous entiers. L'Espagne a cru se soutenir sans employer les avis secrets du grand Charles Quint ; elle a cru que la politique de régner n'étoit qu'une académie de fourbe, de ruse, de perfidie et de mauvaise foy. Le temps nous marque qu'elle s'est trompée, que sa décadence est venue de la découverte de ses maximes, et que, s'estant trop fiée sur les destours de son Cabinet pour brouiller par tout, elle a mis tout le monde en garde contr'elle, personne dans la continuation de ses interests, et perdu un crédit, qui auroit pu la porter si loin si elle eût sçu l'art de s'en servir dans les règles et de ne pas tenter Dieu en l'obligeant de la soutenir par miracle.

Il faut que le roy d'Hongrie et ses successeurs, arrivant à l'Empire, étudient diligemment de contraires maximes, et que, pour profiter de la prospérité qui vient de se tourner de leur costé, ils employent la sagesse au lieu de la ruse , la candeur au lieu de la perfidie , et l'asseurance des effets de leur protection au lieu de la mauvaise foy des Espagnols.

Pour opposer l'un à l'autre avec discernement, ils liront curieusement l'Histoire, depuis les Mémoires que le grand Charles Quint laissa à Philippe II, son fils, une partie desquelles il communiqua à Ferdinand, son frère, qui s'en est assez mal servi, et, observant ce qu'ils ont à faire sur les funestes incidens qui marquent les fautes de la branche aînée de leur m.aison , ils apprendront l'art

du Duc Charles de Lorraine.

de régner mieux, par les manquemens mesmes qui ont procuré la décadence de l'aîné de leur famille, lequel expie aujourd'hui, par une stérilité et par d'autres disgrâces à l'infmi , les omissions de ses pères et les crimes de son Conseil.

Pour aider celuy qui voudra se servir de cette instruction, je la confie en détail au Cabinet de Sa Majesté l'empereur Léopold, parreconnoissancedem'avoir donné sa sœur pour femme et d'avoir eu quelque confiance en moy, et je supplie ses successeurs d'avoir soin de la famille que Dieu m'a bien voulu accorder d'un si auguste sang, ausquels je laisse des Instructions qui ne les rendront pas indignes de cette protection.

Il y a longtemps que les plaintes de Madrid et les murmures de Rome inquiètent la Cour de Vienne sur une rupture avec la France ; comme chacun de ces Etats y regarde ses interests, c'est à la famille qui règne à y mesurer les siens.

Quelque projet qu'on fasse sur le démembrement de l'Angleterre des interests de la France, le dessein qu'on veut faire réussir est trop violent et trop outré pour n'avoir pas de fâcheuses conséquences. Un Nassau en deviendra roy d'Angleterre et entrera dans une étroite alliance avec la famille qui règne icy; je l'entrevois. Mais Nassau n'a point d'enfants ; le peuple d'Angleterre est léger et ne peut souffrir de joug; l'épuisement, où il faudra qu'il entre, le fatiguera de ce gouvernement. Ou Nassau viendra à mourir, ou le peuple d'Angleterre à changer, et il y a tout à craindre de cette révolution, sur laquelle il est impossible de se précautionner, après la

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rupture ouverte et en conséquence de l'union publiquement déclarée contre la France.

Puisque néanmoins on ne voit point d'autres moyens d'humilier la France et que les envoyez de Sa Majesté n'ont pu rien gagner sur le roy Jacques, je suppose qu'il faut conclure la paix avec la Porte, avant que d'achever de s'expliquer, et, sur le champ, avant que de désarmer, venir à la charge en mesme temps qu'on concluera l'alliance, offensive et définitive, avec l'Angleterre contre la France, y faisant intervenir le Parlement Anglois , avec lequel il sera toujours plus seur de traiter qu'avec le Souverain qu'on va lui donner, intéressant dans la mesme alliance la Hollande, et approchant de La Haye le Duc de Bavière pour, par son crédit, mettre l'un et l'autre en chaleur, afin d'attirer toutes les forces de la France de ce costé là et d'en disposer mieux ses affaires en Italie et sur le Rhin.

C'est là oia il faut avoir cent mil hommes préparez, de l'argent de quoy les payer, des munitions de quoy les faire vivre, des quartiers d'hyver réglez à Ratisbonne d'un commun accord de toute l'Allemagne, et des commandans d'intelligence dans la subordination réglée, avant que de signer la ligue qui se présente , sans quoy on court risque d'être prévenu sur le Rhin par la vigilance de Louis XIV, puisqu'il n'est pas possible que Nassau passe, s'installe et se mette en état de faire assez tost une descente en France, comme on le propose assez légèrement. La vraysemblance du succès, qu'on s'en promet par les Religionnaires outrez , n a pas la mine de réussir ; car, comme il n'y a pas de chef à leur

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donner, ce ne seront que des milices mal réglées, peu capables de discipline, et la Politique de France, qui manie tout le bien de cet Etat, n'a point laissé de moyens à cette tentative d'avoir un heureux succès. Quant mesme cela devroit arriver, j'assure qu'il n'arrivera pas assez à temps pour assurer l'Allemagne contre la violente irruption de la France.

A la proposition que fait Nassau d'un neuvième Electoral en faveur d'un Protestant, sous le prétexte de secours présent, il faut observer que son parti luy suggère là dessus de plus longues veues. Mais , si on signe la ligue, il ne faut pas manquer d'accepter sa proposition , en en prenant occasion de proposer à son exécution l'élection du Roy de Hongrie en Roy des Romains et la faire suivre de la proposition d'un dixième Electoral en faveur de la Hongrie, en prétextant la nécessité qu'il y a pour l'Allemagne en corps de faire entrer en commerce perpétuel avec elle une nation belliqueuse et par la communication de laquelle il y aura plus d'intelligence entre les deux peuples, agissans dans la guerre contre leur ennemi commun.

Mais la fm de cette nouveauté , présentée à l'Allemagne sous les interests de sa défense et de sa gloire, doit estre de l'obliger à l'alliance offensive et défensive contre le Turc et à régler sur le champ le nombre des troupes que chacun des membres sera obligé par ce traité solemnel d'y envoyer et d'y entretenir à ses dépens pour la conservation de la cause commune, par où la Famille sera assurée de trois avantages.

Le premier d'avoir dans l'Allemagne une défense

assurée pour ses Etats héréditaires, sans qu'il luy en coûte rien, et de pouvoir mettre dans la désolation le membre qui manquera aux premiers ordres.

Le second d'épuiser insensiblement, sous prétexte de gloire et de conquête, tous les Princes d'Allemagne, jusques à ce qu'on les ait réduit en gouverneurs de province comme en France, et leurs enfans à la nécessité de devenir pages dans la Famille Impériale, comme on l'a si politiquement pratiqué en France.

Le dernier de pouvoir se servir de l'antipatie des Hongrois avec les Allemands, pour lâcher ceux-là aux trousses de ceux-cy, et, leur Roy à leur tête, enfoncer l'Allemagne et la réduire par conqueste en monarchie, ce qui s'opérera plutost et plus sûrement par la force ouverte que par la politique ; mais il faut aller plus lentement dans le ménagement de ce dernier projet.

Si, avec moins de précaution que j'en viens de marquer, on est réduit de déférer à la conjoncture et de signer la ligue, il ne faut pas différer d'un moment l'élection d'un Roy des Romains, pour profiter de la chaleur de cette première émotion , qui pourroit se ralentir et avoir d'autres suites.

