II - G
Pour éviter les tracas de ces tyrans domestiques, dans les maisons turques, on achète souvent une esclave enceinte, avant les couches de la maîtresse, afin de l'avoir en réserve au moment opportun.
A Chio, la mère ne consent jamais à laisser prendre à son enfant le sein d'une étrangère; elle le nourrit elle-même, et si le lait fait défaut, l'enfant est allaité par une parente.
En Algérie, d'après le capitaine Villot, l'allaitement de l'enfant est obligatoire pour la mère, qu'elle soit mariée au père ou qu'elle soit répudiée imparfaitement, et sans qu'elle exige aucune rétribution.
Mais l'allaitement gratuit n'est pas obligatoire pour la femme de condition très élevée, ni pour la femme entièrement séparée, à moins que l'enfant n'accepte pas le sein d'une autre femme.
Si la mère, dit Villot, pour laquelle l'allaitement est obligatoire, manque de lait par suite d'une maladie, ou n'en a pas suffisamment, elle est contrainte d'en prendre une à ses frais.
Lorsque le lait d'une femme est entré dans le corps d'un enfant, il s'est opéré une parenté qui interdit toute union conjugale entre cet enfant et tous ceux qui auront usé ou sucé du lait de cette même femme. L'enfant est devenu le frère ou la sœur de lait du nourrisson et des enfants de cette femme.
Si les travaux des champs retiennent au loin la femme arabe, et Tempêchent d'allaiter temporairement son enfant, elle le confie à une voisine qui se charge de ce soin ; l'enfant ayant ainsi sucé le lait de plusieurs femmes du douar, n'en appartient que plus complètement à sa tribu.
Une coutume analogue s'observait autrefois sur les bords de la mer Caspienne, chez les Ghaitakis (1).
Les Arabes ne se privent pas de rapprochements sexuels avec leurs femmes en cours d'allaitement. Le Prophète, cependant, sans défendre expressément ces rapprochements, a laissé entre- Il) Anecd. hist. et relig., p. 43.
voir qu'ils n'étaient pas sans inconvénients pour le nourrisson.
La loi, dit A. Corre, rend l'allaitement obligatoire pour la mère, même après répudiation du mari, excepté dans le cas de maladie ou d'insuffisance de lait; mais elle est peu équitable, en obligeant la femme, incapable d'allaiter, de prendre une nourrice sans qu'elle ait rien à réclamer en retour du père de l'enfant.
* FiG-. 52. — Esquimaux de la péninsule Melville.
D'après Sue, Mahomet défendait à la femme, dont le mari mourait pendant qu'elle allaitait, de se remarier avant deux ans, à compter du jour de la naissance de son enfant, à moins qu'il ne vint à mourir, ou que son lait ne fût épuisé. Pendant tout ce temps, elle était entretenue et nourrie, sans avoir besoin de remplir d'autres fonctions que les devoirs de la maternité.
Bufîon raconte que les femmes des Esquimaux, tout comme les Hottentotes, donnent le sein par-dessus les épaules, coutume
qui serait peu pratique en des climats aussi froids. Ce qui a pu causer Terreur, c'est que l'enfant demeure enfermé deux ou trois ans derrière le dos do sa mère, dans une espèce de capuchon fort ample qui permet à la mère de faire passer l'enfant pardessous les bras jusque sur la poitrine et de lui donner le sein, sans le tirer de son sac (fig. 52).
Aux îles Marquises, suivant Radiguet, l'alimentation du nouveau-né consiste tout d'abord en eau de coco et en jus de canne à sucre ; le sein n'est donné qu'un jour ou deux après la naissance. Au troisième jour de l'allaitement maternel, un breuvage purgatif est administré au nourrisson ; ce breuvage est un mélange d'eau de coco et d'un liquide provenant de l'expression de divers crustacés préalablement cuits : crabes, tourlourous, camarons et langoustes.
