GÉOGRAPHIE ÉCONOMIQUE
Après avoir ainsi étudié séparément la nature et l'homme, on est naturellement conduit à examiner les rapports de l'homme avec la nature, à étudier les œuvres que cebii-ci accomplit à l'aide des forces et des matériaux que celle-là lui fournit. C'est là l'objet de la Géographie agricole, de la
Géographie minérale, de la Géographie industrielle, do la Géographie commerciale. Enfln, la Statistique compare les résultats de ces diverses études et fournit de précieux renseignements sur la richesse et la puissance des nations.
1® GéoiprapUe ag^pieole. — La géographie agricole emprunte les résultats des recherches de la botanique et de la zoologie.
Chaque contrée se distingue par sa culture, par les animaux utiles qu'elle nourrit et qui font sa richesse. Ainsi, la Beauce est caractérisée par ses blés, les Vosges par leurs forêts, le Limousin par ses pâturages et ses châtaigniers, le Bordelais par ses vignobles, le nord de la Russie par ses immenses étendues couvertes de pins, de sapins, de bouleaux, les côtes de la Manche par leurs prairies, celles de la Méditerranée par leurs oliviers, TAsie centrale par ses steppes et ses troupeaux nomades, la Polynésie par ses cocotiers, la Malaisie par ses épices, la Chine et le Japon par leurs thés et leurs soies; c'est que la culture est intimement liée au sol; elle dépend de sa nature, de Taltitude, de Téloignement du pôle ou de Téquateur. La pluie, par sa présence ou son absence, agit plus qu'aucun autre agent sur la vie des végétaux. Partout où il pleut, le soleil vivifie arbres et plantes ; partout oii il ne pleut pas, il dessèche et stérilise. C'est lui qui règle les grandes zones de culture, suivant l'obliquité plus ou moins grande de ses rayons. Aux contrées circumpolaires, les mousses et les lichens; puis viennent les immenses conifères des pays du nord, les riches cultures de la zone tempérée, les fruits du midi, la végétation luxuriante des tropiques. Ce sont là les harmonies de la météorologie et de l'agriculture que nous avons déjà signalées.
Dans l'intérieur de ces grandes zones de culture, se trouvent des régions plus restreintes dont les limites sont tracées par le rehef et la nature du sol, par le voisinage de la mer et l'exposition. Chacune de ces régions est caractérisée par ses produits et par les animaux qu'elle nourrit. Ainsi, en France, les chevaux sont nombreux dans le nord-ouest où se trouvent des pays de plaines, riches en avoine et en grands pâturages; les bœufs, qui font la fortune de la Normandie, peuplent aussi les pacages plus maigres do nos provinces granitiques du centre. Les moutons s'engraissent dans les grandes fermes de l'Ile-de-France et vivent en troupeaux dans les pauvres pâturages de la Champagne, du Larsac et des Causses; de même, en Allemagne, ils sont nombreux dans les landes de Lunebourg; en Espagne, dans les parameras de Soria et de Guadalajara ; en Italie, sur les plateaux des Abruzzes et sur les tables de la Pouille ; en Afrique, sur les plateaux de l'Atlas.
Les limites de chaque culture, figurées sur les cartes par des courbes qui, au premier abord, peuvent paraître compliquées et bizarres, deviennent intelligibles et faciles à retenir quand on les rapproche d'une étude bien
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faite de la géographie physique. La vigne, par exemple, exige une certaine quantité de chaleur fournie dans un certain temps; voilà pourquoi on ne la rencontre ni dans le nord de TEurope, ni sous Téquateur. La courbe qui marque sa limite septentrionale, part des bords de rOccan, à peu près à Tembouchure de la Loire, sous le 47' parallèle, elle remonte obliquement au nord-est jusqu'au Rheingau et au delà jusqu'au 52* parallèle, puis elle redescend vers le nord-ouest, de la Silésie septentrionale à la Crimée. Ce tracé s'explique, parce qu'à l'ouest la vigne craint le voisinage de l'Océan et les brouillards fréquents qui empêchent le raisin de mûrir en automne, et qu'à l'est elle craint également les vents violents et froids de la région continentale. Au-dessous de cette courbe, il y a bien encore quelques îlots isolés qui sont privés de vignes, tels que les sommets des Vosges, le plateau de Bavière, les Alpes, etc., cola tient à leur grande élévation. En Afrique, elle pousse en Algérie, puis on ne la retrouve plus que tout au sud, dans la colonie du Cap. C'est donc la logique des climats qui, jointe à l'altitude, trace cette courbe.
2? Géofpraphie minérale. — Nous venons de voir qu'à la surface de la terre, une culture appropriée fait produire au sol de riches végétations; si nous pénétrons à l'intérieur du globe, nous voyons l'homme en extraire des minéraux utiles, des matériaux propres aux contructions. Ici, c'est la géologie qui possède seule le secret de la distribution de ce genre de richesses. Dans chaque pays, elles dépendent uniquement de la nature du sol et elles n'ont pas encore toutes été exploitées, car ce n'est que dans les contrées les plus peuplées, les plus civilisées, que l'homme a fouillé le sol et y a découvert des biens qu'en d'autres endroits l'ignorance a laissés improductifs.