Si la France prévient les Etats exposez, il faut se servir, dans les dehors, de ce danger pour intéresser les Membres de l'Empire à se cottiser d'hommes et d'argent, en paix et en guerre, afin de faire un rempart perpétuel contre la France. Mais il n'y faut employer que des paroles et des désirs extérieurs, estant plus avantageux à la Famille de faire remuer l'Angleterre et la Hollande de toute leur animosité, de toutes leurs richesses,

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de tous leurs interests, contre la France, et de se servir du passage du duc de Bavière en Flandres pour exciter l'appétit de ces deux nations, que de secourir véritablement le Rhin , son affoiblissement devant toujours concourir à la grandeur de la Maison d'Austriche.

Il ne faut pas craindre que les Princes, Ecclésiastiques et Séculiers, faits ou néz Souverains, se tournent jamais du costé de l'esclavage de la France. Leur jalousie de régner en souverains durera toujours tandis que la Famille feindra d'en vouloir appuyer les droits , et celle cy se servira utilement de leurs remontrances et de leur inquiétude pour faire valoir à Ratisbonne l'impression, que j'ay donnée plus haut, de cottiser tous les Membres de l'Empire d'hommes et d'argent, à charge d'abandonner la disposition de l'un et de l'autre à un Prince de la Famille, sans quoy les laisser se défendre par eux mesmes et veiller de son costé à ses interests domestiques , en attendant que la prospérité transfère Ratisbonne à Vienne, d'où il ne parte plus que des loix despotiques et absolues.

Pour y réussir insensiblement, il faut se servir de la stérilité du Roy d'Espagne pour le résoudre à disposer de ses Etats d'Italie en faveur de l'Archiduc Charles, et, sous prétexte d'invasion à prévenir pour le Milanois et pour la Sardaigne et de guerre à soutenir en faveur du duc de Savoie, qui se déclarera toujours utilement s'il se déclare à temps et si on le met en état d'exécuter ce qu'on luy propose par l'entrée dans la ligue, il faut faire couler des Allemands dans le royaume de Naples , en Sicile et dans le Milanois , assez pour pouvoir y prendre pied et s'as-

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surer de n'en pouvoir être chassez par les nationnaires.

Il faut, tant par les quartiers d'hyver que par les taxes des feudataires de l'Empire, ou les épuiser insensiblement, ou les obliger à quelque soulèvement, duquel on prendra occasion de les chastier sévèrement et de s'affermir plus fortement dans leurs Estats que dans ceux des autres. L'exemple effrayera une nation fainéante et sans expérience ; on en viendra enfm à bout, et ce n'est qu'après quelques années de cette épreuve qu'il faut instaler l'Archiduc Charles Roy de Naples et seigneur du reste des Etats Espagnols en Italie , afm d'avoir déjà de quoy l'y maintenir par la force, quand on en fera la déclaration.

Ce sera pour lors qu'il faudra redoubler la ferveur des Anglois et des Hollandois contre la France, et entretenir, sans y rien épargner, l'antipathie et l'animosité des Couronnes et des Peuples, afm qu'ayant cette épine au pied, elle ne soit pas en état d'amener de grandes forces au secours des complaignans d'Italie, qu'au fond l'Allemagne les prime toujours sur cette révolution. Les troupes Espagnolles y estant jointes et ce que l'Espagne peut faire par mer y concourant, le dessein de l'Italie réussira infailliblement le premier, dans le projet de la Monarchie Impériale, à unir mieux que jamais du débris de tous ces petits Princes, qui ne font que l'inquiéter par leurs remonstrances et dont les Etats ne sont destinez qu'à concourir à sa grandeur et qu'à jouir d'une paix assurée et fructueuse sous sa protection.

Si ce dessein est bien conduit, il réussira infailliblement j car, pendant que le Roy d'Espagne vit encore ,

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l'Enfant se fera grand et se mettra en état de se faire voir à ses peuples, conjoncture qui ne manquera jamais d'emporter toute l'Italie , et , érigeant un Roy sur cette portion de l'Empire, la branche est divisée sans être séparée, avec bien plus de moyens de s'entresecourir que de Madrid à Vienne, puisque les Etats en sont contigus, que, du port d'Otrante et de tant d'autres, outre ceux de Sicile , il est aisé d'avoir de quoy attaquer le Turc par mer, lorsqu'il remue à contre-temps par terre, et d'obliger insensiblement les Vénitiens, pressez des deux Couronnes, de rendre libre l'Adriatique , afin d'y entretenir des galères et d'y armer des vaisseaux, au moins dans la Morlaquie et le long de la coste d'Istrie, sans quoy on trouveroit un ménagement à les y forcer en les faisant attaquer par terre du costé du Milanois pour le recouvrement de Bresce et de Bergame, pendant qu'on les attaqueroit du costé du Frioul pour réparer l'invasion qu'ils y ont faite, sur laquelle ils ont eu l'adresse de bâtir la forteresse de Palma-Nuova.

Estant pressez des deux Couronnes et hors d'état d'espérer du secours de la France, occupée de toutes ses forces tant sur le Rhin, en cas de guerre ouverte, que du costé d'Angleterre, de Flandres et de Hollande, où il faut toujours entretenir la guerre par les raisons que je diray cy-dessous, les Républicains^ estant sans espérance de pouvoir mesme tirer du secours de la Suisse (avec laquelle il faut garder les mesures que je vais marquer), rendront gorge, et on les dépouillera aisément de ce qu'ils ont de terre ferme, qui sépare l'Etat de Milan du Tirol, d'un costé, et de ce qu'ils ont dans le Frioul de l'autre.

Par là on pourra les réduire à leurs lagunes et à devenir tout au plus une République comme Dantzic ou comme Genève, qui n'ont rien du tout hors l'enceinte de leurs murailles.

Cette expédition doit occuper tous les Politiques attachez à la Famille , c'est à dire ceux qui, au préjudice et par exclusion du Ministère, découvrent et soutiennent ses interests, pour la bien ménager, pour ne la découvrir que pas degrez et à temps, et pour ne la laisser éclater que quand un Prince de Lorraine sera en état de commander une armée sous le Roy d'Italie et d'y soutenir ses interests et l'établissement de sa grandeur.

Cette exécution et la diminution des forces de la France dépendent principalement de l'alliance avec les Suisses et les Grisons. C'est à cela qu'il ne faut pas épargner l'argent, puisque tout autre moyen est inutile et sera toujours foible, quand il réussiroit. Il faut chercher dans les fonds domestiques des finances exprès pour cet employ, sans quoy néant pour le succès qu'on médite.

Il faut se servir de l'Angleterre, de la Hollande et des Electeurs et Princes Protestans/pour séparer les Cantons Protestans de l'ancienne alliance qu'ils ont en commun avec la France, ou y semer une division intestine par une alliance pécuniaire avec eux, bien payée, même par avance, supposé que les Cantons Catholiques n'y veuillent pas entrer, auprès desquels on se servira adroitement des offices du Pape, à temps et selon la disposition de la personne, pour les obliger, à force d'argent, de rompre avec la France, d'entrer en suspicion de ses forces et de sa proximité par la Comté de Bourgogne, au

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mesme moment qu'on tirera, tant de leurs troupes, bien entretenues dans les villes qu'on aura assujetties et dans celles de Hongrie qu'il s'agira de bien garder, qu'ils n'ayent pas occasion d'en pouvoir fournir à d'autres pour de l'argent, par où les Vénitiens, les autres Princes d'Italie et la France n'en pourront avoir, et, la Famille d'Austriche en profitant seule, il n'y a rien dont elle ne vienne à bout par cette dépense et par l'usage de cette politique.