En Finlande, le berceau est composé d'une petite caisse en bois suspendue au plafond et disposée à une distance du sol telle que la mère puisse donner le sein sans déranger l'enfant (fig. 53), ce qui doit être fort incommode. Mais, d'après William Fare, les paysannes finlandaises ont tendance à ne pas allaiter leurs enfants ; elles s'absentent toute la journée pour travailler et laissent audessus des berceaux une corne pleine de lait à la portée des bébés.
Une loi fut faite pour les obliger à emmener leurs enfants aux champs dans un berceau, àla manière des Lapons, et aies allaiter durant le jour. Une amende est infligée aux parents qui contreviennent à ces dispositions.
Les Gircassiennes, qui sont les plus belles femmes du monde, nourrissent toutes leurs enfants, et n'en sont que plus belles après, car elles acquièrent alors un embonpoint et une amplitude de formes remarquables (1).
Chez les Ecossais, au XVP siècle, si l'on en croit Boetius,
(1) D'^ Marjolin.
cité par Sue, c'était un déshonneur pour une mère de ne pas allaiter son enfant ; déshonneur qui allait jusqu'à la faire soupçonner
FiG. 53.
d'infidélité, lors surtout que, faute de lait, elle ne pouvait nourrir.
De nos jours, en Angleterre, quand la mère n'allaite pas, elle a recours ordinairement au biberon; et si une nourrice est
jugée indispensable, comme il n'en existe pas en Grande-Bretagne, on la fait venir de France.
En Bavière aussi les enfants se passent de nourrices. Voici leur régime: une heure après la naissance, huile d'amandes douces et un peu de suc de scille avec du sucre candi ; le lendemain, bouillie de farine à six heures ; à dix heures, décoction d'anis sucrée; à une heure, deuxième bouillie et, dans la soirée, deux ou trois fois de l'eau à discrétion ; à neuf heures, troisième bouillie et encore à boire.
En Italie, ainsi qu'en Suède et en Norvège, la mère allaite habituellement son enfant ; il n'y a que la classe aisée qui prenne des nourrices. Celles-ci offrent leurs services à des prix relativement minimes : à Turin, on leur donne 30 francs par mois, tandis qu'en France elles gagnent de 50 à 80 francs.
Allaitement par le nez ou la sonde. — Si, par faiblesse ou pour toute autre cause, l'enfant ne peut prendre le sein, la nourrice se trait dans une cuiller spéciale et donne son lait par le nez de l'enfant, ou bien elle fait tomber son lait dans un entonnoir adapté à une sonde introduite dans l'estomac du nouveau-né, suivant la pratique de VŒuvî^e maternelle des Couveuses d'enfants (1).
Durée de l'allaitement. — La durée de l'allaitement varie chez les différents peuples.
En Grèce, à Rome, l'allaitement était de longue durée et se prolongeait jusqu'à 25 ou 26 mois. De même en France, autrefois, on nourrissait pendant deux ans, et peut-être est-il fâcheux que cette coutume se soit perdue. Au delà de l'Atlantique, dans la Colombie, les femmes attendent une nouvelle grossesse, c'est-à-dire 18 mois en moyenne, pour cesser d'allaiter ; souvent même elles continuent
(1) Fondée par M. Dion, en 1891, pour l'élevage gratuit des enfants nés avant terme ou débiles, 26, boulevard Poissonnière.
l'allaitement étant enceintes. En Afrique, au vieux Calabar, où l'on fait boire beaucoup d'eau dans l'intervalle des tétées, les femmes allaitent plusieurs années ; au Sénégal, deux ans environ, et en même temps que leur lait elles donnent au nourrisson une alimentation solide. Au Japon, d'après la récente relation de M. Rémy, l'allaitement est de très longue durée, et il n'est pas rare de voir dans les rues des enfants de 4, 5 ou 6 ans qui courent après leur mère et demandent à téter. Toutes ces particularités, d'après M. de Quatrefages, doivent être considérées comme des faits locaux plutôt que rattachées à des conditions ethniques.
