DE L'ARCHITECTURE ET DE LA DÉCORATION DES PALAI
Nous avons fait connaitre précédemment les différentes variations que le Louvre a éprouvées dans ses constructions, depuis Francois [” jusqu’à ce jour, et les moyens qui ont été employés pour parvenir à son entier achèvement.
Cet édifice a été pendant près de trois siècles, sous neuf rois, un sujet de discussion et de dépenses dont les résultats n’ont ajouté à son ensemble que des imperfections et des irrégularités nouvelles; la discordance que l’on remarquait dans la décoration des facades, les incohérences du plan et surtout la dégradation effrayante de presque toutes les parties de l'édifice, étaient des obstacles qui s’opposaient toujours à l’entreprise de son achèvement. On avait répété souvent que les dépenses énormes auxquelles cette restauration devait entraîner seraient plus fructueusement employées dans la construction d’un palais entièrement neuf. Cette proposition spécieuse et séduisante au premier coup d'œil n’a pas été accueillie et la gloire de terminer le Louvre a paru préférable à celle d'élever un monument qui, à la vérité pouvait être distribué d’une manière plus commode, mais dont l’apparence, si majestueuse qu’elle fût,
n'aurait pas fait naitre ce respect, cette admiration religieuse que commandent les antiques
constructions d’un palais consacré depuis plusieurs siècles à la demeure des souverains; d’ail-
leurs les défectuosités du Louvre deviennent moins choquantes, lorsque l’on fait attention aux
beautés des détails et à la perfection des sculptures dont les facades intérieures sont ornées; la
planche 33 du numéro 7, représentant l’un des avant-corps de la grande Cour, peut donner F 7 | 5 I
une idée de l'ordonnance agréable qui règne dans les parties anciennes de cette décoration; on y voit aussi la différence que les changements faits par Perrault ont apportée dans la hauteur du second étage.
streuses entreprises de la
Le Louvre, maintenant échappé aux ravages du temps et aux dé manie des perfections, conservé aux Beaux-arts qui en réclamaient depuis longtemps l’achèvement, réuni au palais des Tuileries pour compléter l'habitation du souverain, nous fournit une occasion de présenter quelques réflexions générales sur l'architecture des palais et sur leur décoration.
Notre but n’est pas de donner des principes sur l’art que nous professons, mais seulement de hasarder quelques observations sur un sujet aussi important, ainsi que nous l’avons fait précédemment, en parlant des décorations intérieures.
On ne trouve qu’un très petit nombre d’édifices d'habitation dans les ouvrages que les an-
à notre admiration et parmi les constructions antiques conservées jusqu'à ce
ciens ont lais
jour, aucune ne peut servir à donner une idée exacte de la composition des maisons chez les
Grecs; celles qui nous sont restées des Romains indiquent d’une manière bien peu certaine la
forme et la disposition des palais chez ce peuple célèbre. Les ruines de Palmyre, de Spalatro, de la villa Adrienne, des Thermes de Titus, d’Antonin, de Caracalla, de Dioclétien; les découvertes d’Herculanum, de Pompéia et les restes mêmes du palais des Empereurs sur le mont Palatin, retracent plutôt l'assemblage de différents édifices publics que la composition
de monuments habitables. En effet, les grandes salles des Thermes à Rome n'étaient que des
lieux de rassemblement ou d'exercice. Les temples, les théâtres, les bâtiments épars sur la vaste étendue de la maison de campagne d’Adrien à Tivoli, ne donnent pas un indice satisfaisant de
la demeure d’un souverain; les portiques, les colonnades de l’ancienne Palmyre semblent
avoir appartenu moins à la disposition d’un lieu habitable qu’à la décoration extérieure d’une grande ville; enfin les débris du palais des Empereurs à Rome et de celui de Dioclétien à
Spalatro offrent des distributions trop vagues et trop informes pour qu'il soit permis de pré-
senter ces ouvrages comme des modèles propres à guider les architectes de nos jours dans la décoration des palais qu'ils auraient à bâtir; il faut ajouter encore que si l’un de ces anciens monuments dont la description étonne était parvenu jusqu’à nous, on devrait se garantir d'en copier inconsidérément la disposition et peut-être aussi les décorations, lors même qu'elles auraient été des sujets d’admiration dans ces temps antiques. Certes les colonnes et les murailles transparentes de ce temple du Soleil qui faisait partie de la maison des Césars sur le mont Palatin donnent l’idée d’une décoration dont l’exécution, si elle était possible, paraitrait indubitablement ridicule aujourd'hui. Les mœurs, les usages des anciens, peu conformes aux nôtres, et surtout la différence de leur climat, ont dû faire adopter alors des dispositions que nous serions forcés de rejeter maintenant.