C'est le Pape qu'il faut pousser le dernier de tous les Princes d'Italie, afin de réduire tous les autres sous le joug et au titre de gouverneurs seulement, avant que d'entreprendre de réduire le Pape au seul Domaine de la Ville de Rome, en unissant par là le royaume de Naples avec le Milanois, bon gré mal gré et la force à la main. Il faut avoir à sa dévotion des docteurs profonds, qui instruisent le peuple, de vive voix et par écrit , de l'inutilité et de l'illusion des excommunications quand il s'agit du Temporel, que Jésus-Christ n'a jamais destiné à l'Eglise et qu'elle ne peut posséder sans outrer son exemple et sans intéresser son Evangile, observant exactement qu'en cet état, pour le Spirituel, l'une et l'autre Couronne luy marquent tous les respects possibles, pendant qu'elles le contiendront dans Rome, comme il estoit autrefois dans Avignon, à la dévotion du souverain régnant.

Ce sera pour lorsqu'il faudra se servir des Hongrois, des Italiens et des Suisses, pour réduire l'Allemagne en monarchie , et, ce que l'aîné de la famille aura fait pour son cadet, le cadet le faisant pour son aine de concert , ils viendront à bout d'y oster la souveraineté , première-

ment des Villes Anséatiques et Impériales, où ils posteront de bonnes garnisons, s'ils ne peuvent obliger les bourgeois d'y bâtir de bonnes citadelles à leurs despens, ensuite des Electeurs et Princes du Rhin, pour estre à portée d'empescher la jonction des secours qu'ils pourroient invoquer de France, et enfin réduire, tant par épuisement que par force, les Electeurs Protestans les derniers.

Pour tenter ce dernier coup, il faut beaucoup de ménagement avec la Suède, et on peut se servir des interests qu'elle a à s^agrandir des débris du Brandebourg pour l'engager d'armer puissamment, ou la première, sans qu'on paroisse, en ayant adroitement jette l'occasion, ou de concert avec la famille Impériale, pour partager à l'amiable ce qui reviendra de ce débris , au moyen de quoy, et quand les choses en seront là, il ne faut plus se relâcher du titre de conqueste qu'aux conditions que le Corps Germanique déférera l'hérédité de l'Empire à la famille régnante avec une entière soumission à ses ordres, sans qu'il y reste d'États ou d'Assemblées à Ratisbonne.

Pour réussir dans ce dernier projet, il faut entretenir l'Angleterre et la Hollande sous l'appas du commerce et de liberté de conscience, sur laquelle il faut estre inviolable dans ses promesses et laisser chacun vivre à son mode, pourvu qu'il obéisse et qu il soit entièrement soumis, renouvellant dans ce temps même une ligue offensive et défensive avec l'Angleterre et la Hollande contre tous ceux qui se sont déclarez leurs ennemis communs. C'est pour cette alliance qu'il ne faut rien épargner ni rien négliger.

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Il est si difficile que l'Allemagne et l'Italie ne tombent pas en monarchie par cet endroit qu'on ne voit pas qu'elles puissent l'empêcher, quoy qu'elles fassent.

A l'occasion de la guerre, il faut défendre à perpétuité toute alliance et tout traité particulier d'aucun membre de l'Empire avec la France et soutenir dans la suite ce qu'on aura fait passer, à l'occasion du temps, pour proscrire ceux qui s'oublieront de cette loy commune et les pousser à la rigueur, quelque réclamation qu'ils fassent sur la différence des conjonctures.

Le deceds du Roy d'Espagne arrivant dans la stérillité où il est, il faut feindre d'en vouloir poursuivre la succession aux termes de son testament; mais il ne faut pas s'y attacher comme à une maxime d'état et comme à un bien pour la Famille.

Au contraire, le génie de la nation et l'éloignement n'ayant jamais fait que du mal dans la séparation des deux branches , il faut paroistre résolu d'en disputer la possession à celuy qui s'avisera d'y prétendre, afin de la luy faire acheter cher et à longues années, y suscitant des partis et les y entretenant en crédit et en autorité. Si le Roy de Portugal est dans les mterests actuels de la famille régnante, il faut l'aider à y disputer l'entrée, même à luy faire tomber cette portion d'État qui est si fort à sa bienséance, toujours aux conditions d'être l'ennemi déclaré de la France pour l'occuper davantage.

C'est pendant cette contestation qu'il faut faire ses affaires comme cy-dessus, et, à la faveur de cette diversion, qu'il faut favoriser les Anglois et les Hollandois, même les Portugois Espagnolisez pour l'invasion des

États du Nouveau Monde, avec les flottes desquels il faut joindre une escadre, équipée en Sardaigne, qui aille ou les installer sur les lieux, ou partager, sous leur force et sous leur protection, ce qu'il y a à prendre, pendant que les prétendans s'agiteront pour la terre ferme du vieux monde.

C'est de ce régal qu'il faut entretenir les alliez de la Famille, et c'est assurément de quoy les engager puissamment , tant à bannir les François du Nouveau Monde et à y ruiner leur commerce qu'à leur causer des diversions ruineuses et de conséquence, desquelles les Alliez, qui touchent la mer, pourront profiter à leur tour.

Pour réussir dans cette ouverture de commerce, en faveur du Royaume de Naples et du reste de l'Italie soumise, du côté du Nouveau Monde, ce qui doit apporter des finances et du soulagement infini aux Fais héréditaires et voisins de la mer Adriatique, il faut prévenir les Rois du Nort, pour enlever tous les bois propres à construire des bâtimens de mer, ce que les Anglois et Holiandois peuvent porter fort loin pour leur propre interest, de telle manière que la France n'en puisse tirer de bois ni de bâtimens fabriquez, et, n'en pouvant espérer, ni d'Irlande, ni d'Ecosse, ni du Nord, où en prendra-t-elle pour équiper et pour construire des flottes capables de s'opposer aux desseins qu'on vient de marquer, elle qui n'en a point ou très peu dans son sein? Au contraire, les Alliez de la Famille, en ayant en abondance, pourront tout entreprendre et réussir partout, pour s'y partager le commercé à l'exclusion de la France,

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ce qui est luy couper les nerfs et luy ouvrir toutes les veines à la fois.

Il faut prendre la même précaution sur les forests de Stirie, de Carinthie, de Carniole, d'Istrie, du Frioul et de Croatie, après avoir forcé les Vénitiens de rendre au moins la Mer Adriatique libre pour le service et l'assurance de la prompte communication d'Otrante avec Trieste ou Zegna dans la Morlaquie, par où les Etats des deux Frères seront joints, en attendant l'entière réduction des Vénitiens et la jonction par terre de l'Etat de Milan et avec le Frioul d'un côté et le Tirol de l'autre, afin que tous ces bois tournent au profit de la Famille régnante.

Il ne sera pas difficile de former un canal qui ira de la Save dans le lac Czirniczée et de là à S, Veit, pour s'enfoncer dans la mer par le golfe qui fait la double ile de Cherso et de Vegia, estant très possible de former de coté et d'autre deu.x grands ports, capables de contenir grand nombre de vaisseaux et les y construire pacifiquement et d'en fermer les avenues avec un peu de défense, ce qui doit estre d'un merveilleux secours au commerce du Nouveau Monde et à l'abondance des Pais héréditaires.

C'est par ce tempérament que la Famille s'agrandira malgré toutes les précautions de la France, en feignant toujours la neutralité avec elle ; qu'elle s'acquérera tant l'assurance de régner que la commodité de s'entresecourir dans les besoins communs, abandonnant l'Espagne à faire diversion contre la France pour ses interests, l'Angleterre et la Hollande dans la même impres-

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sion et par la mesme raison, les Rois du Nord en paix, pourvu qu'ils n'entrent pas dans de contraires interests. C'est par là que les deux frères feront naitre une décadence insensible à la Maison de France, laquelle il n'est plus possible de ménager par un autre moyen, moins encore de l'accabler par la force ouverte.