3^ Géofpraphic indostrielie. — La géographie industrielle indique en quels lieux et de quelle manière l'homme met en œuvre les matériaux que la nature lui fournit : animaux, végétaux, minéraux. Elle remonte, autant que possible, à la cause, et indique ce qui a fixé une industrie dans une locahté. Ainsi, Lille doit ses métiers au lin de la Lys; Rouen, qui tissait auparavant le lin, s'est trouvé en situation de recevoir do première main le coton venant de l'Inde; les broches qui tordent le coton, les métiers qui le convertissent en tissus, sont maintenant les grands instruments d'industrie de ces contrés. La houille et la soie de la vallée du Rhône ont créé Saint-Etienne.
L'industrie n'est pas liée au sol d'une façon aussi étroite que la culture, lliomine peut transporter les matériaux et les mettre en œuvre où bon lui semble; ainsi, nous voyons l'élément humain, c'est-à-dire l'élément Hbre, exercer une action plus considérable que dans le cas précédeal.
14 LIVRE l^^. — GÉNÉRALITÉS
La distribulion géographique des industries était peut-être plus tranchée autrefois qu*aigourd'hui, parce que les communications étaient plus rares, les transports plus coûteux (toiles de Silésie, velours d*ItaUe), et on mettait presque toujours les matériaux en œuvre dans le pays qui les produisait. Aiyourd'hui, du reste, on a intérêt à le faire, quand la main-d'œuvre est meilleur marché sur le lieu de production que dans les villes, et c'est ce qui a lieu souvent. Le manufacturier obéit toujours, soit à l'attraction naturelle exerc'je par les matériaux fournis par la nature, soit à l'attraction sociale exercée par les grands centres de population.
Quand les matériaux employés dans une industrie sont complexes et qu'on ne peut les trouver tous réunis sur le même lieu, on se décide à se rapprocher de la matière dont le transport est le plus coûteux. C'est pour cela que beaucoup d'industries à feu, autrefois groupées auprès des forêts, sont maintenant sur les mines de houille. Les torrents ont souvent fixé les industries dans les montagnes, en fournissant des moteurs économiques ou des blanchisseries toutes préparées; telle est l'origine de Chemnitz en Saxe au pied de l'Erz-Gebirge, de Mulhouse en Alsace, et des nombreuses manufactures des Vosges.
A un autre point de vue, il est utile d'être près des acheteurs pour consulter leurs besoins et leurs goûts ; les industries de luxe s'établiront donc dans les grandes villes, dans les grandes agglomérations d'hommes; on aura plus de facilité pour y trouver d'habiles ouvriers. Aussi a-tron remarqué que les grandes villes tendent naturellement à s'accroître et profitent plus que les autres points du territoire de l'augmentation de la population.
4^ Géo|(FapIilecoinineroiale« — L'industrie amène tout naturellemedl à s'occuper du commerce. Le commerce est intimement Hé à l'agriculture et à l'industrie ; car là où il y a beaucoup de richcvsses, il y a nécessairement beaucoup d'échanges. La géographie commerciale comprend l'étude des voies de communication, dont le tracé est lié à la topographie. Partout où la nature a fait couler un fleuve, les hommes ont suivi ce grand chemin qui mai*cho, et ont tracé le long de son cours une route de terre ou de fer, car les eaux ont été les premiers ingénieurs du globe et ont nivelé le terrain, adouci les pentes, avant que l'homme n'ait songé à employer le cordeau ou la pioche. Une carte des chemins de fer ne diffère d'une carte des eaux qu'en ce que les voies ferrées traversent les lignes de partage de divers bassins en des points qu'indique la géographie physique, cols ou dépressions, en sorte qu'il y a continuité là où primitivement il y avait interruption.
Les routes, les canaux, les chemins de fer sont d'autant plus multipliés sur la surface du sol que la richesse est plus grande, la civilisation plus développée, parce que l'argent permet de les créer, parce que les communi-
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cations faciles ne peuvent exister que dans le pays où règne une sécurité suffisante. Dans les contrées dont les peuplades sont toigours en lutte, tout est organisé pour la guerre; ainsi, les chemins de TAlgérie, avant la conquête, étaient très étroits et d*accès difficile ; en Kabylie, les villages sont situés au sommet des montagnes ou des collines, afin que les abords en soient plus difficiles ; ils sont souvent à très grande distance des fontaines, dans ce cas on a sacrifié la commodité à la sécurité. Les Touaregs comblent les puits qu*on creuse dans le désert pour se réserver le monopole du commerce du Sahara.