Dans les pays où l'allaitement est prolongé, on ne se contente pas de donner seulement le sein, on fait prendre à l'enfant quelques aliments étrangers, et c'est d'une manière graduelle qu'on arrive au sevrage (1).
Moins d'un an chez les Lamoar et les Hottentots ; un à deux ans chez les Arméniens et les Tartares ; deux ans chez les Persans, les Marocains, les Egyptiens; trois ans en Australie, en Chine, au Japon, au Siam ; quatre ans chez les sauvages de l'Orégon et de la Californie ; enfin les peuples de la Caroline allaitent leurs enfants jusqu'à l'âge de dix ans; les Indiens de l'Amérique du Nord, jusqu'à 12 ans ; les Esquimaux, jusqu'à 14-15 ans.
Quand l'enfant est déjà un peu grand, il prend le sein sans que la mère ait à s'en occuper. Dans la Guyane- anglaise il n'est pas rare de voir un enfant de 3 à 4 ans, debout devant sa mère, téter une mamelle, tandis que l'autre est le partage d'un frère plus jeune tenu dans les bras. Le même fait s'observe au Japon (2).
En Orient, l'allaitement dure deux (3) et même trois ans ; et souvent des enfants de quatre ans tettent leur mère en rentrant del'école. Le D'" Zambaco a vu, chez le prince Halim, une femme de soixante-cinq ans qui donnait le sein, d'ailleurs dépourvu de lait, à une enfant de trois ans et demi, la fille de son fils Ibrahimbey. La grand'mère avait l'habitude de faire ainsi pour l'endormir, mais à la suite de succions répétées de l'enfant, la sécrétion lactée finit par s'établir régulièrement.
En Chine, d'après A. Gorre et Morache, la durée de l'allai-
(1) D''Parro.
(2) D'- M. DE I. Italia termale, 1894.
(3) Le Coran dit à ce sujet : «. Femmes, la loi de Dieu vous conseille d'allaiter vos enfants pendant deux ans entiers. Si vous vous dispensez d'allaiter, Dieu n'en sera point offensé, pourvu que vous soyez exactes à payer à la nourrice un juste salaire.»
tement serait de cinq années ; la mère le prolongerait pour retarder l'apparition des règles, trop rapidement suivie d'une nouvelle grossesse.
Les Annamites de la classe mandarine ont des nourrices mercenaires; l'enfant tette à la fois sa mère et l'une des nourrices, qui souvent donne en même temps le sein à un de ses frères plus âgé. Le docteur Mondière raconte avoir vu chez lui un garçon de huit ans, parent du roi, qui, debout, allait ouvrir la robe de sa mère et était obligé de se baisser pour atteindre le sein auquel il restait fixé pendant quelques minutes.
Si l'enfant est robuste, on lui donne à manger vers le vingtième jour après sa naissance ; si, au contraire, il est chétif, on attend un mois ou six semaines. Cette première nourriture se compose d'eau de riz épaisse et quelquefois de riz cuit, avec un peu de poisson fumé, le tout mâché préalablement par la mère. Dans le peuple, l'enfant tette et mange ainsi tout ensemble pendant deux ans, en moyenne, à moins qu'il ne survienne une nouvelle grossesse chez la mère, ce qui est rare avant la fin delà seconde année (1).
Aux îles Marquises, la durée de l'allaitement est très variable et dépend d'un grand nombre de circonstances.