Ce n’est done ni chez les Grecs ni chez les Romains que l’on peut chercher des exemples à imiter dans la composition des palais; l'architecte habile chargé d'élever l’un de ces édifices doit trouver presque dans ses seuls talents toutes les ressources nécessaires au succès de son entreprise. Après avoir essayé de satisfaire aux convenances de lieu et de service, il évitera
ssent ordinairement
en tous points de se laisser entraîner aux défauts d’incohérence qui nai
des suites d’une imitation peu réfléchie; car l'application fausse ou inconsidérément adoptée,
d’un motif si parfait qu'il puisse paraître, est souvent, ainsi que nous avons eu occasion de le remarquer dans les constructions du Louvre, un sujet impardonnable de blâme; Perrault,
en érigeant la grande colonnade à l'instar, dit-on, des portiques de Palmyre, s’est écarté de £ 5 > > I 1 3
toutes les règles que prescrivait la convenance; cette faute, plus grave qu’elle ne devait pa-
raître alors, a par suite été en grande partie la cause du long délaissement et presque de la ruine entière de l'édifice; la décoration à la manicre des anciens dont cet artiste a voulu enrichir le Louvre s’accordait mal avec ce qui existait; et les résultats de cette mesure inconsidérée ont suffisamment démontré combien il est important dans l’entreprise d’un grand monument de se tenir en garde contre les illusions dangereuses d’une admiration peu réfléchie
Certes l'architecture grecque doit être considérée comme un type de perfection, mais il faut avouer qu'elle convient plus aux temples, aux monuments publics, qu'aux édifices d’habitation et que l’abus immodéré des beautés qui le distinguent a été souvent contraire à la bonne distribution et à la solidité des édifices modernes.
Il ne suffit pas, dans la composition de monuments d'habitation, d’avoir pu satisfaire aux données impérieuses de la convenance et du besoin, il faut encore avoir prévu tous les moyens d'exécution, s'être assuré des matériaux que l’on doit employer et surtout connaître bien en
détail leur nature et leurs différentes propriétés; car il serait ridicule de vouloir rendre en
Re
briques, ou en pierres grossières les profils, les ornements légers et les sculptures recherchées des Grecs; de chercher à imiter en bois les soffites ou les plates-bandes qu'ils faisaient en marbre; d'employer au nord, sous un ciel nébuleux, ces portiques ouverts qui étaient des-
tinés à garantir leurs demeures des rayons brülants et de la lumière trop vive du soleil; de
fforcer à mettre en usage dans les facades des bâtiments les colonnes qui comprennent plusieurs étages, les ouvertures de croisées petites et trop distantes, sans remarquer que cet arrangement, permis, souvent commandé, dans un pays chaud, est presque toujours peu convenable ailleurs; enfin d'adopter inconsidérément le mode de couverture en terrasse ou en combles plats qui ne peuvent être durables que chez les peuples du Midi.
Pour élever un-palais et le rendre digne des éloges qui sont dus aux bons ouvrages, il faudra donc que l'architecte habile, expérimenté, sache concevoir avant toutes choses, une disposition heureuse, une distribution commode et convenable, trouver dans les données, dans les besoins même de la chose, les motifs de sa décoration et surtout ne mettre rien en œuvre sans que l’utilité n’en ait ostensiblement prescrit l’usa
ge. Les plus petites parties de son ou-
vrage seront soignées et recherchées jusque dans les moindres détails; l’exécution prévue en même temps sera d'accord en tous points avec la composition et servira elle-même de base à son ornement. Jamais on ne découvrira les incohérences choquantes que nous avons été forcé de blämer dans le Louvre. Toute innovation , tout sujet étranger sera scrupuleusement
Les monuments
banni dès que l’expérience et le raisonnement en auront condamné l’us: antiques, ceux que tout le monde admire, seront considérés non comme des exemples qu'il faut servilement imiter, mais comme des modèles que l’on doit consulter avec discernement ; partout on reconnaîtra, soit dans l’ensemble général soit dans les plus simples ornements, le talent, le bon goût et le raisonnement exercé qui en auront déterminé le choix; enfin, le génie et la réflexion, d’un commun accord , auront concouru à la perfection du palais dont les conditions ci-dessus énoncées auront déterminé la forme.
