‹ Tétralogie, Tristan et Iseult, Parsifal [microform]Chapitre 14 sur 42 · Ibidem · texte numérisé non relu

Ibidem

4. Ernst, Richard Wagner et le Drame contemporain, ch. XVI, p. 254.

d'où sont sortis et sortiront pour la pauvre humanité toutes les améliorations et tous les progrès.

Ce rêve, il nous le raconte dans le discours du \f\ juin.

Après avoir réclamé l'abolition des privilèges aristocratiques et l'établissement d'une sorte de suffrage universel : « Lorsque seront tombées, ajoute-t-il, les inimitiés, les jalousies qui séparent les différentes classes, et que tous ceux qui respirent sur notre chère terre d'Allemagne seront unis en un grand peuple libre, aurons-nous atteint le but ? Nous ne ferons que commencer. C'est alors qu'il faudra examiner hardiment, avec toute notre puissance de raisonnement, les causes de misère de l'état social actuel : le roi de la création, l'homme, avec ses hautes facultés physiques, morales, esthétiques, peut-il avoir été destiné par Dieu à être l'esclave d'un produit brut et inerte de la nature, du pâle métal ?

« L'argent' doit-il exercer sur l'homme, image de Dieu, une tyrannie assez dégradante pour asservir la noble et libre volonté humaine aux passions de l'usure et de l'avarice ? Tel est le premier combat que doit livrer l'humanité misérable et déchue pour reconquérir sa liberté. Cette guerre ne fera couler ni sang ni larmes. La victoire est assurée ; tous désormais seront convaincus de cette vérité : l'humanité atteindra le suprême bonheur quand tous les hommes actifs auxquels la terre peut donner la nourriture se réuniront mettant en commun leurs facultés si variées pour satisfaire, grâce à l'échange du travail, aux besoins les uns des autres et contribuer au bonheur général. Nous reconnaîtrons aussi que la société humaine est viciée dans son principe quand l'énergie des individus est restreinte et que leurs forces ne peuvent se développer librement, complètement... Nous verrons enfin que la société se maintient par l'activité de ses membres, et non par la prétendue activité de l'argent. Dieu nous aidera à démontrer et à appliquer ces principes. Alors s'évanouira comme un méchant esprit des ténèbres ce préjugé diabolique de l'argent. Avec l'argent disparaîtra

1 . C'est Vargent, non la propriété, que "Wagner attaque dans ce discours, ou il déclare d'ailleurs rejeter l'utopie communiste.

sa séquelle honteuse des usures publiques et privées, des escroqueries du papier-monnaie et des spéculations frauduleuses. Ainsi se réalisera Témaneipation de la race humaine ; ainsi s'accomplira la pure doctrine du Christ, qu'on cherche à nous cacher sous la magie d'un dogme inventé à seule fin d'en imposer à un monde grossier de barbares simples d'esprit. »

N'est-ce pas là l'explication du thème étrange qui court d'un bout à Pautre de la Tétralogie et en fait l'unité : il faut rendre Tor aux filles du Rhin, rejeter le décevant métal au sein de la nature d'où on n'aurait jamais dû. l'arracher ; c'est-à-dire : il faut supprimer la richesse, et du même coup la cupidité, l'ambition et les misères sans nombre qu'elles déchaînent sur le monde ? Le principe de ces calamités, en effet, c'est le dessèchement du cœur, la mort de tout désintéressement, de tout sentiment généreux, l'égoïsme enfin qu'engendrent fatalement la richesse et le pouvoir. Car, chose digne de remarque, Wagner ne sépare point la cupidité et L'ambition ; il ne s'agit pas seulement de l'or, mais d'une bague d'or assurant à qui la possède l'universelle domination.

Or à quel prix pourra-t-on la conquérir? En renonçant à l'amour ^ Et l'amour une fois éteint dans le cœur, on ne recule plus devant aucun crime : Fafner tue son frère Fasolt ; Mime, touché d'abord de compassion pour le malheur de l'infortunée Sieglinde, veut empoisonner^ pour s'emparer de l'or fatal, Siegfried, l'enfant même qu'il a adopté et élevé ; Hagen, enfin, assassine lâchement le jeune héros. L'or porte

1. R., p. 16, 18, etc. — Il nous est impossible de donner ici une analyse des drames de "Wagner ; nous renvoyons donc le lecteur à Richard Wagner par C. Mendès (in-12. Charpentier), et pour l'analyse psychologique des caractères et Tétude des sources à L'arf de R. Wagner par Ernst (in-12, Pion), aux très intéressantes brochures : Lohengrin^ La Walkyrie, Siegfried, Parsifal de Kufferath (Fischbacher). Un pèlerinage à Rayreuth par E. de S. Auban (in-12, Savine) contient une excellente appréciation Ae Parsifal ei des Maîtres chanteurs ; les Mélanges sur R. Wagner, d'A. Soubies, un intéressant chapitre sur les Fées. Nous ne citons ici que des ouvrages faciles à lire. La bibliographie wagnérienne est des plus considérables ; un catalogue général publié récemment comprend 9462 numéros.