Il faudra, pendant cette méditation politique, entretenir, à quelque prix que ce soit, correspondance avec le Grant Visir à prix d'argent, avoir quelques Dinanistes à pension et des Emissaires fidèles à la Porte, qui apprendront à point nommé tout ce qui s'y médite et tout ce qui s'y remue, et il ne faut établir les Juifs sur les nouveaux ports de commerce qu'à condition de cette correspondance, etc.

Il faut entretenir un parti en Perse et ne rien épargner pour s'y donner du crédit et de l'autorité, afin de s'en servir pour une diversion contre la Porte, quand elle s'avisera de remuer à contre-temps.

Si on se trouve embarrassé de la résistance des Vénitiens, il ne faut pas feindre (craindre ?) de leur attirer la Porte en Morée, même en Dalmatie, tant pour les réduire par cette diversion que pour en prendre occasion de recouvrer sur eux toute la Dalmatie.

Dès que l'on aura réduit le Piedmont en province, il faut abandonner la Savoye aux Suysses, pour récompense de leur attachement à la Famille, à condition de tel nombre de troupes de leur part et de garder inviolablement tout passage de France en Italie.

Il faut se servir du Roy de Pologne à proportion qu'il entrera dans les interests de la Famille, et, moyennant

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cela, l'aider, non pas seulement à obtenir la succession, mais encore à réduire cet Etat en monarchie.

Il fautluy avoir persuadé, avant la guerre, d'entretenir une forte alliance avec les Czars de Moscovie et de les avoir tellement à sa dévotion qu'ils tombent toujours sur les Tartares à sa prière, afm que, dans le temps d'une guerre avec la Porte, on puisse avec luy détruire les Souverainetez de Transsylvanie, de Valachie et de Moldavie, sauf à luy abandonner la dernière pour sa portion, pour cela même estre extrêmement retranché, tant sur la Drave que sur la Save, pour soutenir la basse Hongrie, en attendant une plus heureuse ouverture du côté de l'Orient.

En cas que le Roy de Pologne continue de prendre quelque interest avec la France, il faut le rendre suspect dans son Etat, sa famille odieuse, sa mémoire reprochable de mauvais gouvernement, et ne rien omettre pour le perdre de crédit et de réputation dans ses propres états, s'étudiant d'y en faire substituer un autre, qui apprenne, par l'exemple de son prédécesseur, ce qu'il doit craindre de la Famille Impériale, s'il la désoblige, et ce qu'il en doit espérer au contraire s'il entre dans ses intérêts, jusqu'à entrer en alliance de sang et de politique avec elle.

{Ici un blanc.)

Pour le Conseil.

Le successeur de la Maison d'Austriche composera toujours son Conseil secret de trois personnes seulement,

dont l'un sera Italien, le second Flamand et le troisième tiré de ses Etats héréditaires, à son choix et à la preuve qu'il aura donné de son attachement pour la Famille, observant bien exactement de n'y donner jamais ny entrée ny confidence à pas un Jésuite (gens qui se cherchent eux mesmes et qui pour s'établir sacrifieroient leur propre bien-facteur) parcequ'il n'y a rien, ny de seur, ny de secret, ny de bien conduit, dans un état, dès qu'un Jésuite le sçait, estant très à propos dans cette considération de se défaire de cet attachement actuel que la Famille paroist avoir pour ces adroits et intéressez politiques.

Ce Conseil aura pour chef un Prince de la Maison de Lorraine, qui, n'ayant point d'autre appuy que la Famille Impériale, n'aura jamais d'autres interests et se perpétuera en fidélité et en service avec elle tant par les alliances réitérées que par les principaux emplois, dont ils seront toujours soigneux de se rendre capables.

Le Ministère de la Couronne verra à sa tête pour président le même Prince de Lorraine, qui présidera partout en l'absence de l'Empereur, tant dans l'un que dans l'autre Conseil, et qui pour cela même, c'est à dire pour y être mieux préparé, aura eu dans son éducation un Italien pour gouverneur, un Flamand pour écuyer, et un nationnaire pour précepteur, afin d'épuiser le génie de ces nations, qui ont la réputation d'entendre la politique, et d y pouvoir réussir parfaitement par leur union.

Par ce chef perpétuel du Ministère, les quatre partis, qui y font tant de mal à la Famille et qui en méditent

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encore davantage pour la suite, seront découverts, déconcertez et détruits, et le Souverain régnant viendra enfin à bout de les supplanter et de se rendre le maître, observant que ceux qui sont du Conseil secret ne communiquent jamais avec le Ministère, ny d'interest, ny de relation, quoy que toutes les propositions agitées dans le Ministère doivent se résoudre dans le Conseil secret seulement, sans que ce qui se sera passé dans le Conseil secret aille jamais à la connoissance du Ministère sous les plus rigoureuses peines.

Par ce même chef du Conseil secret et public, ce successeur d'Austriche commencera de régner en maître, ce qu'il n'est pas à propos de tenter qu'après la réduction des Princes d'Italie, comme on l'a dit plus haut, et immédiatement avant que d'entreprendre la réduction de l'Allemagne et l'évocation de Ratisbonne à Vienne, afin de justifier qu'on sçait régner chez soy avant que d'entreprendre de dominer chez les autres.

Le Conseil du Cadet de la Famille, qui régnera en Italie, doit estre composé de trois personnes de la même nation, c'est à dire d'un homme des Etats héréditaires à la Famille, d'un Flamand et un Italien, pour les mêmes raisons que dessus, afin d'y faire naistre une correspondance entre les deu.x frères, un Prince de Lorraine, même ecclésiastique, pouvant présider à ce dernier Conseil, par les mêmes raisons et sur la même précaution que dessus.

Il ne faut entreprendre de réduire les Partis, ou les Membres du Ministère de Vienne, qu'en se servant des yns contre les autres, accordant beaucoup à celuy qui

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convient aux vues qu'on a, sans se déclarer, et refusant beaucoup à celuy qui s'en éloigne ou qui y contredit, sur quoy le Conseil secret, éclairé sur les projets concertez, ne manquera pas d'étudier des raisons plausibles, desquelles on se servira pour rompre ces partis.

Il faut faire dépendre de ces trois têtes du Conseil secret le choix des personnes qui doivent estre envoyées en ambassade ou en des commissions importantes, comme des fortifications, de vivres d'armées à fournir, de citadelles à ravitailler, de munitions de guerre à préparer, de nouvelles levées à diligenter, etc., au préjudice de toutes les vues du Ministère public, afm que, la préférence qu'on fait des premiers les animant à soutenir l'idée qu'on en a, on puisse s'assurer sur leur diligence et sur leur exactitude ; mais aussi ne faut-il pas demeurer en arrière pour les avances, ce qu'on expliquera plus bas en détail.

Il faut avoir des pensionnaires cachez dans toutes les cours alliées et ennemies, et leur tenir exactement autant de compte, avec égale récompense, d'une nouvelle sinistre comme d'une bonne, pourvu qu'elle soit vraye. Il est très à propos d'y en avoir plusieurs, tant étrangers, sous prétexte de voyages, que nationnaires, connus, intéressez et fidèles, même envoyez exprès dans le besoin, lesquels ne se connoissent pas ensemble et n'écrivent jamais directement, mais par médiation les uns aux autres, afm que la découverte puisse moins s'éventer et que l'on sçache pertinemment ce qui se passe partout, pour agir dans ce Conseil secret conformément à ces

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avis, desquels il ne faut pas absolument que le Ministère public ait aucune connoissance.

