PARALLÈLE DE LA PEINTURE ET DE LA MUSIQUE
371. — La musique ne doit pas être appelée autrement que la sœur de la peinture, subordonnée à l’ouïe, qui vient après l’œil. Elle compose son harmonie avec la conjonction de ses parties proportionnelles dans un même temps, contrainte à naître et à mourir, en un o\i plusieurs espaces harmoniques ; et ces temps entourent la proportion des membres, car cette harmonie se compose, comme si on traçait une ligne de circonférence, analogue au contour des membres qui engendre la beauté humaine.
La peinture surpasse la musique et la régit, parce qu’elle ne subit pas d’arrêt immédiat depuis sa création, comme l’aventureuse musique, et ainsi reste en son essence ; et tu vois un fait vivant et sur une seule surface.
O merveilleuse science, tu conserves vivantes les périssables beautés des mortels, et elles durent plus longtemps que les œuvres de nature, continuellement soumises aux variations du temps qui les mène vers la débile vieillesse. Cette science a la même proportion en face de la divine nature que ses œuvres (de la
peinture) comparées à celles de Dieu, et pour cela elle est adorée. (LU. 29.)
372. — Une chose est digne en raison du sens auquel elle correspond ; la peinture qui satisfait la vue est donc plus noble que la musique qui ne satisfait que l’oreille.
Ce qui fait la noblesse d’une chose, c’est son éternité ; la musique, qui va se consumant à mesure qu’elle naît, n’égale pas la peinture qui vitrifiée devient éternelle.
La science qui contient en soi le plus d’universalité et de variété est la plus excellente. Donc, la peinture se montre le prévôt de toute opération, car elle contient toutes les formes qui existent et d’autres que la nature ne donne pas ; on doit la magnifier et l’exalter au-dessus de la musique qui seulement commande à la voix.
La peinture donne l’image des dieux ; devant lesquels se célèbre le culte divin, qui est orné comme la musique qui s’y fait ; elle donne aux amants la copie de l’objet aimé; elle perpétue la beauté que le temps et la génératrice nature font fugitive, elle conserve le visage des hommes fameux. Et si tu dis que la musique reste comme tout art, nous en faisons autant avec tes lettres.
Pourquoi as-tu mis la musique parmi les arts libéraux : ou efface-la ou mets-y la peinture.
Et si tu dis: — les hommes vils l’emploient —
c’est comme si la musique était gâtée par ceux qui ne la savent pas. Si tu dis : — les sciences non mécaniques sont les mentales, — je te dirai que la peinture est mentale — comme la musique et la géométrie considèrent la proportion des quantités continues et l’arithmétique les discontinues : la peinture englobe toutes les quantités continues et la qualité des proportions de lumière et de distance, dans sa perspective d’ombre. (LU. 30 et 31.)
373. — Le musicien prétend que sa science équivaut à celle du peintre, parce que celle-ci compose un corps de plusieurs membres et que l’observateur contemple toute sa grâce dans un temps harmonique déterminé, qui est celui où elle naît et meurt : et cependant réjouit aimablement l’âme qui réside dans le corps de son contemplateur.
Mais le peintre répond et dit que le corps, composé des membres, ne donne pas par luimême du plaisir en des temps harmoniques, dans l’espace desquels la beauté naît et meurt ; il le fait de façon permanente, pour beaucoup donner et de telle excellence, que la peinture garde comme un rite cette harmonie de la proportion des membres que la nature, même en y employant toutes ses forces, ne pourrait conserver.
Combien de peintures ont éternisé le simulacre d’une divine beauté dont le temps ou la mort
DE LÉONARD DE VINCI
avaient prématurément détruit l’exemplaire naturel; et l’œuvre du peintre est restée plus digne que celle de la nature, sa maîtresse.
Si tu disais, ô musicien, que la peinture est un art mécanique parce qu’elle se fait avec l’emploi de la main : quoi, la musique se fait avec la bouche, non pour le compte du sens du goût, non plus que la main n’agit pour celui du tact.
Les paroles valent moins encore que les faits. Toi, écrivain scientifiste, ne copies-tu pas avec la main, écrivant ce qu’il y a dans ton esprit comme fait le peintre? Et si tu dis : «la musique est faite de proportion »; je te dirai : en cela elle imite la peinture et suit son exemple. (LU. 30.)
374. — Pour figurer les choses corporelles, le peintre et le poète diffèrent autant que les corps démembrés des corps complets. Le poète, dans la description de la beauté ou de la brutalité d’un corps, te le montrera, membre à membre et par aperçus successifs, tandis que le peintre te le fera voir entier et d’un coup. Le poète ne peut, avec les paroles, placer la vraie figure des membres qui forment un tout, tandis que le peintre la produit avec toute la vérité possible à la nature. Il arrive au poète comme au musicien qui chante seul un morceau composé pour quatre voix ; d’abord, il chante la première partie, puis le ténor, ensuite le contralto et enfin la basse ; il n’en résulte pas la grâce des propor-
tions harmoniques qui est enfermée en des temps harmoniques.