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malheur à ceux mêmes qui le touchent avec des mains pures et dont le cœur, comme celui de Siegfried, ne connaît point les calculs honteux. Combien forte la malédiction d'Albérich ! Combien vraie sa prophétie : Or brillant, pour qui voudra te posséder, plus de joie, plus de bonheur, mais les soucis cuisants et les jalousies terribles, la crainte, la terreur et la mort ! *

Mais rien n'égale, dans leur énergique concision, les dernières paroles de Briinnhilde ^ qui sont l'exact résumé de tout le poème : « Elle a passé comme un souffle la race des Dieux. . . Le trésor de ma science sacrée, je le livre au monde : le règne est fini des biens, de l'or et des pompes divines. Plus de maisons, de cours, de faste seigneurial ! Ils sont à jamais brisés, les liens trompeurs des sombres traités, la dure loi des mœurs hypocrites. Une seule chose subsiste, qui dans les bons et les mauvais jours nous rend heureux : l'Amour ! »

Telle est bien l'idée de Wagner, du Wagner révolutionnaire de 18ii9, l'ami de Rœckel et de Bakounine. Qu'on Use les tirades exaltées qu'il insérait alors dans le journal démocratique Volksblœtter de Rœckel, en particulier cet article enthousiaste qui parut un mois à peine avant l'émeute de Dresde, véritable dithyrambe en l'honneur de la Révolution ^

Il la représente portée sur l'aile de la tempête, la tête haute, environnée d'éclairs, tenant d'une main le glaive, de l'autre le flambeau, Pœil sombre, dur et menaçant; et cependant, pour qui ose la regarder en face, quel jailHssement d'amour pur, quel rayonnement de bonheur ! Elle s'adresse à tous les souffrants, à toutes les victimes d'une société égoïste : « Je suis, dit-elle, la vie qui éternellement crée et rajeunit !.. Je viens détruire le pouvoir d'un seul sur tous, des morts sur les vivants, de la matière sur l'esprit ; je veux anéantir la puissance des potentats, de la loi et de la propriété. Que l'homme n'obéisse plus qu'à lui-même, que son

2. G. p. 85 : « Nicht Gut, nicht Gold, noch gœttliche Pracht, etc.. ».

3. Richard Wagner' s geistige Entwickelung, von Hugo Dinger, tome I, p. 233. ■

désir soit son unique loi et sa force tout son avoir ; car il n'y a de saint que V homme libre, et il n'y a rien de plus grand que lui !... Désormais, plus de haine, d'envie, de malveillance, d'inimitiés ! Vous devez tous vous saluer comme frères ; et libres, libres dans votre volonté, libres dans vos actes, libres dans vos plaisirs, vous connaîtrez le prix de la vie ! Je suis le Dieu unique que reconnaissent tous les êtres, le grand Tout qui embrasse la nature entière et lui communique la vie et la joie !»

C'est la même thèse que soutiennent de nos jours ceux qui prêchent le retour à la nature *. « Les lois disent-ils, ont été nécessaires : au commencement qu'ils étaient bipèdes, nos aïeux en usèrent comme béquilles. Elles les soutinrent jusqu'au point où nous sommes. Rejetons cet appareil désormais superflu et gênant. Les dogmes et les codes nous ont mis dans le sang la pitié et la justice : aujourd'hui que nous nous en sommes assimilés la meilleure part, ils ne font plus que nous embarrasser de leurs formules. C'est la pulpe des aliments assimilés. Expulsons ces détritus... Débarrassons-nous de cet énorme amas de fictions désormais sans sucs, préjugés dont nous sommes ralentis, qui entravent notre vue et déterminent des fautes fictives en même temps qu'ils légalisent de vrais crimes ^ »

On comprend dès lors cette hardiesse si souvent reprochée à Wagner, d'avoir transporté sur la scène les amours illicites d'un frère et d'une sœur, Siegmund et Sieglinde. Sans doute, on pourrait observer que dans les mythes primitifs ces mariages entre jumeaux paraissent symboliser l'étroite connexion entre phénomènes simultanés ' ; on pourrait ajouter que, d'après la Bible elle-même, l'espèce humaine a dû son

1. Quel admirable symbole du retour à la nature que ces eaux du Rhin envahissant la scène à la lin du Crépuscule des dieux, faisant disparaître à jamais les débris de l'ancien monde, spécialement la Bague et le Tarnhelm images des tyrannies et des hypocrisies de la civilisation actuelle !

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