Les vrais père et mère ne gardent jamais leur enfant, ils le donnent ou l'échangent contre un autre. Ilestfacile de comprendre l'influence que peut avoir cette bizarre façon de procéder sur la durée de l'allaitement du nouveau-né. Pour le remettre de bonne heure à l'adoptant, la mère ne s'empresse pas précisément de sevrer son nourrisson, mais, quelques jours après la naissance et tout en lui donnant le sein, elle le gorge de popoï et de poisson cru qu'elle mâche au préalable. 11 arrive cependant que la femme de l'adoptant se trouve quelquefois dans les mêmes conditions que la mère de l'adopté ; de sorte que s'il y a eu échange d'enfants, ces derniers bénéficient de cette heureuse circonstance : ils ne font que changer de nourrice. C'est ce qui explique l'allaitement prolongé de certains enfants et les réponses contradictoires que les voyageurs recueillent à ce sujet lorsqu'ils ne font que passer aux Marquises (2).
Erreurs et préjugés. — 1° Sur le lait. — Rêver le lait, dit la Double Clef des songes, annonce des joies suivies de
(1) D"- Mondière.
(2) Radiguet.
grandes peines ; rêver de mamelles fermes dénote respect et vertu ; de mamelles pendantes, mépris et inconduite.
On aurait vu, assure Buffon, des chèvres tétées par un oiseau connu sous le nom de tette-chèvres ou crapaud-volant^ qui s'attache à leur mamelle pendant la nuit et leur fait perdre leur lait. Ce racontar date du temps d'Aristote, qui écrit dans son Histoire des animaux :
L'oiseau qu'on appelle le Tette-clièvre (engoulevent) se tient dans les montagnes, 11 vole à côté des chèvres, pour les téter, et c'est de là que vient le nom qu'il porte.
On prétend qu'après qu'il a tété une chèvre, la mamelle s'atrophie et que la chèvre devient aveugle.
De même les vaches et les brebis sont exposées, dit la chronique, a être tétées par les serpents. Chateaubriand se fait l'écho de cette croyance quand il écrit, en parlant du serpent : « dans la fougère de la crèche, la brebis lui abandonne son lait ». Or, la bouche des ophidiens est impropre à la succion (1).
Le lait mélangé au café passe pour donner des flueurs blanches ; cette erreur vient de la similitude de la coloration du lait et des sécrétions de l'appareil génital. Le seul inconvénient de ce mélange est de produire un effet laxatif chez les personnes qui n'y sont pas habituées.
D'après le D*" Fort (2), partout au Brésil, excepté à Rio-de- Janeiro, les médecins eux-mêmes considèrent le lait comme un mauvais aliment.
Le Recueil de médecine vétérinaire^ en parlant de pratiques de sorcellerie usitées aux environs de Paimpol, donne une recette qui inspire grande confiance aux paysans.
(1) V. Serpents et nourrices, p. 224 de notre Histoire des Accouoîiements.
(2) Préjugés du Brésil.
Il s'agit d'une vache dont le lait ne pouvait pas être baratté. Gomment remédier à cet état de choses, et obtenir que le barattage produise ses effets, c'est-à-dire séparer de ce lait le beurre qui ne venait pas ?
On fit venir une sorcière, car il y en a encore d'attitrées dans notre vieille Bretagne, et voici la consultation qui fut écrite sous sa dictée. La première de ces prescriptions montre que cette sorcière ne laisse pas d'être maligne, car elle a soin de recourir à des moyens efficaces pour en faire habilement bénéficier les influences d'ordre surnaturel qu'elle évoque.
l^Bien laver à la lessive tous les vases servant à traire les vaches, à fermenter et à baratter le lait.
2° Allumer une chandelle en cire bénite [il est indispensable que la consécration ait eu lieu le jour de Pâques)\ ensuite on fait le signe de la croix, et l'on fait couler dans un des vases, rempli de lait, cinq gouttes de cette chandelle, en ayant soin que ces gouttes traversent le vase en un sens. On fait de nouveau le signe de la croix, et, dans le même vase, on laisse couler cinq nouvelles gouttes de cire de la même chandelle, de manière à y former une croix.
On répète la même opération dans les autres vases. Il sufiît ensuite de former une croix par le même procédé [avec la même cire bénite, sans doute) sur les seins de la vache, et tout est fini.
