En 1852. Cfr. Hausseger, p
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qu'il m'est venu du dehors peu d'aliments capables de nourrir une âme aussi affamée que la mienne ! Jamais, même un seul moment, je n'ai eu la sensation complète de la douceur du bien-être. Rien que des angles auxquels je me suis heurté, rien que des pointes où j'ai posé le pied !... *»
Comment s'étonner, après cela, que Wagner applaudît aux anathèraes de Schopenhauer contre le désir d'être, la volonté de vivre, et accueillît avec enthousiasme une doctrine qui lui foui'nissait une explication métaphysique et comme la justification théorique de son état d'âme?
Aussi, dans une lettre à Liszt, parle-t-il de Schopenhauer sur le ton du panégyrique : « Ma musique avance lentement ; à côté de cela, je me suis exclusivement occupé d'un homme qui, par ses seuls ouvrages, m'est apparu comme un présent du ciel dans mon isolement : c'est Arthur Schopenhauer, le plus grand philosophe depuis Kant, dont il a, comme il le dit lui-même, développé à fond les pensées. Les professeurs allemands l'ont ignoré volontairement pendant quarante ans ; à la honte de l'Allemagne^ c'est un critique anglais qui l'a récemment découvert. Comparés à lui, Hegel et consorts ne sont que des charlatans ! Son idée fondamentale, la négation finale de la volonté pour la vie, est d'un sérieux terrible, mais seule elle peut nous délivrer. Elle n'était pas nouvelle pour moi, et personne ne peut la bien concevoir qui n'a pas vécu d'elle ; mais il n'y a que ce philosophe qui me l'ait rendue si claire. Quand je me rappelle les tempêtes de mon cœur, son effort terrible par le- j quel, contre ma volonté, il se rattacha à l'espoir de vivre, / oui, quand souvent encore recommence l'ouragan, du \ moins maintenant ai-je trouvé ce qui peut l'apaiser, ce qui ! me rend le sommeil dans les nuits d'insomnie : c'est le dé- j sir intime, profond, de la mort ; pleine inconscience, anéan- • j tissoment complet, disparition de tous les rêves... seule dé- ^ livrance définitive !
1. R. W. Briefe an Uhlig, Fischer, Heine, p. 144. — Consulter aussi le chap. XI du second volume de R. Wagner d'après lui-même, par G, Noufflard (Fischbacher, 1893) : L'évolution pessimistç.
» J'ai souvent reconnu tes idées ; tu les exprimes autrement parce que tu es croyant, mais je sais que tu penses tout à fait la même chose... Quand je lisais Schopenhauer, j'étais presque toujours avec toi; mais tu ne t'en es pas aperçu. Ainsi, je mûris toujours : ce n'est que comme passe-temps que je joue encore avec l'art.
» Par amour pour mes plus beaux rêves de vie, pour le jeune Siegfried, je dois bientôt encore achever les Nibelungen... Mais, comme dans mon existence je n'ai jamais goûté le parfait amour, je veux à ce plus beau de tous les rêves élever un monument (composer un drame) dans lequel, du commencement à la fin, cet amour puisse une fois se pleine- . ment rassasier: j'ai dans la tête un Tristan et Iseult^ la conception musicale la plus simple et la plus opulente ; avec le « drapeau noir » qui flotte à la fin, je veux me couvrir pour mourir*. «
Wagner nous suggère ici lui-même la véritable explication de son Tristan. Ce serait mal comprendre, en effet, une telle œuvre, de n'envisager en elle que l'intérêt dramatique ou l'émouvante peinture d'une passion qui, ardente dès l'origine, va toujours croissant jusqu'à l'extase finale et le dernier soupir d'Iseult.
La faculté de compréhension en Wagner était trop vaste pour qu'il pût renfermer sa pensée dans les limites d'un fait divers. Il ne lui suffisait même point de donner à ses créations une portée générale, en nous montrant, par exemple, dans l'âme de Tristan et d'Iseult les sentiments humains portés à leur plus haut degré d'exaltation. Le tragique, en effet, pour lui, n'était point dans certains événements exceptionnels, dans certaines situations anormales de l'existence
\. Briefwechsel zwischen Wagner und Liszt, 2» B. p. 45. Quelques semaines auparavant il lui écrivait : « Le monde est mauvais, mauvais, foncièrement mauvais. N'ayons pour lui aucune considération, ni pour l'honneur, la gloire et autres bagatelles... Tel est mon état d'esprit. Et ce n'est pas un mouvement irréfléchi, il est ferme et solide comme le diamant. Seul il me donne la force de traîner le fardeau de la vie ! Je hais d'une haine mortelle toute apparence : je ne veux plus espérer, c'est se tromper soi-même ! » iôid., p. 43.
humaine, mais bien dans la vie elle-même, qui est effort, lutte et souffrance.
Le drame psychologique se compliquera donc d'un drame métaphysique ', sans que pour cela Tristan et Iseult soient moins frémissants de passion. Loin de se contrarier et de se nuire, les deux drames se pénétreront mutuellement dans Tœuvre d'art comme dans la réalité et porteront ainsi à son comble l'intérêt pour toute âme qui saisit le symbolisme des événements et des êtres.
A la rigueur, on pourrait sans doute ne voir dans les premières paroles du grand duo du second acte ^ que l'expression d'une passion ardente et absolue. De même, on pourrait comprendre en dehors de tout système métaphysique les reproches adressés au temps et à l'espace : « 0 ennemie de ceux qui aiment, distance maudite ! ô mortelle lenteur du temps paresseux ^ ! »
Mais lorsque éclatent les anathèmes au jour, à la lumière, l'interprétation psychologique se trouve prise à court et apparaît tout à fait insuffisante. La torche qu'Iseult foule aux pieds sera, si l'on veut, un symbole de la lumière de la conscience morale éteinte dans son âme, mais une telle explication ne pourrait suffire aux passages suivants :
Tristan : « C'est le/ewr, c'est le jour qui, t'enveloppant de ses rayons, me dérobait Iseult et la portait, afin qu'elle ressemblât au soleil, dans la splendeur et la lumière des honneurs souverains. .. . L'astre dont les reflets éblouissants illuminaient mes tempes de leur éclat, le brillant soleil des honneurs mondains me pénétra le front, insinuant jusqu'au sanctuaire le plus reculé de mon cœur les vaines délices de ses rayons. ... Oh ! alors nous étions déjà voués à la nuit :
1. Ce double point de vue est bien résumé par Wagner lui-même dans cette phrase écrite à propos de Tristan : « Je me plongeai ici avec une entière confiance dans les profondeurs de l'àme, de ses mystères; et de ce centre intime du monde, je vis s'épanouir sa forme extérieure ». [Lettre sur la musique, p. LXI).
2. Nous nous servirons pour les citations de la traduction de Tristan éditée par Wagner lui-même dans Quatre poèmes d'opéras. Le duo auquel nous faisons allusion se trouve p. 179.