Il n'est pas à propos d'introduire la Moinerie dans ces deux Cours. C'est un genre d'hommes qui n'a jamais fait de bien à Souverain et qui n'est destiné qu'à leur faire du mal. Si on m'en vouloit croire, il n'y auroit jamais, de ces gens d'Eglise du bas vol, qu'un simple chapelain pour dire la messe, lequel mangeroit et coucheroit ailleurs, tant il est peu seur d'avoir à vivre parmi des gens qui proffitent de tout ce qu'ils voyent pour deviner ce qu'on ne veut pas qu'ils sçachent et qui sçavent presser l'autre sexe pour achever d'apprendre par sa foiblesse ce qu'ils n'ont pas pu approfondir par leurs fausses découvertes. Moins il y a de prêtres et de moines dans une famille, plus l'idée de la religion s'y conservet-elle; la paix y est plus assurée et le secret plus impénétrable.

(Jci un blanc.)

Pour les Finances.

Il faut absolument que le successeur d'Austriche s'applique, par politique ou par force, à rendre les tailles et les taxes de ses Etats réelles et personnelles, tant sur les biens nobles et ecclésiastiques que sur les roturiers, sans quoy il sera toujours à l'aumône. Il faut commencer par une taxe si modique qu'elle n'allarme pas ; ainsi en continuant, à proportion qu'on croistra en autorité et en crédit.

Le successeur d'Austriche doit établir dans ses Etats héréditaires trois manufactures^ une à Prague pour les étoffes de laine, bas , chapeaux et cuirs de toutes manières, afin d'y avoir un magazin d'habillemens, de sou- ' liers et d'équipages pour ses troupes, et pour y faire fabriquer jusques aux selles de la Cavalerie, — et une seconde à Bolsano, ou dans l'entrée du Tirol, pour les soyes façonnées, galons, étoffes d'or et d'argent, armes blanches et rouges, propres à équiper des troupes, afin de profiter de la vallée Canonica, ou de Bresce, dans laquelle se trouve et se travaille la matière des meilleures armes de l'Europe catholique;, — une troisième dans un fauxbourg de Vienne du côté de Laxembourg, où on travaille universellement toutes les gentillesses de Cour, de meubles, de pierreries, de glaces, etc., généralement de tout ce qu'on avoit coutume de tirer de la communication avec la France, en se servant du Danube pour les faire descendre et monter en Allemagne par toutes les rivières qui y aboutissent, et de voitures déterre pour les faire aborder à la Save et de là, par le Canal cy dessus dit, les conduire dans la Mer Adriatique pour les communiquer à toute l'Italie.

Il faut employer les toilles de Silésie, de Moravie et de Bohême, même de tous les Etats voisins et sujets, pour les échanger contre les soyes et autres marchandises, en les faisant remonter le Danube et jusques à Halle et de là les conduire à Bolsano, afin de ne débourser point d'argent pour acheter ce qui manque et de quoy occuper les ouvriers.

Il faut admettre dans ces manufactures toutes les

du Duc Charles de Lorraine. 23

Nations en général, pourveu qu'elles ayent de l'industrie particulière, spécialement les François adroits, de quelque religion, sexe et âge, que soient les uns et les autres, afin que librement ils viennent y profiter, à condition de former chacun un apprentif du pais, en l'enseignant pendant cinq ans au moins et profitant de tout son travail et de tous ses services, moyennant quoy on tirera bientôt les plus habiles ouvriers de France, de laquelle on ruinera le commerce, tant par les endroits cy dessus que par cette désertion, pour laquelle avancer il faut faire gagner à chaque ouvrier adroit le double par jour de ce qu'il auroit gagné en France ou en Flandres.

En cas de paix, il faut laisser la liberté aux marchandises de France d'aborder et d'estre échangées avec d'autres marchandises, et non autrement, sans en augmenter les douannes comme on a voulu faire, ce qui ne fait que du mal et donne du crédit à ce qui est plus cher, mais en défendant, très exactement et sur des peines irrémissibles et universelles, de porter les marchandises qui servent au luxe, à la mode et à la vanité, d'une autre fabrique que celles qui sont travaillées dans les manufactures de l'Etat, afin que les bagatelles étrangères demeurent à ceux qui les ont achetées, que par là le commerce journalier, qui épuise toute l'Europe, des folies Françoises, cesse tout d'un coup; et voilà le nerf de cet Etat coupé et la source des finances de la Couronne de France tarie insensiblement et sans rupture.

Il faut absolument oster au Ministère public l'administration des Finances et en charger deux hommes, lour à tour et par succession d'années, de la probité et inté-

grité desquels on soit si seur qu"à la moindre malversation, laquelle ne pourra manquer d'être découverte sous tant d'yeux jaloux, ils soient rigoureusement exclus et sévèrement punis par l'assurance perpétuelle de leur personne et arrests de leurs biens, de quoy il faut faire une loy domestique et suprême, sans quoy jamais la Famille n'aura de quoy se soutenir.

Il faut procurer aux sujets des Etats héréditaires des moyens de remuer, à l'occasion de l'ouverture de la mer en leur faveur, afin de multiplier leur argent par le commerce et de faire repasser en Allemagne, en Hollande, en Suède, en Dannemarc, en Espagne et en Portugal, quelque chose de ce qui se travaille chez eux, pour le compenser avec ce que le Danube leur apporte presque de tous les endroits de l'Europe.

Il faut leur ouvrir une échelle dans le Levant pour les faire entrer de compagnie avec les négotians d'Italie et profiter de leur correspondance à Smyrne, etc., afin qu'ils profitent de la double protection de la même Famille et que ces deux Nations s'accoutument à se soufrir, etc., à s'entraider, par préférence à toutes les habitudes qu'ils ont formées avec les François.

Pour cela il faut établir une règle de bonne foy inviolable et punir si rigoureusement ceux qui y contreviendront les premiers que les manquements soient rares, et jamais ou sans justification d'une mauvaise fortune ou sans conviction d'une friponnerie digne de tous les supplices ; par où le commerce se nouera infailliblement avec les deux Nations sous la même confiance au préjudice de la France, où il n'y a plus que des banquerou-

du Duc Charles de Lorraine. 2 5

tiers et où rien n'est assuré, jusques là que les Orientaux ont esté réduits à ne traiter plus avec eux qu'au compatnt, lors mesme qu'ils traitent avec les autres nations maritimes par de simples billets.

Il faut établir une Bourse commune de négoce en trois endroits des Etats héréditaires, une à Prague, la seconde à Vienne, la troisième à Grazz, ou mesme à Trieste, en attendant qu'on ait ouvert un port à Zegna, ou ailleurs dans un plus bel endroit de la Méditerranée, laquelle Bourse sera inépuisable si on y prend les mesures que voici.

Il sera permis à tout le monde d'y mettre son argent à six pour cent de rente annuelle, à condition de ne rien recevoir pour les six premiers mois parcequ il faut avoir le temps de l'employer, ny les six derniers mois, datte du jour qu'on le veut retirer, parcequ'il faut avoir le temps de le préparer; moyennant quoy y mettra qui voudra, sans aucune exception, et chacun pourra le redemander à sa volonté.

Pour profiter de ce secours public et infaillible, qui unira l'argent des Etats ensemble en faveur des négotians, les principaux négotians ne seront admis dans ce Bureau qu'en y déposant au moins cinquante mille tlorins comptant pour avoir droit de séance et d'entrée dans le produit de tout l'argent, les charges acquittées, avec cette observation qu'ils ne percevront rien les six premiers mois d'entrée, ni les six derniers depuis qu'ils auront demandé leur argent, et que, recevant en espèces leur produit et leur comptant, ils n'auront aucun droit d'entrer dans la division de la masse principale, qui demeu-

rera impartageable et comme un fonds propre à assurer les deniers publics. Dans la répartition annuelle des profits de l'argent commun, ils entreront en gain à proportion de ce qu'ils ont mis dans la totalité de la somme employée par la Bourse publique, et ce qui surpasse six pour cent, revenant aux deniers mis au dépost de rentes, sera renvoyé à la caisse commune pour ériger ce fonds perpétuel, qui ira toujours en croissant et où le Prince, en cas de besoin, avec de bonnes assignations trouvera toujours de l'argent en abondance; par où l'exploitation et la vigilance des négotians feront naistre le bien public de la Couronne et de l'Etat, pendant qu'ils procureront leur propre intérest par le secours de l'un et de l'autre.

