CHAPITRE II Sur le lait et l'allaitement
i° Sur le lait. — Débutons par l'hymne de reconnaissance d'un versificateur anonyme duXVIP siècle, guéri par le régime lacté. Il chante les vertus de la « pierre laicteuse », dite galactùe, sorte d'argile qui passait pour avoir la propriété de donner du lait aux nourrices — en vertu de la médecine des signatures — parce qu'elle communique à l'eau la blancheur du lait; il pourfend de ses mauvaises rimes les mécréants qui osent mettre en doute l'efficacité de son remède. C'est l'éternelle application du sophisme : Post hoc, ergo propter hoc; l'origine de tous les préjugés.
LA PIERRE LAICTEUSE
Je serois trop ingrat, ayant tiré ma vie
Des serres de la mort qui me l'avoit ravie
Sans le secours du laict, si du laict ne chantoy
La puissance et l'effet, dont j'ay fait preuve en moy.
Je ne veux commencer par la trace laicteuse Qui paroist dans le ciel, lors que l'ombre nuiteuse Descouvre en temps serein les feux qui sont aux cieux, Droit chemin pour entrer dans le palais des Dieux,
Qui fut lors que Junon par le ciel vint espandre Comme un torrent de laict, quand de la lèvre tendre Honteuse retira le bout de son tétin D'un bastard supposé qu'on nommoit Herculin.
Car le vouloir chanter, c'est charge trop pesante Pour le dos affaibli de celuy qui le vante : Mais s'il peut une fois rendre force à ses nerfs, Je te jure dévot, par l'àme de mes vers,
Et par le Délien qui sa fureur m'inspire, De te chanter, ô laict, sur les nerfs de ma lyre. Car si quelque soupir reste encor dedans moy Pour vivre ou pour clianter, à toy seul je le doy.
Seulement je diray les vertus de la pierre Qui déro])e ton nom, et dans ses flancs enserre Comme un poudreux amas, qui trempé dedans l'eau Se caille et se blanchit comme le laict nouA^eau,
Retenant sous le frais de sa pierreuse escorce Une vertu secrète, un pouvoir, une force Qui seroit, n'estant veue, incroyal)le aux humains, Si de la voir à l'œil ou toucher de leurs mains.
Ou d'esprouver sa force ils n'avoyent cognoissance. Hommes outrecuidez, enjurez d'ignorance, Qui pensant tout sçavoir, ne recognoissent tous La moindre des vertus qui naissent entre nous,
Soit au ciel, soit en l'air, sur terre ou dans les ondes. Ou es boyaux dorez des minières profondes, Et disent estre faux ce qu'ils ne sçavent pas : Impudens, effrontez, mendieurs de repas.
Qui, soûls et bien gorgez se moquent de leur hoste, Médisant de celuy qui n'a rien qui ne s'oste Pour traiter, libéral, l'imposture et l'erreur De ce fat qu'il admire, et n'est qu'un imposteur.
Or ceste pierre donc, qu'on appelle laicteuse. Fait enfler le tétin de l'humeur gracieuse Qui arrose en maillot la lèvre des enfans. Et qui les nourrissant fait accroistre leurs ans.
Car si l'on recognoist que ceste humeur tarisse, Comme il advient souvent au sein de la nourrice, La beuvant destrempée à jeun, sortant du bain. Elle devient féconde et rend son tétin plein.
Ou faut percer la pierre, et d'un cordon de laine Prise dessus le dos d'une brebis jà pleine. L'enfiler proprement et te la pendre au col, Nourrice, et tu verras ton tétin flasque et mol
Soudain gonflé de laict, et sentiras estendre La peau qui flétrissoit et commençoit à pendre. Si tu veux que le pis de ton jeune troupeau Ne tarisse jamais, et que de laict nouveau
Il foisonne en tout temps, il faut que tu nettoyés Et laves bien le tect : et puis que tu poudroyes Le fond de sel menu, alors que le soleil Redore le matin de son pourpre vermeil :
Puis broyant ceste pierre et la mettant en poudre Avec eau de fontaine, afin de la dissoudre, Tourné vers le Levant arrose bien le tect, Tu verras ton troupeau gras et gonflé de laict,
Et qui plus est encor, ô chose trop celée. Bien purgé du pourri et delà clavelée.
Bien revestu de laine, et fécond et gaillard. Franc des regards sorciers, et tout autre hazard.
S'il est vray ce qu'on dit (chose digne de gloire) Que d'un mauvais vouloir tu trompes la mémoire Et que cil qui te porte en la bouche n'a plus Souvenance du mal, de cervelle perclus :
Pleust à Dieu que ceux-là qui ne sont en la France Que pour se souvenir de meurtre et de vengeance, Te portant sous la langue, eussent entièrement La mémoire esgarée avec le sentiment.
Le Nil et l'Achelois, grands fleuves de la terre, Dans leur sein limoneux nourrissent cette pierre, De couleur blanchissante et de mesme saveur Que le laict, des enfans le père nourrisseur.
Il est à remarquer que, chez les Romains, la pierre de Naxos passait pour avoir une propriété contraire à celle de la galactite, aussi les mammosœ en saupoudraient-elles leur fascia mamillaris.
Autre Hymne du lait^ d'une tournure plus moderne, de Georges Nazim :
Voyez dans les bras de sa mère
Téter cet ange radieux
A peine éveillé sur la terre
Du grand sommeil qu'on dort aux cieux ;
Voyez cette chair ferme et grasse
Se pelotonner avec grâce,
Et sous la veine, [^bleu filet,
La vie et le sang se répandre
Dans lablancheur nacrée et tendre. . .
