CHAPITRE PREMIER Sur les seins
Citons en première ligne V Eloge des tétons^ paru à Amsterdam en 1720 ; ce discours faisait partie d'une série qui contenait VÉloge des yeux et du nez. La seconde édition fut imprimée en 1734-1736 ; d'autres furent publiées à Francfort, en 1746 ; à Cologne, en 1759 et 1764 ; à Amsterdam, en 1770, et à Cologne en 1775. En 1800, Mercier de Compiègne, au moyen de coupures et d'additions importantes, transforma cet opuscule, qui, entièrement refondu, prit le titre plus convenable à' Eloge du sein des femmes. L'auteur y examine avec esprit et en donnant à ses idées un agréable tour littéraire, si le sein « doit être découvert ; s'il est permis de le toucher ; quelles sont ses vertus, sa forme, son langage, son éloquence, les pays où il est le plus beau et les moyens les plus sûrs de le conserver ». Nous lui avons fait de nombreux emprunts, en tâchant de compléter ses curieuses recherches.
D'autres ouvrages, assez nombreux, ne traitent qu'une partie de notre sujet ; le plus célèbre est attribué à l'abbé Boileau : De l'Abus des nudités de gorge., dont nous avons extrait les passages les plus intéressants (1).
(1) Anecd. hlst. et rellg., p. 130.
Une petite plaquette insignifiante, réimpression belge d'une brochure du XVIII" siècle, ou soi-disant telle, Discours sur la nudité des mamelles des femmes^ par un révérend père Capucin (Gand, Duquesne, 1857), donne une liste bibliographique de cinquante ou soixante ouvrages sur les nudités de la gorge ; nous en avons relevé les principaux titres (1).
Si étendue que soit cette liste, nous y avons constaté des omissions, par exemple cette dissertation : Pauli Tilemanni Commentatio Jiistorico-moralis et juridica de eo cjuod j'ustum est circa nuditatem, etc. (Francfort, 1753). Tilemann traite, dans des chapitres distincts, de la nudité de la tète, de la poitrine, du ventre, des parties génitales et des pieds. Le chapitre sur la nudité de la poitrine est peu récréatif ; ce ne sont que redites, citations de la Bible, montrant que les femmes ne doivent pas découvrir leurs seins, sous peine de passer pour impudiques, et trois ou quatre vers de Martial et de Catulle qui se trouvent partout.
Nous serons sobres de citations en prose, bien qu'il soit facile de les multiplier, mais elles manquent le plus souvent d'intérêt, à l'exception de quelques passages de Le Pays et d'une pièce moderne réellement originale de J.-K. Huysmans.
Sous forme de déclaration à Galiste, Le Pays examine et repousse tous les genres de suicides ; il n'en admet qu'un seul : mourir sur le sein de la cruelle :
J'ai. passé la nuit à chercher sans pouvoir trouver la mort dont je devois mourir. Au reste, ne croyez pas que ce soit la mort qui m'étonne, ce n'est que la manière de mourir qui m'inquiète : car, pour vous dire le vrai, après avoir vécu avec tant de chagrin, je voudrois bien mourir d'une mort qui me donnât un peu de plaisir. Je viens de penser à une qui feroit très bien mon affaire : ce seroit, Caliste, de mourir entre vos bras, pâmé sur votre sein. Je sens bien en mon cœur que je n'ai pas d'horreur pour cette mort comme pour se noyer, s'empoisonner, se pendre ou se poignarder. Obligez-moi donc en me laissant mourir de cette sorte ; car, puisqu'enfin vous voulez que je meure, que vous importe que ce soit de douleur ou de plaisir ?
Dans une autre lettre, le volage, dépourvu de tout sens
(1) Anecd.hist. et rdig., p.l3S-U0.
moral, raconte à une nouvelle «dame de volupté » le rêve qu'il fit sur deux tétons magnifiques :
Je n'ai point dormi cette nuit, Madame, ou du moins, le songe que j'ai fait occupoit si sensiblement mon esprit, que j'ai cru veiller en fort bonne compagnie. J'ai cru avoir toujours auprès de moi les deux tétons de Madonte, et les voir avec ce même éclat qui me surprit, hier au soir, quand votre main obligeante les délivra de la prison qui les enfermoit. Vous pouvez bien croire, Madame, que je n'ai pas gardé le silence dans une si belle occasion de parler : mais, pourrezvous croire que ces jolis tétons m'ont aussi parlé, et que notre conversation a été fort agréable ? Que ceci ne vous surprenne point, les tétons ont, pour ceux qui les entendent, leur langage, aussi bien que les yeux. Comme je les ai trouvez en humeur de causer, j'ai eu la curiosité de leur faire cent questions sur leurs aventures, auxquelles ils m'ont répondu le plus galamment du monde. J'aurois bien envie devons redire ici tout notre entretien, mais il sera plus aisé de vous l'écrire. Voici pourtant quelques-unes de leurs paroles que j'ai impatience de vous apprendre, parce qu'elles m'ont semblé les plus jolies. C'est la réponse qu'ils m'ont faite sur l'étonnement que jeleur ai témoigné qu'ils fussent ainsi séparez, et qu'ayant l'un avec l'autre tant de rapport, ils vécussent en mauvais voisins, sans s'approcher, sans se baiser, enfin comme des ennemis irréconciliables. 11 est vrai, m'ont-ils dit, nous sommes ennemis, et la ressemblance ne fait point chez nous ce qu'elle fait partout ailleurs. Elle nous oblige à nous haïr : et notre réciproque jalousie nous tiendra toujours éloignez. Quoique nous n'ayons qu'un même cœur et qu'un même intérêt, nous n'avons aucune disposition à nous unir. L'Amour, qui est un petit boute-feu, nourrit entre nous cette division. Il nous promet de nous aimer tous deux pendant que nous nous haïrons, et jure de nous quitter aussitôt que notre haine cessera. Mais, de bonne foi, aimables tétons, ai-je répliqué, ne seriez-vous point comme quelques-uns de vos frères, qui jamais ne se touchent le jour, et qui se baisent pendant toute la nuit ; qui ont inclination à s'approcher, et qui ne vivent éloignez que par contrainte ? Vous serez étonnée. Madame, que j'aye osé leur parler d'une manière si désobligeante, mais sachez que ce n'a été que par adresse. Car quoique je n'eusse point de pareils sentiments, je voulois les obliger à m'ôter le doute queje témoignois, en souffrant que mes doigts fussent avec mes yeux témoins de leur division. Ma ruse a réussi comme je l'avois désiré ; les deux tétons de Madonte s étant un peu entiez de colère et d'orgueil, à cause de
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mon injuste soupçon, ont consenti que je fisse l'épreuve que je souhaitois, et cette épreuve a d'abord fait sentir à mes mains la vérité qui avoit paru à mes yeux.
