L'anneau du Nibelung ou Tétralogie
2. Comment donc expliquer que Wagner ait écrit la musique de Siegfried en pleine phase pessimiste ? La lettre à Liszt citée p. 43-44 fournit la réponse. Étonnante complexité de cette riche nature ! C'est au moment où Vhomme était en proie au plus profond découragement que l'artiste composait cette partition si pleine de gaieté et de vie.
« les deux conceptions du Pàrsifal renonciateur et du Parsifal compatissant * » .
Cela suffit amplement à justifier l'expression dont nous nous sommes servi, en admettant trois moments dans la pensée philosophique de Wagner. Car il ne s'agit pas de trois pensées différentes, juxtaposées, mais de trois phases d'une même évolution intellectuelle.
Il nous semble, en effet, qu'on peut distinguer dans les manifestations si variées de la vie psychologique de Wagner un élément fixe qui permet d'établir entre les œuvres les plus diverses de ce génie puissant une réelle unité : à savoir, la croyance à la valeur absolue de l'amour. Cette foi subsiste en lui, même aux heures sombres où il écrivait Tristan'^ mais la manière d'interpréter l'amour, le genre de valeur qui lui est accordé, voilà ce qui varie et où s'opère l'évolution ^
C'est qu'il y avait en Wagner, outre une extrême sensibilité, une insatiable curiosité intellectuelle. Fidèle au génie de sa race, perpétuellement il songeait, s'efforçant de pénétrer toujours plus intimement le sens des choses ^ Chez lui,
1. Rev. wag, 1" année, p. 223. — Dans le chapitre intitulé « La genèse » de son bel ouvrage sur Pàrsifal, M. Kufferalh explique comment l'œuvre suprême de Wagner est la synthèse de deux drames restés à l'état d'ébauche : Jésus de Nazareth (1848) et Les Vainqueurs. "Wagner eut la délicatesse de ne point mettre sur la scène le Christ lui-même, comme il en avait eu tout d'abord l'intention. Cette modification est significative. Les Vainqueurs (1856) étaient un poème purement bouddhiste. C'est aussi la doctrine négative de Schopenhauer qu'exprimait Wagner dans les paroles qui terminaient Pàrsifal dans la première rédaction :
« Grande est la force du désir, Plus grande la force du renoncement. »
2. Nous pourrions formuler autrement notre pensée: Chez Wagner, ce ne sont pas les croyances fondamentales de l'artiste qui ont varié, mais les théories de Yhomtne. Le feu sacré est demeuré le même ; Yhornme y a jeté des aliments de valeur très inégale.
3. Aussi Vidée corapense-t-elle et corrige-t-elle dans les drames de Wagner l'élément sensualiste qu'implique nécessairement toute peinture vive des passions humaines. N'envisager en Kundry, en Siegmund ou en Tristan, que l'intensité de la passion sans penser en même temps aux idées qu'ils symbolisent, c'est mutiler l'œuvre du maître. Sans se faire illusion sur la portée moralisatrice des pièces de théâtre, il semble que l'élément idéaliste si abondamment répandu dans les drames de Wagner dé-
le sentiment excitait la pensée, la pensée illuminait le sentiment; et à mesure que l'idée se faisait plus claire, plus élevée, l'émotion devenait, elle aussi, plus délicate, plus idéale. C'est ainsi que, sous l'influence des théories humanitaires, l'amour qui provoque dans le Vaisseati fantôme et le Tannhœuser de beaux exemples de dévoùment individuel, aboutit dans la Tétralogie à la proclamation de l'amour universel, et que, sous l'influence de l'idée chrétienne, le cœur humain rompt les liens de la passion individualiste, égoïste d'un Tristan et d'une Iscult pour atteindre sa noblesse suprême dans l'active, infatigable compassion d'un Parsifal.
D'ailleurs M. Chamberlain admet lui-même « qu'on pourrait fort correctement nommer Parsifal'. X Anneau du Nibelung idéalisé ». Mais V idéalisation n'est-ce pas précisément ce que nous appelons V évolution ?
Sans doute, répondra-t-on ; mais cette évolution ne porte nullement sur les sentiments religieux. « Wagner a toujours reconnu, affirme M. Chamberlain, les liens qui unissent l'art à la religion ; il n'a jamais outrepassé les limites qui les séparent ».
Il nous semble que les divergences d'opinion à ce sujet viennent d'une confusion entre la religion et la dogmatique, entre la croyance et la formule. Que Wagner n'ait donné son adhésion à aucun symbole catholique ou protestant, nous en sommes convaincu ; qu'il soit arrivé à mieux comprendre, à mieux apprécier Vesprit de l'Evangile, que les sentiments chrétiens se soient peu à peu réveillés dans son àme — à certains moments, avec une grande intensité — nous ne craignons pas de l'affirmer.
Nous citerions volontiers comme argument cette réponse ou plutôt ce cri sorti des plus intimes profondeurs de sa personnalité, un jour que YilHers de l'Isle-Adam lui demandait s'il n'employait point simplement l'idée religieuse comme une source de puissants effets scéniques : « Je me souviendrai toujours, dit Yilliers de l'Isle-Âdam, du regard
tourne l'esprit des émotions d'ordre inférieur et lui permette de goûter un plaisir esthétique très élevé et très pur.
que, du profond de ses extraordinaires yeux bleus, Wagner fixa sur moi ».
« Celui qui, en vue de tels bas intérêts de succès ou » d'argent, essaie de grimacer, en un prétendu ouvrage d'art, » une foi fictive, se trahit lui-même et ne produit qu'une » œuvre morte. .. 11 faut à l'artiste véritable, à celui qui crée, » unit et transfigure, ces deux indissolubles dons : la Science » et la Foi. Pour moi, puisque vous m'interrogez, sachez » qu'avant tout Je suis chrétien, et que tous les accents » qui vous impressionnent en mon œuvre ne sont inspirés » et créés, en principe, que de cela seul. ' H Tel fut le sens exact de la réponse que me fit, ce soir là, Richard Wagner*. »
Mais on peut toujours conserver quelque doute sur l'authenticité absolue de pareilles anecdotes ; le mieux est de recourir à ce que l'auteur a édité, commenté lui-même. Or nous avons, sur le problème religieux, un très intéressant opuscule : Religion et Art^^ écv'ii au moment même ou Wagner venait de terminer le texte et composait la musique de Parsifal. La pensée de Wagner s'y développe en pleine liberté, avec ce qu'elle a de pénétrant, de profond, souvent aussi de fantaisiste et de superficiel.
La religion, d'après lui, renferme un élément divin, d'une vérité absolue : la croyance à la misère, à la caducité du monde et à la possibilité d'une rédemption. Le brahmanisme fit reposer cette foi sur des con^dérations métaphysiques que seuls pouvaient comprendre les « riches d'esprit » ; le bouddhisme finit aussi par s'appuyer sur des spéculations philosophiques. Il en fut autrement de la religion chrétienne. « Son fondateur n'était pas sage, mais divin ^ » Rien de plus simple que son enseignement ; les allégories, les paraboles qu'emploie Jésus s^adressent à Timagination et au sentiment des « pauvres d'esprit * y>, qu'elles
1. Revuewagn., 3* année, juin 1887. La conversation date de l'automne