On attribue au « lait répandu », c'est-à-dire à de prétendues migrations de lait dans l'organisme, certaines maladies qui affectent particulièrement la peau et surviennent pendant et même longtemps après l'allaitement.
A Frise, canton de Bray (Somme), vivait un homme qui, disaiton, avait le secret de guérir le lait répandu, avec des herbes dont les propriétés étaient à lui seul connues. Sa fille lui succéda, et l'on prétendit que la plupart des personnes qui allaient la consulter pour faire passer leur lait se trouvaient « remprergées », c'est-à-dire enceintes à nouveau, aussitôt après avoir pris une infusion de ces herbes.
Extrait du livre intitulé les Admirables secrets d'Albert le Grand :
Pour connaître si une femme est grosse d'un garçon, que l'on prenne de l'eau nette dans une fontaine pure et claire, que l'on y jette une goutte de sang ou de lait du côté droit de la femme, si le sang ou le lait va au fond, c'est un garçon ; s'il demeure sur l'eau, c'est une fille ; ou bien si elle a la mamelle droite plus grosse que la gauche, c'est un mâle ; au contraire, si la gauche est plus grosse, c'est une femelle .
Une série de préjugés sur l'engorgement des seins :
La mamelle, dit Aristote, est tellement spongieuse que, si une femme avale un poil dans sa boisson, elle ressent une douleur dans les seins ; ce qui s'appelle « avoir le poil» ; et la douleur persiste jusqu'à ce que le poil soit sorti spontanément avec le lait, ou qu'il en ait été tiré par l'enfant qui tette.
En Russie, les femmes exposent le sein engorgé à un brasier ardent, puis on trempe une chaussette dans l'urine delapatiente et on l'applique très chaude sur l'organe malade ; cela fait, on passe du chaud au froid en remplaçant la chaussette par un fer à cheval, refroidi dans la glace.
Pour dégorger les seins, on conseille souvent, dans les campagnes, d'appliquer une crêpe chaude ou une omelette sur l'organe malade. En suivant cette pratique on a souvent à traiter deux maladies au lieu d'une: l'engorgement et la brûlure.
Les mères de famille sont, en général, fort effrayées quand leur bébé présente à sa naissance des mamelles tuméfiées et gorgées de lait. Elles sont entretenues dans cette frayeur, dit le D"" Gall, par les gardes et les commères. « Songez donc, disent-elles aux mamans, quels dangers va courir le bébé si le lait lui reste ainsidansle corps. Il n'y a qu'un moyen de conjurer le péril, c'est de casser les fibres du sein. » Et alors elles s'empressent de manipuler, de presser le bout de sein avec leurs doigts grossiers, n'étant satisfaites que quand elles ont fait couler une sérosité blanchâtre.
Gomme cette manœuvre est répétée pendant plusieurs jours, il en résulte que le mamelon ainsi titillé et agacé finit par
s'irriter et s'enflammer, et même que la glande tuméfiée aboutit à un abcès.
Autre série de préjugés pour augmenter la sécrétion du lait. — Près de Chartres, raconte Collin de Plancy, les nourrices qui veulent avoir beaucoup de lait portent au marché un fromage mou et tout dégouttant, le vendent et donnent l'argent qu'elles en ont à la fabrique de l'église de Lucé, dont saint Pantaléon est le patron, après s'être fait dire un évangile de ce saint martyr.
D'après Racinet, les nourrices arabes manqueraient à tous leurs devoirs si, pour augmenter la qualité nutritive de leur lait, elles n'ornaient pas de turquoises les chatons de leurs bagues.
Dans son Essai siw les erj'eurs populaires^ destiné à combattre la superstition, Thomas Brown dit sérieusement que « le crystal est admirable pour faire venir du lait aux nourrices ».
A. Le Fournier, doyen de la Faculté de Paris, en 1530, indique la « fasson d'avoir du laict et le faire retourner es nourrisses » :
Prenez la langue d'une vache et la faictes sécher ; qu'en soit faicte pouldre, de laquelle en donnerez à boire avec bouillon ou vin blanc : et quasi subitement reviendra.