Pour donner la similitude d’un beau visage, le poète te le montre, trait après trait, et ainsi faisant, tu n’auras pas l’impression de sa beauté, qui consiste dans la divine proportion que ces membres manifestent par leur ensemble et qui dans le même moment manifestent cette divine harmonie résultante de leur accord, et si puissante qu’elle subjugue le contemplateur.
La musique fait encore, en son temps harmonique, les suaves mélodies composées de ses voix variées dont le poète est privé à cause de leur division harmonique.
Bien que la poésie entre par le sens de l’ouïe jusqu’au siège du jugement, comme la musique, le poète ne peut décrire l’harmonie de la musique, il n’a pas le pouvoir de dire plusieurs choses simultanément, comme fait la proportion harmonique de la peinture composée de divers membres, dans une même action.
Le charme agit instantanément pour le détail, comme pour l’ensemble.
Généralement, tant pour l’entente de la composition qu’en particulier pour l’entente des parties composantes qui forment le tout, le poète reste, quant à la figuration des choses corporelles, bien loin derrière le peintre, comme le musicien reste en deçà des choses invisibles. Mais si le poète fait emprunt et s’aide d’une
DE LÉONARD DE VINCI
autre science, il pourra se comparer aux marchands de la foire qui portent beaucoup d’objets de diverses provenances. Le poète fait ainsi, quand il emprunte à une autre science, à celle de l’orateur, du philosophe, de l’astrologue, du cosmographe ou d’autre, qui n’ont aucun rapport avec la poésie.
Donc c’est un courtier qui abouche diverses personnes afin de conclure un marché.
Et réfléchis bien, c’est là le propre office du poète, ce rassembleur de choses prises aux diverses sciences, avec lesquelles il fait un composé menteur ; ou si tu veux, pour parler plus honnêtement, une composition simulée. — Et dans cette fiction, le poète est libre et s’égale au peintre, par la plus faible partie de l’art. (LU. 32.)
375. — Pour représenter la parole, la poésie l’emporte sur la peinture ; mais pour représenter les faits, la peinture à son tour prévaut. La proportion des faits aux paroles donne celle de la peinture à la poésie. Car les faits sont sujets de l’œil et les paroles de l’oreille; et les sens ont entre eux une hiérarchie établie par leurs objets en eux-mêmes ; ainsi on juge que la peinture est supérieure à la poésie.
Les peintres n’ont pas su donner leurs raisons et leur art longtemps resta sans avocat, car il ne parle pas et se prouve par lui-même réduit aux réalités, tandis que la poésie abou-
tit en paroles, et orgueilleusement se loue ellemême. (LU. 46.)
376. — On raconte qu’à l’anniversaire de la naissance du roi Mattias, un poète fit un ouvrage, à la célébration du jour où il était né pour le bien du monde ; en même temps un peintre présenta au monarque un portrait de sa maîtresse. Soudain, le roi ferme le livre du poète et se tourne vers la peinture sur laquelle ses yeux s’attachent avec une grande admiration.
Alors le poète indigné s’écrie : — « O roi, lis, lis, et tu sentiras une chose de plus grande substance que cette muette peinture. »
Le roi, sentencieux à ce reproche de regarder une chose muette, dit : « Tais-toi, ô poète, tu ne sais ce que tu dis. Cette peinture sert à un meilleur sens que la tienne qui est pour les aveugles. Donne-moi une chose que je puisse voir et toucher, au lieu de l’entendre seulement, et ne blâme pas mon choix qui met ton œuvre sous le coude, tandis que je tiens celle du peintre avec les deux mains pour la mieux voir, car les mains du peintre ont travaillé pour mes yeux, mes plus dignes sens.
« Je juge la distance entre la science du peintre et celle du poète, d’après ces mêmes sens qu’ils ont pour but de servir.
« Ne sais-tu pas que notre âme est faite d’harmonie, et l’harmonie ne s’engendre que de la
DE LÉONARD DE VINCI
simultanéité où la proportion des objets se fait voir et entendre?
« Ne vois-tu pas que dans ta science manque a proportion simultanée et qu’une partie naît après les autres, successivement, et la suivante ne se produit pas avant que l'antécédent ne passe?
« Par ce raisonnement, ton invention reste très inférieure à celle du peintre, parce qu’elle ne comporte pas la proportion harmonique.
« Elle ne contente pas l’esprit de l’auditeur ni du spectateur, comme la proportion des beaux traits composant la divine beauté du visage, qui, en un même temps, tous unis me donnent tant de plaisir par leur divine proportion, tellement que je ne vois sur la terre rien d’aussi haut dans l’œuvre humaine, ni qui puisse satisfaire davantage. » (LU. 27.)