CHAPITRE V Tristan et Iseult
Le sombre pessimisme de Schopenhauer * est en si complet désaccord avec ce que nous savons par ailleurs du courage, de l'énergie de Wagner, de sa gaieté, de son entrain, de son peu de goût pour l'ascétisme, que nous avons d'abord quelque peine, en dépit des analogies de doctrine que nous venons de signaler, à concevoir l'admiration enthousiaste qu'il manifesta quand Herwegh lui fit connaître les théories du philosophe de Francfort ^
Chassé d'Allemagne, désabusé de son beau rêve d'absolue liberté et de fraternité universelle, Wagner traversa, il ne faut pas l'oublier, une crise de découragement, de désespoir, dont sa correspondance a gardé des traces irrécusables : « Je suis retombé dans mon ancien mal, écrit-il à Uhlig le 12 janvier 1852, et le diable m'a repris ! Aucun remède ne me guériradel'horreur desimpressions extérieures... Cruellement et clairement je vois, je sens que rien ne pourra me satisfaire, que je n'aboutirai à rien. . . Tout projet m'apparaît de suite dans le vide de sa réalisation impossible... 0 Dieu ! combien dur, ennuyeux, stupide me semble ce monde, dont je me détache de plus en plus ! Il ne me reste que le repentir de m'être mis en rapport avec lui ! Et comme ce repentir est cruel ! Je me ronge et me rongerai jusqu'à ce que, pour apaiser ma faim, je ne laisse plus rien de moimême. A vrai dire, il y a longtemps que je me ronge ainsi ! Quand je fais un retour sur ma vie, je dois reconnaître
1. Nous parlons de son pessimisme absolu, non du pessimisme relatif de sa seconde manière. Tous ceux qui admettent l'existence du mal icibas peuvent être appelés pessimistes dans ce second sens, mais l'expression a le tort de prêter à l'équivoque.