Le cœur d'un crapaud, appliqué sur les mamelles d'une nouvelle accouchée, passait pour activer la sécrétion du lait, et cependant une sensation désagréable suffit, chez des personnes impressionnables, pour suspendre momentanément la lactation.
On dit aussi qu'un nouveau-né « rajeunit » un lait déjà ancien parce qu'il active la lactation en tétant avec plus d'avidité que le précédent nourrisson auquel on donne à manger dans les derniers mois de l'allaitement.
Pour tarir la sécrétion lactée, les recettes ne sont pas moins nombreuses. Le lait des nourrices jeté sur des charbons ardents, dit Ettmidler, dessèche les mamelles. Boulthon, dans sa Médecine physique^ répète la même ineptie.
Les anciens pensaient tarir le lait, comme on arrête un saignement de nez, en plaçant une clef dans le sein; mais il faut que la clef soit creuse, sans doute parce qu'étant vide elle videra la mamelle.
On attribuait à la damasone^ plante dont les feuilles ressemblent à celles du plantain aquatique, la vertu de faire perdre le lait des femmes, quand ses feuilles sont appliquées sur le sein. Cette pratique, signalée par Pline, repose sur la médecine des signatures, par l'analogie du nom de la plante avec celui des Amazones^ privées d'un sein.
Mauriceau connaissait des femmes qui prétendaient faii'e évader le lait en portant la chemise du mari aussitôt que ce dernier l'avait ôtée, et en la gardant jusqu'à disparition complète du lait. Moyen aussi efficace que le collier de bouchons mis par les bonnes femmes au cou des chattes pour faire passer leur lait.
Le Manuel des Dames de charité conseille d'emplir un tuyau de plume de vif-argent, de le sceller de cire d'Espagne et de le porter suspendu entre les mamelles jusqu'à « ce que le lait soit dissipé ». On a aussi préconisé un sachet de safran au milieu duquel on plaçait l'anneau nuptial.
La plupart de ces pratiques sont anodines ; mais il en est d'autres qui offrent un certain danger, telles que l'usage du sulfate de potasse.
Les accoucheurs, dit le D'' Max Simon, conseillent en général de céder aux préjugés qui portent la plupart des femmes à demander aux médecins des moyens antilaiteux, lorsqu'elles ne doivent pas nourrir leurs enfants. Quelques-uns, en semblable circonstance, prescrivent d'une manière banale le sulfate de potasse à doses assez élevées ; c'est là une pratique qui peut devenir dangereuse : on lit dans les AnndiXes, de chimie (1842) un cas d'empoisonnement qui fut la suite de cette concession' au préjugé. La canne de Provence, l'infusion de bouchons, la pervenche, si aimée de Rousseau, jouissant d'une réputation égale à leur innocence, c'est à ces moyens qu'il faut se borner.
2" Erreurs et préjugés sur l'allaitement. — « Pour nourrisse, écrit Jacques Duval, doit plustôt être choisie celle qui a enfanté un fils qu'une fille. » C'était une opinion répandue de son
temps. « Bonne nourrice ayt fait son dernier masle, déclare Jacques de Pars, par ce qu'une telle nourrice a le laict plus pur et mieux digéré que celle qui fait femelle. »
On a aussi prétendu longtemps que les nourrissons devaient être allaités par des nourrices mères d'enfants du même sexe. D'autres, au contraire, veulent que le lait d'une nourrice qui a accouché d'un garçon, soit plus propre à une fille et réciproquement, pour la raison que le lait de celle qui a mis au jour un garçon est plus chaud et convient mieux à une fille qui est d'un naturel plus froid.
Lazare Pe, médecin du XVP siècle, veut que la nouvelle accouchée ne donne le sein « qu'après être bien nette et purgée de ses vidanges, source du mauvais lait; à savoir : trente jours après la couche d'un mâle, et quarante-deux après celle d'une fille; et pendant ce temps, l'accouchée aura une autre femme qui donnera à téter à l'enfant ».
