Ibid. p
4. Saisissons l'occasion de signaler ce contre-sens que l'on commet habituellement en traduisant ainsi « pauperes spiritu » par : les gens dénués
consolent et fortifient. Mais les « riches d'esprit » ne surent pas se contenter de cette doctrine toute pratique. De là les argumentations subtiles, la transformation des allégories en mythes et finalement, comme résultat des disputes entre les sectes, les dogmes.
Mais au fond de ces mythes et de ces dogmes n'en subsiste pas moins l'élément divin primitif. Par exemple : la croyance au miracle se trouve expliquée et justifiée par ce fait que le plus grand miracle — on pourrait dire le surnaturel en soi — c'est précisément la conversion de l'homme naturel parvenu à ne regarder le monde que comme une apparence et à nier la « volonté de vivre ». Par conséquent, quoi qu'il en soit des spéculations humaines et des formules auxquelles elles donnèrent naissance, l'élément surnaturel, divin, se manifeste dans le changement moral survenu chez les premiers fidèles, et par-dessus tout, d'une manière unique, il se manifeste en Jésus, puisque la conversion de la volonté s'est pleinement réalisée en sa personne.
Le Divin s'exprimera donc en Jésus d'une manière anthropomorphique : l'exemple de la pitié parfaite, l'irrésistible modèle de la patience et du désintéressement, n'est-ce pas son corps étendu sur la croix, en proie à d'atroces tortures? Malheureusement on voulut identifier le Divin qui se manifestait daris le sacrifice du tout-aimant Sauveur avec le Jéhovahjuif, le Dieu colère et punisseur ; de là, décadence du christianisme et, finalement, athéisme moderne.
Le rôle de l'art est de « sauver » l'élément idéal de la religion, en dégageant du sens littéral des dogmes leur vraie signification et en la traduisant par des images concrètes de plus en plus expressives. C'est ce qu'ont fait les divins artistes Raphaël et Michel- Ange. La poésie, esclave de la parole, n'a pu que renchérir, chez Dante par exemple, sur l'exagération des formules dogmatiques. Il était réservé à la musique, indépendante à la fois de la parole et des ima-
d'esprit, sans intelligence. Il s'agit, dans le texte de S. Matthieu, des pauvres humbles et pieusement résignés. Cf. Renan, Hist. d'Israël, t. III, ch.lW: Les Anavim»
ges sensibles, de traduire de la manière la plus exacte « l'essence même » de la religion.
Dans toute cette interprétation mythique de la religion chrétienne, dans la réprobation de Jéhovah et du judaïsme, dans la prédominance, enfin, donnée à la musique sur les autres arts, nous reconnaissons sans peine l'influence de Schopenhauer\ Elle n'est pas moins sensible dans les deux dernières parties de Religion et Art^ qui renferment, elles aussi, des vues du plus haut intérêt.
Wagner fait observer que, consciente de sa déchéance et désespérant d'atteindre le bien, la volonté humaine se tou^'na vers le beau. Mais qu'était-ce que la jouissance esthétique isolée de la sorte « sinon une bouffonnerie sans cœur » ne remédiant à rien et laissant l'humanité, chez les Grecs aussi bien que chez les plus grossiers Barbares, abandonnée au règne brutal de la force. « De temps en temps, entre les accès de cette rage de sang, il s'est élevé des sages (Pythagore, par exemple, le maître de la doctrine végétarienne) qui ont constaté que le monde souffrait d'une maladie qui le maintenait dans un état de décadence croissante. » Enfin, « parmi les plus pauvres et les plus méprisés du monde, apparut le Sauveur, qui enseigna le chemin du salut, non plus par des doctrines, mais par des exemples. Il donna son propre sang et sa propre chair comme dernier et suprême sacrifice de purification pour tout le sang répandu,
1. On s'en convaincra immédiatement en lisant, dans Le Monde elc... le paragraphe 70, et dans les Suppléments les chapitres XLVIII, XLIX. Voici un passage caractéristique, tiré du ch. XLYIII : « 11 ne faut pas seulement regarder les hommes dans le temps comme des êtres indépendants les uns des autres, il faut concevoir l'idée platonicienne de l'homme qui se rapporte à la suite des hommes de même que l'éternité en soi à l'éternité délayée dans le temps. Si Ton ne perd pas de vue l'idée de l'homme, on s'aperçoit que la chute d'Adam représente la nature bornée, animale, pécheresse de l'homme, celle qui fait de lui un être fini, voué au péché, à la douleur et à la mort. Au contraire, la vie, les enseignements et la mort de Jésus-Christ sontl'image du côté éternel, surnaturel, de la liberté et de l'affranchissement de l'homme. Tout homme est donc, à ce titre et en puissance, aussi bien Adam que Jésus, selon la manière dont il se conçoit lui-même et dont ensuite sa volonté le détermine ; de là résulte pour lui ou la mort inévitable, ou le salut et la conquête de la vie éternelle ». p. 437. Cfr. p. 424 du § 70.
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pour toute la chair déchirée dans le péché, et désigna à ses disciples le pain et le vin comme repas quotidien : « Prenez cela dorénavant en souvenir de moi ! » Tel est le seul office salutaire de la foi chrétienne : en l'exerçant, on pratique toute la doctrine du Rédempteur *. »
Cette interprétation de l'Eucharistie comme repas végétarien est tellement fantaisiste que nous n'essaierons point de la réfuter, nous contentant de lui opposer l'admirable fin du deuxième acte de Parsifal^où les chants qui accompagnent la cène eucharistique expriment la plus pure doctrine de PEvangile.
Elle est aussi bien forcée, la manière dont Wagner explique comment la religion chrétienne dégénéra vite en église chrétienne : la cause principale du mal fut, qu'obligée de soumettre par la peur des races inférieures, l'Eglise recourut aux formules juives pour la confection de son dogme...; en somme, « c'est la loi de Mahomet qui est devenue la loi fondamentale de toutes nos civilisations : « Assurément ce n'est pas Jésus-Christ, le Rédempteur, qui a ordonné à un maître de faire prêcher des aumôniers devant les régiments rangés en bataille ; mais, en prononçant son nom, ceux-ci pensent certainement à laveh ou à Elohim^ qui haïssait tous les autres dieux et voulait les savoir soumis par son peuple fidèle ^ »
Comment donc expliquer la décadence universelle de l'humanité ? Une violente révolution géologique qui aurait obligé l'humanité à abandonner le régime végétarien et à se nourrir de chair et de sang semble à Wagner l'hypothèse la plus plausible. Il résume ensuite les tentatives faites à diverses époques pour remédier au mal et guérir l'humanité : efforts des végétariens, par exemple, société protectrice des animaux, associations de tempérance, associations ouvrières. De la médiocrité des résultats faut-il conclure à l'impossibilité d'une délivrance ? Nullement, ce serait tomber dans un pessimisme absolu. Ceux qui acceptent cette théorie ne font entrer en ligne de compte que les souffrances qui désolent