CHAPITRE IX. - VALLÉE DE LA DURANGE, ETC
t La défensive, dit-il, était difficile, vu qu*un ennemi, qui se tenait dans la plaine de Piémont et qui avait son projet formé, se pouvait tout d'un coup porter avec toutes ses forces du côté qu'il voulait; au lieu qu'incertains de ses desseins, nous étions obligés de nous si'parcr pour porter notre attention de tous côtés : ainsi il était vraiscmblAblc que nous serions percés en quelque endroit, auquel cas les ennemis deviendraient les inaîires de ce qu'ils voudraient. J'imaginai un emplacement par lequel je me trouvais a portée de tout et en état d'arriver partout avec l'armée, ou du moins avec des forces suflisantes, pour barrer le passage aux ennemis. » Je me fis donc l'idée d'une ligne dont le centre avançait^ et la droite et la gauche étaient en arrière; en sorte que je faisais toujours la corde et que les ennemis nécessairement faisaient Carc,
» Je pris Briançon pour le point fixe de ce centre où devait être le gros de mes troupes et d'où je devais les faire filer sur la droite ou sur la gauche, selon les mouvements des ennemis. Ma ligne à droite passait par la vallée de Barcelonnette et tombait de là par le col de la Caillole dans la vallée d'Entraumes, où le Var prend sa source, et continuait, en suivant cette rivière, jusqu'à son embouchure dans la Méditerranée, entre Saint-Laurent et Antibes. Pour assurer ma communication de ce côté-là, je fis faire à Tournoux, dans la vallée de Barcelonnette, un camp retranché qui devait me servir comme de magasin et de réservoir à troupes en cas que les ennemis se portassent sur Coni et le col de Tende. L'entrée par la vallée de Barcelonnette est fort aisée, et de là les ennemis auraient pu, sans passer le col, aller à Seyne et sur la Durance, et se trouver par là tout d'un coup au milieu de notre pays. Ainsi j'étais bien aise d'être sûr de leur barrer cette porte, en faisant bien accommoder le poste de Tournoux, par où il fallait passer pour aller plus en avant. » Ma ligne à gauche passait par le col du Galibier, tombait à Valloire, de là à Saint-Jean-de-Maurienne, et puis à couvert de l'Arc jusqu'à son embouchure dans l'Isère, que je suivais jusqu'à Mbntmélian et Barraux, où" j'avais médité un camp retranché. Je ne comptais pas garder la Tarentaise, ni le reste de la Savoie, à cause que ma ligne aurait été trop droite et que les ennemis auraient pu très aisément, par des contremarches, me percer quelque part; mais, en reculant ma ligne, j'avais toujours le temps de les devancer. Pour assurer les navettes nécessaires, j'avais ma principale attention sur Valloire, poste excellent qui couvrait le Galibier, empêchait les ennemis de descendre par la Maurienne plus bas que Saint-Michel, et par conséquent les rejetait nécessairement dans la Tarentaise, s'ils voulaient aller en Savoie, me donnant tout le temps d'y arriver avant eux et de m'y placer. J'étais bien sûr que, tant que je ne laisserais aux ennemis de communication avec le Piémont que par le Petit Saint-Bernard, ils ne pouvaient
» hiverner en Savoie, attendu que leiirs subsistances viendraient de troj.
> loin, et que de plus nous pouvions facilement; quand les neiges auraient » bouché les passages, tomber sur eux avec un tel nombre de troupes qu'il » plairait au roi de nous envoyer des autres frontières.
» Comme de la conservation du point milieu de ma Ugne dépendait toiil » mon système, je crus qu'il fallait principalement s'en assurer : ainsi, » Briançon étant une très mauvaise place commandée de partout et sur la- » quelle je savais que le duc de Savoie avait toujours la vue, je fis travailler 1» à un camp retranché sur les hauteurs des Têtes au-dessus de la ville. » Cela se fit avec tant de diligence, qu'en un mois de temps il fut en t'^tat » de défense. J'occupai aussi le Bandouillet, autre hauteur qui commandait » aux Tètes : dans la suite, à force de travailler, j'en fis un poste si excel-
> lent, que 12 bataillons suftisaient pour sa défense contre une armée : le » tout était bastionné avec chemin couvert, ouvrages extérieurs et cinquante » pièces de canons. J'y fis aussi bâtir des maisons et conduisis de l'eau de I» fontaine; car on ne pouvait que difficilement en aller chercher dans la Du- » rance, quoique au pied du camp. Toutes ces dispositions faites, je me » campai dans la vallée de Monestier, à deux lieues de Briançon, avec le » gros de mon infanterie. Je mis cinq bataillons dans la vallée de Qneyrâ>, » douze dans la vallée de Tournoux et neuf en Provence; je plaçai quatre » bataillons à Valloire, quatre à Villar-Gondran , auprès de Saint-Jean- » de-Maurienne ; j'en détachai aussi sept en Tarentaise avec toute inaca- » Valérie »
On voit donc que la ligne occupée par le maréchal de Bcrwick s'appuyait à gauche au camp retranché de Barraux, remontait l'Isère jusqu'à la butte de Chainousset, puis la Maurienne jusqu'à Saint-Michel, gagnait Valloire, passait le Galibier, avait son centre à Briançon, descendait la Durance jusqu'à l'embouchure du Guil, où se trouvait le camp de Guillestre, sous la nouvelle place de Mont-Dauphin, franchissait le col de Vars, pour tomber dans la vallée de Barcelonnette à Tournoux, où était établi un camp retranché. De là, la ligne était tracée par le col de la Caillole et suivait le Var jusqu'à son embouchure.
Il suffisait au maréchal d'être averti des mouvements de son adversaire et de faire ses navettes à propos; comme il voyait venir l'ennemi de loin, il était toujours à même de le prévenir partout. Du reste il considérait sa position comme si bonne et si forte qu'après une première campagne il ofîril de lui-même au roi vingt bataillons sur les quatre-vingt-quatre dont il disposait, pour être employés en Flandre, où on manquait de troupes. Après ces indications générales sur la défense de la Savoie, nous n'avons plus que quelques mots à dire pour faire comprendre les mouvements et les événements des campagnes des années 1709, 1710 et 1711.