La géographie commerciale comprend Tétude des marchés et des ports, celle des instruments de circulation, monnaies et établissements de crédit, celle du commerce intérieur et extérieur, des principales directions qu^il suit, des produits sur lesquels il s*exerce. Elle s'occupe aussi des causes qui ont donné naissance aux grandes agglomérations de populations : les grandes villes sont généralement sur les fleuves au centre des principaux bassins géologiques de Tépoque tertiaire comme Paris, Toulouse, ou bien à l'embouchure des fleuves dont elles sont les grands ports, comme Rouen, le Havre, Nantes, Bordeaux, Londres, Hambourg, Rotterdam, Alexandrie, Calcutta, Shangaî. Quand les villes ne sont pas sur une importante voie do communication tracée par la nature, c'est que la facilité des communications dans une plaine sans obstacle, ne leur assigne pas une place bien fixe, telles sont Lille et Bruxelles. C'est au coude septentrional de la Loire qu'a été bâti Orléans, parce que c'est le point par lequel on communique le plus facilement de la Loire à la Seine ; Ratisbonne est dans une situation analogue sur le Danube, Baie sur le Rhin, Tombouctou sur le Niger.
6<> Stetistiqoe* — Enfin il reste encore à étudier la condition des peu-» plesy c'est-à-dire la résultante de l'action de l'homme sur la nature et sur lui-même ; pour cela, il faut examiner quel est l'état de la population, voir si elle est presdée sur le sol, si elle s'accroît rapidement ou non, quelle est la mortaUté, comment s'y répartit le bien-être entre les diverses classes do la société et entre les diverses régions, quel est le degré d'instruction et de moralité. Tel est l'objet de la statistique qui est une manière précise d'étudier par groupes et de comparer les faits physiques et sociaux.
Ainsi la statistique nous apprend que la Chine avec ses 500 millions d'habitants est le pays le plus peuplé du monde et que, dans la plaine du sudest, elle a 140 millions d'habitants groupés à raison de 420 par kilomètre carré, tandis que dans les parties de l'Europe où la population est la plus dense, en Angleterre, elle n'atteint ce chifi're que sur de très petites étendues; en Belgique, en Hollande, elle n'est que de 260 habitants par kilo-^ mètre carré au maximum dans les cantons les plus peuplés.
16 LIVRE I""'. — GÉNÉRALIÎÉS.
Deux raisons concourent à resserrer ainsi la population de Tempire chinois ; c'est qu'on y cultive le thé, le riz, la soie, et que ces cultures exigent une grande main-d'œuvre ; en second lieu, le thé et le riz pour une même surface de terrain que d'autres plantes fournissent de la nourriture à un bien plus grand nombre d'hommes.
En Europe, les pays de rizières, le nord de l'Italie, par exemple, sont aussi très peuplés, mais d'ordinaire c'est l'industrie qui resserre la population dans les grands bassins houillers.
Sur le plateau central de l'Asie, l'homme est rare et grossier. Dans l'Afrique centrale, la population est dense, parce qu'elle se nourrit facilement sous la chaude atmosphère des tropiques, mais la nature est pauvre et l'homme n'est pas civilisé.
Les faits physiques ont aussi besoin d'être comparés entre eux pour per^ mettre d'en avoir une idée plus exacte : on se rend bien mieux compte de l'importance des Alpes, quand on sait que leurs sommets atteignent 3,000, 4,000 et 4,800 mètres, et que leur épaisseur est en moyenne de 240 kilomètres, tandis que les Vosges n'ont qu'un seul sommet au-dessus de 1,400 mètres et que leur largeur ne dépasse pas 50 kilomètres. Les chiUres doivent donc intervenir pour faire connaître la hauteur, la largeur des chaînes de montagnes et permettre de les comparer entre elles.
Les résultats fournis par la statistique ne doivent être acceptés qu'avec réserve, contrôlés avec soin et interprétés avec intelligence, si on ne veut pas arriver à des conclusions fausses. Cette science a beaucoup à faire encore pour permettre de se rendre compte avec exactitude des forces productives et de la richesse de chaque pays.
Les faits réunis, rassemblés, éclairés par la statistique, sont la base de l'économie politique, science de principes, qui a pour objet l'étude des lois générales suivant lesquelles l'homme produit la richesse par le travail de son intelligence et de ses bras, en utilisant les forces et les matières que la nature met à sa disposition. Elle recherche comment cette richesse se distribue, se consomme et se reproduit; elle a pour cela besoin d'observer et d'analyser les phénomènes sociaux ; de leur comparaison résulte la connaissance des lois.
Telle est l'étroite solidarité qui lie l'histoire, la statistique, la géographie, l'économie politique que l'une de ces études ramène sans cesse à l'autre. Ainsi la géographie, partie de l'observation de phénomènes purement physiques et matériels, s'est élevée à des considérations d'ordre moral, et elle nous montre que, depuis les temps les plus reculés, l'homme, dans les efforts qu'il a toujours faits pour satisfaire ses besoins physiques et moraux, a eu pour auxiliaires ou pour ennemies les forces de la nature, suivant que, par son travail et son intelligence, il a su les plier à ses desseins, ou