Les restes des monuments anciens ne pouvant offrir des modèles d'habitations convenables à nos usages, nous n’entreprendrons pas de rechercher parmi les palais élevés en Europe jusqu’à ce jour ceux dont l’ordonnance et la perfection pourraient être citées à l'appui de ce que nous venons d'avancer; nous remarquerons seulement que, en France, les plus célèbres édifices de ce genre, ceux qui par leur magnificence et par leur étendue tiennent le premier rang, ont été bâtis en grande partie sans volonté fixe, sans régularité et presque au
s commencements très obseu
hasard. La plupart, après de ;, n'ont dû leur grandeur qu’à des
accroi ments de circonstanc
Versailles, Fontainebleau, Compiègne, Saint-Cloud, malgré la prodigalité et la richesse dont l’art a entrepris de cacher leur basse origine, ont toujours, s’il est permis de s'exprimer ainsi, l'apparence de riches vêtements formés de lambeaux dorés; en
voyant ces constructions successivement ajoutées les unes aux autres sans régularité , se
1s en semble et presque au gré du caprice, on ne peut s'empêcher de regretter que les dépenses et les peines qu’elles ont coûtées n'aient pas été plus honorablement employées à des ouvrages commandés par la sagesse et exécutés par la raison. La précipitation inquiète et l’inconstance turbulente qui ont presque toujours présidé à ces sortes d'entreprises ont nui beaucoup aux progrès et au perfectionnement de l'architecture, car souvent le talent, condamné, asservi à des travaux peu dignes de gloire, s’est avili dans le pénible et désagréable exercice des répara-
9 ; ou à ue tions et des raccommodages; rarement l’homme de génie, dégagé de toutes ces misérables entraves, a pu trouver une occasion de donner un libre essor à son imagination et de produire l’un de ces grands ouvrages que l’on ne peut admirer sans orgueil.
L'architecture des Grecs et des Romains, qui par sa grandeur et par sa forme majestueuse
semble appartenir plus particulièrement, ainsi que nous l’avons déjà remarqué, aux temples
et aux monuments publics, a fait naître l’agréable et élégante manière de bâtir du quinzième siècle, que l’on nomme architecture de la Renaissance; après les beaux temps d'Athènes et de Rome, cet art, devenu une espèce de métier et d'adresse entre les mains des Goths et par suite presque entièrement oublié du reste de l’Europe, reprit en Jtalie, sous le règne et par les soins des Médicis, une existence nouvelle; des savants, des artistes , échappés aux malheurs de leur patrie, trouvérent alors un asile à Florence et rallumérent dans cette ville le flambeau du goût et du génie, que la Grèce seule, pendant plusieurs siècles de barbarie, avait su conserver.
C’est aux préceptes de ces étrang
rs, et surtout à la protection éclatante des Médicis, que l'Europe est redevable aujourd’hui de ses lumières et des nombreux chefs-d’œuvre dont les
Beaux-arts l'ont enrichie; les Brunelleschi, les Bramante, les Sangallo, les Balthazar-Peruzzi,
les Vignole, élèves de ces maitres qui leur enseignèrent à connaître les beautés des ouvrages
anciens,. surent ajouter à la forme élégante des constructions gothiques les belles proportions
de l'architecture grecque et créer, si l'on peut s'exprimer ainsi, la véritable architecture des habitations.
En effet, on doit reconnaitre que les beautés et les perfections des ouvrages du quinzième siècle sont, plus que celles des édifices-grecs où romains, applicables à nos usages. La grace et ont
la galanterie chevaleresques, qui ont présidé à presque toutes les entreprises de ce tem}
fait construire des habitations charmantes qui, mieux que toutes autres, paraissent convenir à nos mœurs; la plupart sont remarquables par la belle disposition et la simplicité de leur plan, par la délicatesse et le choix heureux de leurs ornements , par la variété agréable des matières qui les composent et surtout par une harmonie de richesse et de bon goût extraordinaire.