Cet établissement se formant en trois endroits, la Noblesse pécunieuse trouvera le moyen de faire valoir son argent ; le Bourgeois riche, et qui ne sçauroit rien acheter qui ne l'engage à servitude, y déposera le sien ; le Commerçant y fera entrer le sien pour profiter de celuy des autres ; la bonne foy y attirera celuy de tant de particuliers étrangers qui ne veulent pas découvrir ce qu'ils possèdent dans les états où ils vivent et qui sont bien aises de le multiplier, mesme en l'éloignant d'eux. C'est pour cela que jamais la Couronne ny son Ministère ne doivent s'intéresser à l'infraction de cette bonne foy, mais laisser aller le commerce, en paix ou en guerre, sans s'inquiéter quels étrangers y ont part.

Il est à propos que le Souverain luy même ait trois hommes affidez et dans ses intérêts, lesquels mettent une somme considérable dans chacune de ces Bourses, tant afin qu'il en profite le premier sous leur conduite

du Duc Charles de Lorraine.

qu'afin de comprendre plus pertinemment le fonds et l'ordre de cet établissement, qui doit procurer l'abondance à la Maison d'Austriche, attirer la bénédiction de ses sujets et surprendre toute l'Europe.

Il faut étudier et profiter mieux des mines d'Hongrie qu'on n'a fait par le passé. L'expérience a justifié qu'on pourroit en tirer beaucoup d'avantages si la jalousie des Hongrois contre le Ministère et du Ministère contre les Hongrois ne ruinoit les affaires de la Famille Impériale. Il est donc à propos d'oster cette connoissance au Ministère public et de s'en rapporter aux Etats de Hongrie, en leur présentant certaines personnes, intelligentes dans l'art de souffrer et d'ébrouer, etc., et intéressées au bien de la Famille, en convenant avec les Etats de la portion que chacun y prendra sans contestation, moyennant quoy rendre les Comtes de Hongrie les maistres des trésors que la Nature leur a confié et en profiter en comptant, au dessus de cette jalousie d'état qui se fait misérable, crainte de contribuer au bonheur des autres.

Si sur cet article on s'accorde avec les Etats d'Hongrie, il faut le faire publier par toute l'Europe, afin que les plus habiles ouvriers y accourent et que les Bourses des Républiques y viennent faire les premières dépenses, dans l'espérance d'en profiter les premiers, afin que le comptant qu'on en pourra tirer vienne par mois et se mette en réserve pour le besoin.

Il faut absolument diminuer la servitude des sujets de la Noblesse et prévenir cette vexation particulière, qui forme tant de misérables à la campagne pour soutenir un gros seigneur, pendant que l'argent et le commerce

28 Testament poUtit^ue

sont renfermez tout entier dans les villes pour éviter cet esclavage, au préjudice du bien public.

Quand les tailles seront réelles et les taxes personnelles, ce malheur, qui désole les Etats héréditaires de la Famille, cessera en partie; mais, pour sçavoir le secret d'en achever l'ouvrage, il faut étudier l'art de régner.

Il faut ouvrir une retraite glorieuse, avec une entrée et une sortie libre, à tous les philosophes qui donneront des preuves assurées de quelque singularité dans toutes les parties de la Physique, afin de s'attirer ce qu'il y a de plus excellent dans l'Europe, sans les forcer à communiquer leur secret, comme la fausse jalousie d'état le suggère à la plupart des Princes, qui se laissent là dessus séduire par leurs ministres. Il faut les laisser aller et venir librement, par où vous attirerez plus de confiance qu'il n'en faut pour tout apprendre avec le temps, estant obligé de convenir qu'il y a quelque chose de réel dans toutes les parties de la Physique, de quoy on m'a montré des expériences qui m'ont étonné. Cette loy de bonne foy et de bienséance réunira tous ces curieux, égarez çà et là, et vous n'irez pas loin sans en profiter; mais surtout il ne faut pas leur manquer, ni de bonne foy, ni de protection.

(/d un blanc.)

Pour la Justice.

Il faut que les récompenses de ceux qui servent la Famille, soit dedans, soit dehors, ne passent jamais

du Duc Charles de Lorraine. 2g

par les mains des Ministres publics, crainte qu'elles ne s'y arrestent ou qu'elles ne s'y diminuent, devant estre promptes, convenables et données de bonne grâce, en évitant, plus que la honte même, le soupçon d'ingratitude.

Il faut réformer les longueurs et les mangeries des Sénats et des Justices subalternes, même de celle du Grand Maréchal de la Cour, estant aussi faicheux pour des peuples d'estre obligez d'attendre longtemps la justice que le Prince leur doit, comme en Italie et en France, etc., que de n'oser même espérer que sous le bon plaisir de certaines puissances, comme icy et dans les Bachanies de Turquie, etc.

Il faut rendre la Justice criminelle sévère, diligente et exacte, au delà de ce qui se pratique icy ; mais, pour l'un et pour l'autre, il faut consulter des gens de probité et de sages légistes désintéressez, qui travaillent à réformer la justice du Barreau et qui lui donnent la promptitude du Divan, avec sa circonspection et sa sévérité autant qu'il sera possible.

Il faut installer, en titre de Commission, certaines personnes d'un grand mérite et d'une belle littérature, qui visitent de temps en temps tous les Barreaux des Etats héréditaires et qui, recevant les plaintes de tous les complaignans contre qui que ce soit, en dressent des verbaux et des instructions sur les lieux et les apportent au Conseil secret pour y remédier par les voyes sages et politiques qu'on avisera selon l'occasion.

Comme ces charges ne sont pas vénales non plus que les autres, il ne faut pas épargner les défauts de ceux

3o Testament politique

dont on a bien voulu reconnoître le mérite, et plutôt hausser la taxe de tous les juges de moitié^ en les obligeant d'expédier, que de souffrir qu'ils tirent les procès en longueur ou qu'ils pratiquent les concussions ordinaires à tous les gens de Robe.

Qci un blanc.)

Pour la Guerre.

Jamais la Famille Impériale n'arrivera à régner heureusement et à profiter longtemps de la prospérité que le Ciel luy présente si elle ne prend le train de se confier sur ses propres troupes et de les discipliner si sévèrement qu'elles servent d'exemples aux autres, en vivant sans violences pendant la campagne et sans vexation pendant les quartiers d'hyver. Pour parvenir à pouvoir entretenir des troupes à sa dévotion, il faut avoir l'art de multiplier et de bien employer ses finances, et, pour bien discipliner ses troupes, il faut les bien vêtir, les bien payer, leur donner de bons officiers, subordonnez eux mêmes à la loy établie, leur faire voir un soulagement dans leurs maladies ou blessures, une retraite dans leurs mutilations ou impuissances, une récompense infaillible par degrez et universelle pour tous les soldats qui auront du mérite, de l'affection au service et de la valeur dans l'occasion, afin que rien ne les rebutte et que tout conspire à les allumer de zèle pour une Couronne qui veut les avancer.

Il faut premièrement avoir établi, par l'abondance de

du Duc Charles de Lorraine. 3i

ses finances, le moyen d'y satisfaire et ensuite publier la loy, qu'on veut rigoureusement imposer aux officiers et aux soldats séparément, dans un détail si grand et si sévèrement représenté, et soutenu dans la suite si rigoureusement, que personne ne s'y puisse méprendre. C'est la conduite que j'ay toujours davantage admirée dans l'œconomie de cette Couronne qui a mis ma famille à l'aumône et qui m'a rendu avanturier. Il ne faut pas seulement l'imiter, mais il est aisé de la surpasser, même de l'y supplanter, en s'éloignant des défauts qu'elle y a laissé, le plus grand desquels est de ne point donner d'entrée assurée ou de méthode régulière pour avancer la fortune des soldats de service, ce qui cause toutes les désertions Françoises.