Après cela, je ne me suis plus étonné qu'ils eussent tant de dispositions à la haine ; car j'ai trouvé tant de dureté dans l'un et dans l'autre, qu'il n'y a pas apparence que rien les puisse jamais attendrir.
Passons à la fantaisie de J, Huysmans, l'^'^m^e (1) :
Dans une boutique au fond des Batignolles toute une série de bustes de femmes, sans têtes et sans jambes, de couturiers.
L'on songe tout d'abord à une Morgue où des torses de cadavres décapités seraient debout ; mais bientôtl'horreur de ces corps amputés s'efface et de suggestives réflexions vous viennent, car ce charme subsidiaire de la femme, la gorge, s'étale fidèlement reproduit par les parfaits couturiers qui ont bâti ces bustes.
Ici, ce senties poitrines anguleuses des gasconnes, les petites cloques perlées d'une goutte de vin rose, les mignonnes ampoules percées de pointes naines...
Là, ce sont les seins des femmes mûres et décidément maigres, de modiques navets tapotés de lilas, de planches rabotées de sapin à nœuds ; là encore, ce sont les galettes à fève des dévotes usées par la médisance et la prière, les boutons de guêtres plaqués sur le derme distendu des filles que le célibat a laminées et rendues plates.
A l'écart, plus loin, les dégâts de la vie commencent ; la misère apparaît des inconsistantes tourtes, des molles brioches, des pauvres mitons à jamais abattus par les désastres de l'allaitement, à jamais gâtés par le massacre des noces.
Mais à ce début de la croissance et à cette étisie de la chasteté et de la luxure succèdent, dans la boutique, le long des tables, la sage bourgeoisie des corsages mi-pleins, des gorges moyennes, auréolées de bleu d'hortensia, bouclées, autour de leur clou violet, d'un halo de bistre.
Puis, après l'imperceptible embonpoint du ni gros, ni maigre, après la grâce du bien en chair, la corpulence s'accentue, et alors commence la terrifiante série des boursouflures et des graisses : les mamelles énormes, les bonbonnes crêtées de rouge brique ou de bronze des grosses nounous, les cyclopéennes outres des femmes colosses, les formidables vessies à saindoux des bonnes dondons, les
(i) Revue moderniste., 1885.
monstrueuses gourdes, les gourdes à pitons olive des vieux poussahs !
A regarder cet étiage des gorges, ce musée Curtius des seins, l'on songe vaguement à ces caves où reposent les sculptures antiques du Louvre, où le même torse éternellement répété fait la joie apprise des gens qui le contemplent, en bâillant, les jours de pluie.
Mais, combien grande est la différence qui existe entre ces marbres inhumains et la percaline rebondie de ces terribles pièces. Les seins grecs, taillés suivant une formule stipulée par le goût des siècles, sont désormais morts ; aucune suggestion ne peut plus maintenant émaner pour nous de ces formes convenues, sculptées dans une froide matière dont nos yeux sont las. Mais quel dégoût ce serait si la Parisienne étalait au déshabillage d'impeccables appâts et s'il nous fallait baladiner, les jours de fautes, des gorges monotones et des seins pareils !
Combien supérieurs aux mornes statues des Vénus, ces mannequins si vivants des couturiers ; combien plus innocents ces bustes capitonnés dont la vue suscite de longues rêveries libertines, en face des gorges éphébiques de ses seins talés ou blets — rêveries charitables, en face des tétons vieillis, recroquevillés par la chlorose ou bouffis par la graisse, — car on pense aux douleurs des malheureuses qui désespérément regardent leurs formes se sécher ou s'accroître, et sentent l'indifférence prochaine du mari, l'imminente désertion de l'entreteneur, le désarmement final des charmes qui leur permettaient de vaincre, dans ces nécessaires batailles qu'elles livrent au porte-monnaie contracté de l'homme.