LE CHIEN ET L AGNEAU
Un chien entendit bêler un agneau parmi les chèvres : « pauvre bête! lui dit-il, tu te trompes, ta mère n'est pas ici », et il lui montra un troupeau de brebis paissant à l'écart, ^f Je ne cherche point, répondit l'agneau, celle qui conçoit quand il lui plaît, qui porte pendant certains mois un fardeau qu'elle ne connaît pas, et s'en débarrasse ensuite en le déposant à terre ; mais je cherche celle qui me nourrit en m'offrant ses mamelles, et qui, pour m'élever, dérobe à ses enfants une partie de leur lait. — Cependant tu dois préférer celle qui t'a donné le jour. — Non, certes, répondit l'agneau; savaitelle seulement si je naîtrais noir ou blanc? et, quand elle l'aurait su, elle ne m'a pas rendu un si grand service en me donnant le jour, puisque je suis un bélier, attendant à chaque instant le couteau du boucher. Lorsque ma mère a conçu, sa volonté n'y était pour rien, pourquoi la préférer à celle qui a eu pitié de moi et qui m'accorde
(1) CANIS AD AO-NtTM
Inter capellas Agno balanti Canis :
Stulte, inquit, erras, non est hic mater tua :
Ovesque segregatas ostendit procul.
Non illam quœro, quœ, quum libitum est, concipit,
Dein portât onus ignotum certis mensibus,
Novissime prolapsam effundit sarcinam ;
Verum illam, quœ me nutrit admoto ubere,
Fraudatque natos lacté, ne desitmihi,
Tamen illa est potior quœ te peperit. Non ita est.
Unde illa scivit, niger an albus nascerer 1
Age porro, scisset : quum crearer masculus,
Beneficium magnum sane natali dédit,
Ut exspectarem lanium in horas singulas !
Cujus potestas nulla in gignendo fuit,
Cur hac sit potior, quœ jacentis miserita est,
Dulcemque sponte prœstat benevolentiam?
Facit parentes bonitas, non nécessitas.
His demonstrare voluit auctor versibus, Obsistere homines legibus, meritis capi.
CURIOSITES MEDICALES.
bénévolement des soins si touchants? C'est l'affection qui fait la parenté et non la loi de la nature. »
L'auteur a voulu démontrer dans ces vers que les hommes qui résistent aux lois cèdent aux bienfaits.
Cette fable rappelle la maxime de Justinien : Meritis inagis filios ad paterna ohsequia provocandos^ quam paclionibus adstringendos. (Mieux vaut pour un père inspirer à son fils l'obéissance par des bienfaits, que l'enchainer par des contrats.)
Le chancelier de L'Hospital (1505-1573), quitaquinala muse en ses loisirs, éleva aussi la voix contre l'allaitement mercenaire; on trouvera ce morceau d'éloquence dans ses Épitres et autres poésies latines^ imprimées en 1778. (V. nos Addenda).
Vers la même époque, Scévole de Sainte-Marthe (1536-1623) publia sa Pœdotrophia ou Manière de nourir les enfants à la mamelle (1584), Ce poème latin, traduit par messire Abel de Sainte-Marthe, petit-fils du précédent, en 1698, est encore un plaidoyer en faveur de l'allaitement maternel (1). Le traducteur donne, dans V Avertissement, la genèse de ce poème :
Il n'est pas inutile de remarquer l'occasion qui engagea Scévole à la composition de cet ouvrage. Un de ses fils se trouvant affligé de grandes maladies, dans le temps qu'il était en nourrice, il employa les plus habiles médecins pour le secourir. Mais leurs soins furent inutiles ; ils désespérèrent de sa guérison. Et comme il était un très bon père et très docte, il entreprit lui-même de le guérir...
Scévole de Sainte-Marthe dédia son ouvrage à Henri III, « dans le temps que ce prince témoignoitle plus d'ardeur pour avoir des enfans ». Il y résume les principes de son épocpe sur la pédiatrie. C'est donc une œuvre quasi-scientific|ue, composée par une personne étrangère à l'art de guérir.
Le chant neuvième de la Luciniade du D^' Sacombe, auteur souvent cité dans nos précédents ouvrages, est consacré à la défense de l'allaitement maternel. Ce fatras rimé et encombrant n'a rien de commun avec la poésie ; nous n'en détacherons que deux extraits rapportant des faits historiques ou légendaires connus. Donnons d'abord l'origine des nourrices :
(1) Voir l'analyse détaillée ik' >Sue, dans ses Hssais snr les- accouclwmrnU.
Dis-moi, fille du jour, dis-nous, chaste Lucine, Des vendeuses de lait la honteuse origine. Comment un être vil seATant son propre fils, De son sang, de son lait calcula les profits. Comment l'or corrupteur, en dégradant la femme. Du plus saint des devoirs fit un métier infâme, Métier, qui chez les Grecs toujours fait à vil prix, Vouait toute allaiteuse au plus profond mépris. Une dame Troyenne, à la misère en proie, Dit Euripide, après l'embrasement de Troie, Esclave et sans ressource, abaissa son grand cœur A nourrir, de son lait, le fils de son vainqueur ; La prostitution, état vil, exécrable.
Au métier d' allaiteuse était seul comparable. Elle eut un nourrisson et le prix de ses soins, Pouvait suffire à peine à ses pressans besoins. L'immortel Orateur et l'Oracle d'Athènes, Le Dieu de l'éloquence, en un mot, Démosthènes, Cite, entre autres, un fait qui prouve évidemment A quel point était vil l'art de l'allaitement. Au métier d'allaiteuse, une femme réduite. Par sa famille, un jour, au sénat est traduite ; De la déshonorer on ose l'accuser.