Je croy qu'il faut faire le fonds d'un escalin par jour à chaque fantassin, et le cavalier à proportion, et, luy retenant un sol et demy par jour depuis qu'il est en campagne au pain de munition, luy faire passer cet argent dans l'entrée de son quartier d'hyver, pendant lequel, le payant à raison d'un escalin par jour, il faut l'obliger rigoureusement de se contenter des seuls ustancils de son hoste, avec place dans son poêle et à sa chandelle. Toute autre régularité n'accommodera pas le païsan ni le petit bourgeois; une moindre sévérité ne remédiera jamais au désordre de la milice Allemande.

Par là le Soldat a de l'argent pour ses besoins pressans et pour sa subsistance, et l'Officier à proportion. Ceux qui ont du cœur s'en accommoderont pour paroistre plus lestes, et ceux qui n'ont que du ventre le mangeront, chacun suivant en cela sa passion. Par là même on les

connoistra par discernement, et les Officiers, jaloux de leur réputation, y prendront garde, en rendront compte par écrit et en seront comptables en général sur leurs propres appointemens puisqu'eux mêmes n'auront plus rien à souffrir.

Je soutiens que vingt mille de ces troupes feront plus d'affaires que quarante mille dans le train ordinaire d'aujourd'huy. Il faut donc disposer les finances sur ce pied là, et, quand on accordera des quartiers d'hyver à des troupes étrangères , il les leur faut accorder sur le pied des siennes propres ; par où on conservera son pais et on accoutumera insensiblement les Allemands à la discipline militaire, en attendant qu'on puisse les asservir sous un joug plus impérieux.

Pour parvenir là d'assez loin, il ne faut pas permettre que les Régimens attachez à la Famille portent le nom du Colonel ; il est à propos de former six ou huit Brigades divisées par régimens, par exemple la brigade de Hongrie, laquelle doit avoir la préséance pour les considérations cy-dessus, la Brigade d'Italie, la Brigade des États, la Brigade de Lorraine, la Brigade de Flandres, la Brigade Étrangère, etc.

C'est dans cette dernière seulement qu'il faut recevoir et admettre les officiers et les soldats françois comme une nation intelligente et belliqueuse, de laquelle néantmoins il ne faut se servir que comme la Médecine employé les poisons, et avancer tant les siens que les autres à proportion de leur mérite, de leurs services et de leur liaison à la Couronne Impériale, observant de porter les soldats jusqu'à la Compagnie auparavant que de les tirer de la Bri-

du Duc Charles de Lorraine. 33

gade Étrangère, laquelle doit avoir tous les grands officiers Italiens ou Allemands.

Mais, quand on jugera à propos de les avancer davantage, ou selon leur naissance ou selon leur service, il faut les préposer à des régimens de la Brigade, ou Allemande, ou Italienne, afin que ce mélange assure leur constance dans le service et prévienne leur légèreté, qui ne naist communément, ou que du mécontentement d'estre négligez au gré de leur ambition naturelle, ou que de l'occasion qui les invite à une plus belle fortune par la facilité d'y contribuer.

Il ne faut jamais mêler d'Étrangers parmi les Lorrains, s'ils ne les demandent eux-mêmes, cette Nation étant jalouse de sa bravoure et de sa préséance, tant à attaquer qu'à se défendre , afin que la Maison de Lorraine exilée se conserve un nom malgré la vigilance de la Famille qui l'opprime et qu'un jour, l'occasion favorable arrivant , ce soit un secours présent à donner à un de mes successeurs pour rentrer en possession du Domaine de ses pères, ce qui ne manquera par d'avoir son effet.

Il faut avoir provision d'Ingénieurs de tous les degrez et une excellente Académie de Mathématiques pour en former; mais l'art d'en profiter, c'est celuy de les contenter en leur personne et de ne leur laisser manquer de rien dans l'exercice de leur science, sans quoy ils nous imputent toujours tout ce qu'ils obmettent.

Il faut faire garder les villes avancées de Hongrie par des Milices Suisses, les bien payer et les entretenir d'intelligences avec les Comtes Hongrois, pour bien s'assurer de vos frontières, estant plus à propos de mettre les trou-

34 Testament politi^jue

pes Françoises Etrangères dans la Bohême, et dans les

autres Pais à gauche du Danube, que de les exposer aux frontières de Hongrie, ou à celles du Rhin, ou à celles de l'Adriatique, où la Brigade Allemande sera très-bien postée.

Il faut ériger dans chaque Brigade un régiment de ortune Cavalerie et un régiment de fortune Infanterie, dans lesquels on fasse passer les soldats qui auront mérité cette récompense, où ils s'avanceront infailliblement, à tour de rolle et sans aucune exception, jusqu'à la Lieutenance Colonelle seulement, n'y devant point avoir d'autres officiers dans ces Régimens que ceux que le mérite, sans aucune naissance, aura porté à ce degré, afin de donner une émulation générale à vos troupes. Le Colonel de ces régimens sera toujours de la première Noblesse de la Nation, mais jeune et de peu d'expérience, afin qu'on le puisse souvent changer et laisser tout l'honneur et tout le commandement au Lieutenant Colonel.

Ces soldats de fortune doivent tirer de paye par jour cinq gros, c'est à dire dix sols, avec la mesme déduction cy-dessus, les Cavaliers et les Officiers de tous les dégrez à proportion, afin qu'ils aytnt de quoy se soutenir mieux et se montrer dignes de plus grands emplois, qu'ils puissent servir d'exemple de régularité et de valeur à toutes les troupes, mesme d'objet d'émulation à tous ceux qui auront de la vertu et du courage.

Il ne faut pas souffrir que les Officiers pillent leurs soldats et qu'ils les négligent, et il vaut mieux donner une somme plus considérable à chaque Capitaine pour former d'abord sa Compagnie , l'entretenir et la recruter

du Duc Charles de Lorraine. 35

à ses risques , ou que d'en traiter avec un Colonel , ou que de s'engager à fournir tous les ans des hommes et des chevaux nouveaux, à la place de ceux que les Officiers négligent et laissent périr, parce qu'après la montre faite ils périssent pour le compte de la Famille, ce qui ruine la Couronne et l'Armée, ce qui épuise les Finances et n'enrichit que quelques Colonels avares, qui ne vont à l'armée que pour faire de l'argent, payer leurs dettes et se retirer au premier chagrin qui les prend.

Si la Famille Impériale ne prend cette route, elle n'opérera jamais rien avec ses troupes, lors même qu'elle en épuisera et ses sujets et ses finances, mais aussi qu'elle ne craigne pas d'en manquer sur le pied de cette bonne paye, de bonne récompense et de vigilance à ménager l'avancement de tout le monde. Tandis qu'il y aura des Hongrois, des Italiens, des Allemans, des Lorrains et des François au monde, les troupes Impériales, dressées et entretenues sur ce pied là, seront toujours florissantes et capables de toute sorte d'expédition.

Il faut se charger de tirer des Manufactures de l'État tous les habits, linges, chapeaux, souliers, baudriers, bandouillières, selles, brides, armes blanches et rouges, et généralement tout ce qui est nécessaire aux troupes , afin qu'elles soient équipées à temps et à bon compte et que ce soin ne soit pas remis à la discrétion d'un Ministère, qui n'obmet rien pour détruire son Maître, crainte qu'il n'ait un jour la force et l'art de les réduire.