C'est mon œuvre : Je suis le lait! —
Matériel et saint échange
D'un amour immatériel,
Échange de la femme à l'ange,
Échange de la terre au Ciel ;
Je suis le sublime héritage
Qu'ayant reçu dans son jeune âge,
L'enfant, faite femme, transmet
A cet ange, qui lui rappelle
La mère qui la nourrit, elle ! . . .
— Doux legs d'amour, je suis le lait ! —
Je suis l'orgueil des jeunes mères.
Qui tendent vers le Ciel leurs mains
Avec de suaves prières.
En sentant se gonfler leurs seins ;
Je suis cause que, rougissantes.
Des saints mystères ignorantes.
Elles font un aveu discret
Tout bas à l'oreille ravie
Du guide de leur douce vie,
De leur mari. — Je suis le lait !
Puis je deviens leur espérance, Espérance d'un dévoûment :
Pouvoir de leur intime essence Faire le sang de leur enfant !
Puis enfin leur coquetterie.
Le beau jour oiî dans leurs bras crie L'ange qu'hier on attendait.
Quand entre ses lèvres avides Elles peuvent, d'amour splendides.
Me faire jaillir, moi, le lait ! —
Breuvage sacré de l'enfance, Première ivresse des humains, A la richesse, à l'indigence, J'offre également mes festins.
Je suis la source universelle.
Source inépuisable, éternelle.
Incommensurable bienfait De la Providence Divine, Devant qui tout homme s'incline Et rend grâces ! — Je suis le lait I
Le lait, qui peut déterminer des troubles cérébraux chez une nouvelle accouchée et la tuer, fournit à Hugo de sublimes anti-
thèses, dans la dernière strophe de cette poignante élégie, Fiat voluntas :
. . Et moi je dis : « Seigneur! votre règle est austère; Seigneur! vous avez mis partout un noir mystère, Dans l'homme et dans l'amour, dans l'arbre et dans l'oiseau, Et jusque dans ce lait que réclame un berceau, Ambroisie et poison, doux miel, liqueur amère! Fait pour nourrir l'enfant ou pour tuer la mère.
Un spécimen de versification scientifique, le seul du reste : Petit Radel, dans son poème sur V Hygiène^ passe en revue les
différents laits utilisés pour l'allaitement et accorde la palme
à celui de la femme :
Le même lait, pourtant, ne convient pas à tous :
Aussi l'on doit choisir les diverses femelles
Dont cette liqueur pure a gonflé les mamelles.
Plusieurs offrent un lait aussi léger que doux :
Tels la fière jument, le troupeau d'Arcadie,
La chèvre au pied léger : mais c'est dans nos guérets
Que la vache féconde en puise un plus épais.
Nul autre, cependant, avec plus d'énergie,
Ne réussit à rendre un mourant à la vie.
Que celui qu'une femme épanche de son sein.
Nectar vraiment ami des sucs du corps humain.
De même, Geoffroy, docteur régent de la Faculté, dans son poème latin, V Hygiène (1774), préconise le lait de la femme. Voici le passage où il en est question, d'après la traduction du D"" De Launay :
Nourrissez-vous de lait, vous dont les maladies ont exténué les forces et qui, dans l'état de convalescence où vous êtes, n'avez guère plus de vigueur qu'un enfant à la mamelle. Déjà l'usage de cet aliment ranime vos traits ; il dissipe insensiblement cette pâleur mortelle qui couvrait votre visage ; il remplit vos joues que les os semblaient vouloir percer ; il vous rend l'embonpoint, ce gage de la santé. D'ailleurs on peut alimenter les malades de plus d'une espèce de lait. Les femelles de tous les genres d'animaux en fournissent en abondance. Le lait de jument, d'ânesse et de chèvre est plus clair et plus léger ; celui de vache est plus gras et plus épais ; mais il n'en est point de plus propre à vous rendre les forces et la santé^
que celui que votre bouche exprimera de la mamelle même d'une femme.
Nous savons que Ricord, dans un quatrain déjà reproduit (1), donne la préférence au lait « des tétons )>.
Finissons par la plaisanterie d'un malade revenu à la santé, et nécessairement ingrat, qui fait l'éloge du lait d'ânesse aux dépens de ses sauveurs :
Par sa bonté, par sa substance, Le lait de mon ânesse a refait ma santé. Et je dois plus en cette circonstance Aux ânes — qu'à la Faculté !
De V Éclat de rire, nous tirons cette Elégie falsificatoire :
Quantum, et quoi, mutate.
(D'après Virgile.)
Aux seins féconds de ma nourrice J'ai tété du bon, du vrai lait.
Nuit et jour, mon gourmand caprice Trouvait table mise, au complet.
Quand je songe à ces adorées Mamelles, mon regret tremblant Revoit ces Wallaces sacrées.
D'où coulaient des flots de lait blanc.
Et, que tout le monde le sache !
Que personne n'en soit surpris !
Ma nourrice était une vache ; Comme on n'en voit pas à Paris.
Aujourd'hui, ça n'est plus ça du tout; les vaches ne servent guère qu'à faire des petits, dont la peau est destinée à être délicatement tailladée en forme de bottines, à l'usage des deux sexes.
Quant au lait ? Macachel Toutefois, notre impartialité nous oblige à confesser :
Que de Marseille à Brest, et de Paris à Dax On en A^oit circuler, tout frais, par train rapide. Aux cahots des wagons de peur qu'il ne trépide Et ne tourne, on y met plus ou moins de borax.
(1) Page 57.
poÉsi 257
2° Sur rallaitement. — Phèdre, l'un des premiers, sinon le premier, dans sa fable : Le Chien et l'Agneau (1), fit l'apologie de l'allaitement maternel, en démontrant que « la véritable mère est celle qui allaite » et non celle qui a enfanté :
Partout à haute voix la nature le dit, La véritable mère est celle qui nourrit.