UŒuvre, etc. ch. VII, p. 48, 49 ; chap. VIII, p
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Un jour il rencontre Wotan. Le dieu essaye de lui barrer la route avec la lance sur laquelle sont gravées les Runes * symboles des traditions religieuses et sociales de la vieille humanité : « Arrière, s'écrie Siegfried, aurai-je toujours un vieux sur mon chemin ? » Et d'un coup de son épée, il fait voler en éclats la lance de Wotan... « Va donc, reprend le dieu, je ne puis plus te retenir ^ ! »
Et « l'homme libre » poursuit sa marche triomphante.
Mais quelle est donc cette « œuvre » dont parle si souvent Wotan % et que seul l'homme libre pourra réaliser ?
Nous touchons ici au cœur même de la philosophie de Wagner, à sa conception métaphysique du monde. Dans la Tétralogie, la thèse métaphysique et la thèse révolutionnaire sont étroitement mêlées, comme les fils d'or que tressent les Nornes.
§ 2. — La thèse métaphysique.
Est-ce atavisme, curiosité naturelle, dégoût de nos philosophies ? Toujours est-il que nous aimons à nous reposer de nos analyses subtiles et de nos raisonnements compUqués dans les images naïves et si voisines de la nature où se reflètent les croyances antiques. Ainsi nous plait-il de voir le soleil parcourant l'azur céleste représenté par le Voyageur au manteau bleu, à l'œil unique \ le tonnerre, par le
1. « Heil'ger Vertrsege Treue-Runen Schnitt in den Schaft er ein, » S. p. 24. Gfr. p. 25 et G. p. 6, 7 ; R. p. 27. Les Runes désignent non seulement les caractères runiques, mais une collection de sentences pratiques et de règles morales concernant la vie simple des vieux Germains. Il est probable que dans le cas présent il s'agit aussi de formules magiques (cfr. Runenzauber, R. p. 33) assurant à Wotan la domination sur les dieux, les géants et les nains. On trouve dans VEdda (Chant de Sigurdrifa) d'intéressants exemples de ces deux sortes de Runes que Sigurdrila (Briinnhilde) enseigne à Sigurd (Siegfried.)
4. Wotan (Odin, Wodan, racme Wehen, Fâïjp, aijfxt) était originairement le dieu de la tempête ; il finit par être considéré comme le dieu suprême ; il reçut alors les attributs du ciel : le manteau bleu avec des étoiles d'or représentant l'azur ; le chapeau qui voile son front, le nuage qui cache le soleil ; l'œil unique, le soleil (Cf. Veeil du soleil R. 73, S. 70 ; G. 63, etc.).
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lourd marteau de Donner, l'arc-en-ciel devenu le pont splendide jeté entre la terre et le Walhall ^
En maint endroit le dieu n'est pas encore complètement dégagé du phénomène dont il est la personnification : l'arrivée de Wotan ne fait qu'un avec celle du vent, de la tempête, et dans le nuage éclairé par la foudre paraît la Yalkyrie.
Toutefois, quand on aborde l'étude d'une mythologie aussi antique que celle des Germains et des Scandinaves, il faut bien se garder d'y vouloir retrouver nos conceptions modernes. Nous ne pouvons prononcer le mot dieu sans qu'immédiatement resplendisse aux yeux de l'esprit cet idéal de perfection morale qu'avaient entrevu les Sages de la Grèce et que l'Évangile a rendu populaire.
Nos ancêtres barbares ne s'élevaient point si haut. Quelques-uns, sans doute, subissaient dans leur raison et leur conscience cette influence supérieure qui leur faisait soupçonner par delà leurs dieux un Destin, une Justice, une Loi ; la foule se contentait de personnifier les forces tour à tour bienfaisantes et hostiles de la nature et d'entretenir avec elles des rapports intéressés. Notre langage religieux fourmille de métaphores qui furent prises à la lettre par nos pères. N'est-ce point par atavisme, qu'au lieu de nous recueillir et de rentrer en nous-mêmes, instinctivement, quand nous parlons de Dieu, nous levons les yeux vers le ciel :
Aspice hoc sublime candens quem invocant omnes Jovem ^.
Ces vieux mythes, en traversant la conscience et l'imagination de Wagner, ont subi de profondes transformations. Pour lui, Wotan n'est plus seulement le ciel, la lumière ou le soleil, mais bien la force productrice de la nature, la volonté créatrice ^ infatigable, inépuisable, déterminant dans le monde le mouvement incessant du tourbillon vital.
2. Ce vers d'Ennius est bien commenté par Cicéron De natura Deorum,l. II, §XXV.
3. Evidemment il ne s'agit pas ici {le création ex nihilo. — Pour Wotan, renoncer à créer, c'est renoncer à sa puissance, à son être ; quand
Mais c'est une volonté purement instinctive, dont le but unique est de se conserver, de se développer, de se défendre contre les forces adverses. Cette volonté se traduit chez Wotan par un insatiable désir de domination, qui le pousse à faire construire par les géants le Walhall, à la fois palais luxueux et forteresse redoutable *.
L'orgueil égoïste de Wotan, c'est la faute originelle ^ d'où découlent tous les malheurs du monde. Bien avant qu'Alberich ait arraché l'or aux filles du Rhin et forgé l'anneau fatal, Wotan a conclu avec les géants un traité sacrilège : en échange du burg qui lui assurera toute sécurité, il leur a promis Freïa, la gracieuse déesse ; à l'amour il a préféré le pouvoir.
Dès lors la volonté créatrice est viciée dans son fond : l'instinct naturel a fait place à la convention intéressée. Il faut s'attendre à toutes les catastrophes. Voici, en effet, que Wotan dérobe lâchement l'or au Nibelung ; pour conserver l'anneau, gagedelasouveraine puissance, il abandonne Freïa. Sa soif de domination est à ce point ardente^ inextinguible, que pour s'assurer appuis et défenseurs il s'épuise en créations nouvelles. Mais ces nouveaux êtres, ce ne sont que les reflets de lui-même, c'est toujours luisons d'autres formes, ce sont les mêmes aspirations inassouvies, les mêmes angoisses, les mêmes désirs torturants : « Détresse ! détresse !» s'écrie Siegmund, fils de Wotan. Et Fricka jette à la face de son époux ce cruel reproche : « Cette détresse, c'est ton œuvre ! ^ »
Depuis que la volonté créatrice a fléchi et abandonné la direction que lui traçait sa nature, depuis qu'elle a substitué à l'impulsion naturelle, à l'amour, les conventions artificielles,
il est décidé à cette abdication, il s'écrie : Zu schauen kam ich, nicht zu schafTen ! S. p. 44.