Il faut avoir sur qui se reposer absolument et infailliblement de la subsistance de l'Armée en campagne avec tant de vigilance et d'exactitude que la moindre omission

36 Testament poUti(]ue

là dessus soit irrémissible comme elle est irréparable. Pour cela il faut avoir au mois de janvier, sans différer d'un jour par de là, tous les Magazins fournis pour l'année qui commence, de telle manière qu'il y en ait plutost deux fois trop, même du perdu, que d'y en manquer, sans quoy il ne faut jamais espérer de discipliner une armée, bien loin de conserver l'abondance dans ses Etats au milieu de si fréquens quartiers d'hyver et dans la vicissitude de plusieurs campagnes.

Il ne faut donc pas se mesler de faire la guerre , ou il faut trouver le moyen de délivrer dès le premier d'octobre toutes les sommes nécessaires pour préparer les provisions de l'année suivante. Il faut avoir des intendans affidez, non pas des créatures du Ministère public, qui en répondent sur leur tête, et, outre cela, des surveillans zélez qui avertissent à temps de tous les manquemens.

Comme cette œconomie des Finances et le dessein de disposer la guerre doivent dépendre dans leurs distributions du Conseil dont j'ay parlé plus haut, il ne faut pas permettre que pas un des trois hommes qui le composent ait commerce et fasse alliance avec le Ministère public, sous peine d'assurance perpétuelle de sa personne, afm de disposer peu à peu les choses au but que l'on a et à la subordination absolue qu'il faut établir parmy tous ses sujets. Si on prétend réussir dans ses projets, il n'y a que par là qu'on puisse estre impénétrable.

Assez proche d'une des Manufactures cy-dessus il faut ériger un Hôpital double, l'un pour les Soldats malades, et l'autre, plus grand, pour les Estropiez, dans lequel rien ne manque pour cette subsistance perpétuelle qui doit

du Duc Charles de Lorraine. 3 7

de leur tenir lieu de récompense après la perte de leurs membres et encourager les autres à s'exposer plus librement aux accidens de la guerre, afin que ceux, qui seront encore capables de travailler à quoy que ce soit ou d'agir, puissent gagner quelque chose en comptant, qui les y encourage et qui leur demeure.

Il ne faut point y confondre les Officiers, pas même ceux de fortune ou les Etrangers ; cette récompense est beaucoup au-dessous d'eux. Il faut les répandre dans les Places à garder et les y entretenir de pensions bien payées, selon leur rang, étant visible que, tant qu'ils peuvent parler, ils sont encore très nécessaires et très utiles dans des Places de défense ; ils y tiennent la place des Officiers absens ; même, en cas de pressant besoin, ils la remplissent aisément pendant qu'on en tire les Officiers, servans pour en former sur le champ d'autres nouvelles troupes, ce qui peut apporter un merveilleux avantage.

Il faut laisser en pleine liberté ceux qui sont arrivez jusqu'à la Lieutenance Colonelle et au-dessus, en leur assignant des pensions, ou des emplois fixes, permanens, honnêtes et immanquablement payés de quartier en quartier et par avance, afin que, leur inclination les approchant de la Cour, les Ministres du Conseil secret puissent conférer avec eux dans leur besoin et se servir utilement de leurs avis.

Il faut préposer à ces Magazins, qui regorgent de toutes sortes de provisions de guerre et de bouche, des Officiers, estropiez et pensionnaires, la vigilance desquels soit assurée sur leur propre nécessité de subsister des deniers de la Famille.

Il faut avancer les Officiers de la Nation sans partialité et sans égard d'aucune recommandation que leur service et leur aptitude, afin que cette uniformité satisfasse publiquement tout le monde. Sur tout il ne faut jamais en mécontenter aucun, en le reculant ou le négligeant, pour en avancer un autre plus accrédité. Le Souverain doit même n'écouter pas là dessus la recommandation la plus pressante du Conseil secret, pas même d'un de mes enfants qui y présideroit, s'il s'oublioit jusqu'à le demander, puisque cette régularité vaudra toujours mieux que toute autre exception.

Il ne faut rien épargner pour entretenir des espions adroits, intelligens et fidèles, en les faisant subsister pendant la paix, même passer, sous prétexte de voyages, dans toutes les Cours étrangères en gens de figure et de nom, quels qu'ils soient, afin qu'ils ayent entrée partout, les joignant adroitement avec des enfans qualifiez, afin qu'ils ayent plus de facilité de s'instruire et de devenir propres au service de la Famille.

Il faut avoir un Payeur de Cabinet et d'Armée, qui soit si exact et si prompt qu'ayant toujours de l'argent devant soy il acquitte sur le champ les ordres du Conseil secret, tous signez du successeur régnant, sur peine d'être cassé irrémissiblement à la première plainte de délay , estant plus à propos de différer les ordonnances au Conseil , quand on sçait qu'il n'y a point d'argent, que de les délivrer et, en laissant attendre le payement, révéler sa turpitude et désespérer l'intéressé.

Quiconque n'a pas le moyen ny l'art de se procurer de l'argent en régnant ne sera jamais censé digne de ré-

du Duc Charles de Lorraine. 39

gner; c'est l'expérience qu'il faut consulter là dessus et non pas l'impuissance qu'il faut prétexter.

Il faut s'intéresser à faire élever bien plus de Harras de chevaux qu'il n'y en a dans les Etats Héréditaires , puisque le terrain semble l'attendre et y être disposé, afin d'en avoir une si grande quantité qu'on ne soit jamais en peine d'en chercher et qu'il ne faille pas courir les Etats voisins pour en chercher à prix d'argent.

Il en faut empêcher la sortie des Etats et y mettre une doûanne si forte qu'ils y demeurent, se réservant de donner de temps en temps (la paix longue supposée) une permission particulière d'en sortir, même gratis, certain nombre, tant pour récompenser ceux qui y ont employé leurs biens et leur industrie que pour en encourager d'autres à multiplier les Harras.

Il faut faire travailler dans les Manufactures tout l'équipage d'un Cavalier, d'un cheval et de tout ce qui regarde le train de l'Artillerie et de la guerre, afin de n'estre jamais obligé d'en acheter chèrement et à la hâte.

Signé : Charles de Lorraine.

En 1688, pendant le mois de May.

La prospérité de la France aura son période ; la rapidité de ses conquêtes et la manière de son Gouvernement sont caution d'une prompte vicissitude , de laquelle nos

enfans auront droit de profiter mieux que nous aujourd'huy, s'ils sçavent se servir de l'occasion et s'y préparer par ces instructions.

Il faut employer la paix à cet usage bien plus utilement que la guerre qui va commencer, s'étudiant d'intéresser cependant l'Angleterre et la Hollande à ne laisser jamais plus la France en paix, puisqu'une guerre continuée la doit désoler, en l'épuisant malgré ses ressources et en ruinant son commerce par la méthode cy dessus, au lieu qu'une guerre interrompue l'accommode et la rendra toujours inaccessible.

Il faut employer avec la France la sagesse et la franchise ouverte, à la place de la ruse et de la surprise, que l'Espagne n'a pu pousser à bout et sur la découverte desquelles elle s'est ruinée de réputation et de crédit, et, à force de ménagemens et de préparations sourdes, gagner du temps, au secours duquel les choses ne manqueront pas de changer de face.

Il ne faut point faire d'alliance avec elle, point accepter de médiation qui la regarde et ne l'inquietter que du côté de l'Angleterre et de la Hollande pour luy faire acheter le reste de la Flandre et en épuiser ses forces et son haleine, penda.at qu'on se préparera en Italie et ailleurs à déployer successivement ses desseins.

Signé : Charles de Lorraine.

du Duc Charles de Lorraine. 41

INSTRUCTIONS

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