DE LA DÉCORATION INTÉRIEURE DES BATIMEN
L'art de décorer les intérieurs des bâtiments consiste non seulement dans la bonne distribution des parties qui composent l'habitation, maïs encore dans le choix et dans la recherche des matières que l’on peut employer. La distribution est essentiellement subordonnée au besoin de celui qui veut occuper, et les matériaux qui doivent entrer dans la composition des ornements intérieurs sont indiqués par la nature du sol et du climat. C’est pourquoi on devra trouver dans les maisons d’un pays méridional des dispositions et des formes peu semblables
à celles que l'on aura vues dans les régions du Nord. Les lambris légers, les peintures délicates
les incrustations de marbre ou de métaux seront mis en usage avec plus de réserve et de précaution dans un lieu exposé aux intempéries des saisons, que sous un ciel constamment calme; il en sera de même de l’emploi des étoffes que l’on mettra en œuvre, le choix en sera déter-
miné par les besoins du service de la pièce et par son exposition. Il faut donc que la première
étude de l’architecte chargé d’un arrangement intérieur soit de chercher avant toute autre chose
à satisf
ire aux données de la convenance locale et à celle du besoin; il devra surtout ne jamais s’écarter de ces principes dont l'oubli où lPabandon jette nécessairement dans les désordres du caprice; ainsi, dans un appartement dont la décoration méritera d’être citée, chaque partie indiquera par sa forme le but d'utilité qui l'aura fait admettre. Mais à ces préceptes généraux, il convient encore d'ajouter les règles que le bon goût prescrit; il faut que l'art en s’y conformant sache donner à l’objet utile la grâce qui lui est propre, que jusque dans les plus petits détails on puisse retrouver cette élégance, cette harmonie sans lesquelles il n'existe point de charme ni d'ensemble parfait. C’est par ce moyen que des mains habiles embelliront les choses les plus ordinaires et que le plus mince objet deviendra souvent un chefd'œuvre.
Nous n’oserons point donner plus d’étendue aux règles que nous venons de citer, ni entre-
prendre d'indiquer d’une manière plus précise les limites de l’espace que le génie peut parcourir
sans s’égarer dans les désordres fantastiques du mauvais g
goût. C’est une vérité reconnue qu’en exerçant les arts, dont le but est de satisfaire nos besoins et d'ajouter à nos plaisirs, il ne faut pas admettre indistinctement tout ce qui se présente à la pensée et qu'il ne suffit pas pour plaire de courir après les honneurs séduisants d’une découverte ou d’une invention nouvelle ; il est même remarquable que c’est presque toujours dans lesambitieuses prétentions d’une imagination déréglée que les dégradations du goût ont pris naissance, tandis que les ouvrages les plus beaux, ceux que l’on admire le plus se distinguent presque sans exception par une apparence de simplicité et de convenance sous laquelle les difficultés de composition et d’exécution restent cachées; les productions de ce genre ressemblent à ces vérités qui, dès qu’elles sont dévoilées, paraissent avoir été si faciles à découvrir, que chacun en les voyant se flatte qu'il aurait pu en être l’auteur. Enfin nous sommes persuadé que pour oser prétendre à des succès dans l’art de décorer les bâtiments et atteindre à la gloire qui en est la récompense, il faut réunir et mettre en pratique les conditions que nous venons d'indiquer.
Nous bornerons à ces réflexions générales nos observations sur les moyens d’embellir et de rendre commode l’intérieur des habitatio
nous éviterons surtout de séparer de l'architecture
celle partie qui, souvent traitée à part et considérée comme un talent indépendant de l’art de bâtir, est devenue dans plusieurs occasions un sujet de destruction pour l'édifice ; car le décorateur, que souvent on ya introduit après coup, ne le regardant pas comme son ouvrage, n’apporte à sa conservation que des soins indifférents, et souvent même il en sacrifie les dispositions aux intérêts de sa gloire personnelle; c’est par l'effet de cette cause que les intérieurs des Tui-
leries, livrés successivement et à différentes époques à des artistes qui n'avaient eu aucune part
à la construction du pala
ont été décorés sans dispositions générales et sans concordance exacle avec les formes principales de l'édifice. Les incohérences et quelques-uns des défauts que nous avons été forcé de faire remarquer dans le cours de cet ouvrage n’ont été produits que par le manque d’union et d'ensemble dans la pensée des différents auteurs qui ont concouru à l’achèvement de ce palais. C’est pourquoi nous regretions que Philibert Delorme, qui le premier en a concu les dispositions, n'ait pas eu l’avantage de terminer son ouvrage et n'ait pas laissé à la postérité cet édifice avec toute la perfection que ses grands talents pouvaient lui donner; mais on excusera facilement les architectes qui lui ont succédé et dont nous avons, en quelques parties, blâmé les ouvrages. On remarquera que, pour les condamner, il faudrait peutêtre connaitre les circonstances et les ordres auxquels ils ont dù céder, et alors on trouvera qu'il était sans doute difficile de faire mieux; au surplus, nous nous hâtons de répéter que les réflexions
qui nous ont conduit à des observations critiques ne nous ont été inspirées que par la néces-
sité de rendre compte des ouvrages d'architecture qui nous sont demandés et par l'amour le plus désintéressé de l’art que nous professons.
Exposé nous-même au jugement du public, nous avons trop besoin d’indulgence pour ne point chercher à partager avec nos prédécesseurs les moyens d’excuse que nous présentons, el nous en appelons pour première défense à cet adage qui, par sa frappante vérité, est devenu si
commun : € La critique est aisée, mais l’art est difficile. »