L'allaiteuse en deux mots répond pour s'excuser : De l'état que je fais j'ai senti la bassesse ; Mais si de votre sang je démens la noblesse. Du moins ne l'imputez qu'à la nécessité. Malheureuse et réduite à la mendicité.
J'ai fait choix d'un état qui répugne à mon âme. Pour ne pas exercer un métier plus infâme.
Plus loin il cite les personnages célèbres qui allaitèrent leurs enfants :
Le chantre d'Ilion, l'incomparable Homère, Atteste que d'Hector la digne et tendre mère, Hécube de son sein allaita ce cher fils. Si lâchement traîné par le fils de Thétis. Andromaque, fidèle au vœu de la Nature, Ne frustra point son fils du lait, sa nourriture ; Sur le sein maternel il s'abreuvait encor. Le jour ovison éj)oux, le malheureux Hector, L'âme de noirs chagrins et d'ennui dévorée. Reçut les derniers vœux d'une épouse adorée. Le jeune Astianax agitait de sa main. Le panache flottant sur son casque d'airain,
Insensible aux adieux d'Hector et d'Andi-omaque.
Pénélope à son fils, le sage ïélémaque,
Transmit avec le lait ces no])les sentimens,
Garans de sa sagesse, en dépit des amans.
Cornélie à l'hymen, à ses devoirs fidèle.
De la mère nourrice est l'illustre modèle.
(i Mes enfans, disait-elle, images d'un époux.
Sont mes vrais diamans, mes trésors, mes Ijijoux. »
Le jeune Machabée, à son heure dernière.
De sa mère nourrice exauça la prière ;
Six frères, à ses yeux, égorgés sans pitié,
La voix du sang, le cri perçant de l'amitié.
Des bourreaux furieux l'insatiable rage,
Les apprêts du supplice ont glacé son courage.
« Mon fils, lui dit sa mère, es-tu digne de moi ? A l'aspect du trépas, bannis un lâche effroi. Tes frères ne sont plus, c'est à nous de les suivre. Et de les imiter ! Voudrais-tu leur survivre. Voudrais-tu, peu sensible à la voix de l'honneur, Renoncer à la gloire, à l'éternel bonheur ? Au nom du Dieu vivant, mon fils, je t'en conjure, Épargne un tel affront, ne fais pas cette injure A celle qui neuf mois te porta dans son sein ; A celle qui du Ciel remplissant le dessein, Te berça dans ses bras, les nuits et les journées, Qui de son propre sang te nourrit trois années. »
A ces mots le jeune homme ordonne à ces bourreaux De hâter son supplice et meurt en vrai Héros.
De l'empire des Lys illustre souveraine, Plus fière d'être mère encor que d'être Reine, Blanche, de la Nature admirant le dessein. Prodiguait a son fils les trésors de son sein. Le soin des malheureux, chers à sa bienfaisance, Loin du Palais, un jour, exigeait sa présence ; Elle sort, et Louis fut, jusqu'à son retour. Confié par sa mère aux Dames de la Cour. Les mortels bienfaisans, humbles dans la fortune, Qui sèchent nuit et jour les pleurs de l'infortune, Savent qu'il est si doux, aux coeurs nés généreux, De s'oublier soi-même en faisant des heureux : Blanche oulilia son fils, privé de nouriùture, L'auguste enfant semblait implorer la nature ; Ses pleurs, ses cris aigus, le besoin très pressant, Tout parlait en faveur de cet être innocent ; Une Dame à Louis donne son sein. Sa mère
Entre. Immolîile, en proie à sa douleur amère, J'ai donc perdu, dit-elle, un titre précieux, Que m'avaient accordé la Nature et les Cieux ! J'étais mère. A présent une autre a l'avantage ; Non, non. Ne souffrons point un indigne partage ; Elle dit : et son fils, par son doigt secondé. Vomit, et d'un lait pur le marbre est inondé. De l'amour maternel auguste et beau délire, J'ai dû te consacrer aux accords de ma lyre.
A relever la virulente admonestation d'un autre docteur, J. Sarrazin, aux mères qui hésitent à nourrir leurs enfants :
Se peut-il qu'outrageant la nature et les cieux, Sourde aux cris du remords, et brisant tous les nœuds, D'une mère, un instant, la coupable faiblesse A de vains préjugés immole sa tendresse ! Et comment, sans frémir, peut-elle de sa main Repousser son enfant, lui refuser son sein ? Quoi ! l'innocent sourire ou la plainte touchante, En vain réclamerait la pitié consolante ! Oh ! plaignons le destin de ces infortunés, Par des parents cruels, flétris, abandonnés.
Notre confrère, Marchai de Galvi, a cru aussi devoir adresser une exhortation rimée Aux jeunes mères :
Mères, offrez le sein à l'enfant nouveau-né ;
C'est son bien ; c'est pour lui que Dieu vous l'a donné.
En vous, pendant neuf mois, se forme la substance
Qui doit développer la nouvelle existence.
Et, si vous le gardez, cet aliment si doux
Tôt ou tard se transforme en un poison pour vous.
Mères, offrez le sein à ce cher petit être.
Acquittez votre dette, et l'on verra peut-être
Ce jour si désiré, redouté tour à tour,
Oii l'hymen attendri cueille le fruit d'amour,
Moins souvent obscurci d'une ombre sépulcrale
Par le fléau nommé fièvre puerpérale.
A cette phraséologie didactique et antiparnassienne, combien nous préférons la spirituelle boutade d'Ernest Pion :