Les Romains ne croyaient pas, comme de nos jours, le mélange ou le changement de lait nuisible à l'enfant; d'après Aulu-Gelle, ils avaient plusieurs nourrices à la fois pour le même enfant, et Platon voulait, dans sa République idéale, que les nourrices fussent en commun.
Autre idée superstitieuse, accréditée surtout dans l'esprit des chrétiens : il ne faut pas redonner le sein à un enfant qui a été sevré ; il deviendrait un blasphémateur !
Plusieurs personnes, assure Ettmiiller, ont de l'aversion pour le fromage parce qu'elles ont tété des nourrices grosses ; « car le lait se caille dans l'estomac, y fait mal, y cause l'aversion du fromage pour toute la vie, par l'idée qui s'imprime.
L'os du crapaud, prétend le même auteur crédule, appliqué sur le pouls d'un enfant, le délivre del'épilepsie, « survenue de ce que sa nourrice lui a donné à téter, en suite de quelque mouvement de colère ou de terreur qu'elle a eu » .
On accuse un « vieux lait » de prédisposer les enfants aux éruptions dites ^o^^rme^ ou croûtes de lait Qi qui tiennent, par hérédité, du tempérament herpétique des parents. Aussi, pour qu'un enfant nouveau-né ne tette pas de « vieux lait » , on préfère lui donner une nourrice hors d'âge, accouchée récemment, au lieu de le confier à un sein jeune dont le lait a plusieurs mois.
On a cru de tout temps que les défauts ou les qualités d'une nourrice peuvent se transmettre par le lait à l'enfant. Daniel Sennert, à la fin du XVP siècle, consacre ce préjugé dans ce distique :
Sugimus ingenium matris cum lacté ; cuique Morum temiieriem dant alimenta suam.
(Avec le lait, nous suçons les qualités de notre mère ; à chacun de nous les aliments donnent son caractère propre.)
Sue rapporte, d'après Diodore de Sicile, que si Caïus Caligula était si cruel qu'il souhaita plusieurs fois que le genre humain n'eût qu'une seule tête, afin d'avoir le plaisir de l'abattre, cela venoit de ce que sa nourrice étoit naturellement cruelle, et de ce que d'ailleurs, pour l'engager à saisir plus promptoment le mamelon, elle l'humectoit avec du sang. Le même auteur nous assure que la nourrice de Néron étoit ivrogne, que cet empereur l'étoit aussi, et que les Romains l'appeloient, par dérision, Calidus Biberius.
Virgile, comme le fait remarquer Petit-Radel (1), pense aussi que les qualités du cœur se transmettent avec le lait des mamelles, lorsqu'il fait dire à l'infortunée Didon, qui avait en vain cherché à retenir Enée :
(1) Essai sur le lait.
Non, ia mère jamais ne fut une déesse,
Perfide époux, ni ton père un Troyen.
Le Caucase en fureur t'a vomi de son sein, Et ta bouche a sucé le lait d'une tigresse .
Encore aujourd'hui, en vertu de cette transmission hypothétique des qualités morales de la nourrice à l'enfant, on croit que le lait de chèvre agite les nouveau-nés qui en font usage.
Suivant Landonnière, les Floridiennes qui allaitaient des enfants mâles, buvaient le sang qu'on tirait aux jeunes gens malades, pour que leur lait devînt meilleur et que les nourrissons fussent un jour plus courageux (1).
C'est à une influence analogue du lait de la mère sur la santé de l'enfant qu'est dû cet autre préjugé, que Rousseau a contribué à répandre : « l'enfant ne peut avoir de mal à craindre du sang dont il est formé ». Il va sans dire qu'une nourrice d'une santé florissante est préférable à une mère maladive.
(1) A Bonne. Loc. cit.