La symétrie et l'ordonnance bien rarement ont été sacrifiées, dans les productions de cette époque mémorable, à des considérations de petite apparence; religieux observateurs des grands préceptes que le génie et la raison avaient établis, jamais les hommes habiles d’alors n'ont oublié que, hors de la régularité et de l’ordre, on ne trouve plus que les écarts du mauvais goût et les dangereux égarements du caprice ; ingénieux et féconds en même temps, ils ont su mettre dans leurs ouvrages une variété infinie sans avoir recours aux fantasques et bizarres dispositions que la passion immodérée des nouveautés à souvent fait naître ; ils ont prouvé que la véritable perfection de lart consiste beaucoup moins dans la découverte de choses inconnues que dans l'emploi judicieux de celles dont l'expérience et le bon goût ont déjà consacré l'usage. Enfin c’est, nous le répétons, parmi les édifices élevés au temps de la Renaissance des arts que l’on trouvera plus particulièrement des modèles à suivre pour la composition et l’ornement des palais d'habitation. C’est en consultant les préceptes des maîtres
de ce temps que les architectes d'aujourd'hui pourr
nt acquérir une gloire égale à la leur.
Sans prétendre fixer des bornes aux élans de l'imagination, nous croyons convenable de
faire observer combien il est dangereux de se laisser entrainer par la fougue du génie dans un
art dont le seul but n’est pas, comme dans les autres, un simple amusement de lesprit,
ateur soumis
une imitation plus ou moins exacte des perfections de la nature. Dans un art cr avant toutes choses aux lois sévères de la sagesse et de la raison, les erreurs nées de l'oubli ou du mépris de ses principes ont causé trop souvent des dommages irréparables, et le: délaissement du Louvre n’est pas le seul exemple que nous en pourrions citer.
\près avoir recherché parmi les productions de tous les siècles des modèles propres à guib
der dans la construction et la décoration des palais, on doit reconnaitre qu'il faut les prendre
dans les ouvrages et dans les préceptes des artistes qui se sont illustrés au temps de la Re-
AR rie Vu
naissance des arts. Le Louvre, production de cette époque mémorable, ouvrage de Pierre Lescot, l'élève et le contemporain des maitres que nous venons de citer, réunissait dans ses premières dispositions une grande partie des beautés dont la demeure d’un souverain pou- ‘vait être ornée; on ne doute pas que cet architecte n’eût conduit son entreprise à un trés haut degré de perfection s'il était parvenu à la terminer entièrement; nous devons cependant
lui faire quelques reproches et nous permettre de relever un défaut essentiel dans les construc-
tions qu'il a laissées, imperfection dont les ouvrages de Philibert Delorme et de Jean Bullant, ses rivaux en talent, ne sont pas exempts. Ces architectes, les plus célèbres de ce temps en France, avaient toute l’adresse et toute la grâce des Tialiens lorsqu'ils décoraient des facades, mais ils n’ont jamais apporté dans la composition et dans l’ensemble de leurs plans cette marche grande, belle, magnifique, commode et variée qui est le mérite principal des grands édifices et que l'on admire tant en Italie. Les intérieurs du palais du Louvre, de celui des Tuileries, du château d'Écouen et autres du même temps sont effectivement décorés avec beaucoup de goût, mais la distribution générale de ces bâtiments est négligée et souvent peu convenable. Dans le Louvre, aucun moyen de communiquer à couvert d’une aile à l’autre sans traverser les pièces intérieures; des balcons entre chaque avant-corps sur la facade, mais isolés et séparés l’un de l’autre; des vestibules qui forment des entrées sur chaque
face, mais accotés d’escaliers qui divisent entièrement l’habitation. Mêmes inconvénients, ou à ) >
s du quinzième siècle
peu près, dans le palais des Tuileries et dans presque tous les édific
toutes les défectuosités dont
en France. Cependant, malgré les imperfections de plan et malgré nous avons osé accuser le palais du Louvre, nous ne doutons pas que ce grand monument n'obtienne facilement grâce et que les défauts qu'il nous a fallu relever ne soient entièrement effacés par la magnificence et l’immensité de son ensemble.
Le numéro prochain contiendra l'explication du projet de la réunion du palais du Louvre
à celui des Tuileries et quelques réflexions sur les difficultés de cette entreprise.
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