chapitre que voici
Rimiion des harmonies physiques H morales. — Nous allons maintenant confondre les harmonies précédentes et achever de repeindre les effets du culte et de la morale évangélique avec nos passions tumultueuses et les scènes paisibles de la nature. Mais, au lieu de donner des principes, nous offrirons des exemples ; l'auteur se taira pour laisser parlerd'autres personnages. Nous dirons A'Âtaia aux lecteurs ce que Dante disait de ses chants : « Si mon langage vous étonne, que la nouveauté m'excuse, s
Alors, dans les premières éditions du Génie du Christian nisme, la jeune Atala faisait son entrée; même présentée ainsi, elle surprenait. Plus tard, Chateaubriand l'a écartée de son apologie chrétienne.
A quel moment faut-il penser que co roman fut écrit?
Dans la première préface à'Aiala (ISOl), Chateaubriand raconte que, très jeune, il conçut • l'idée de faire l'épopée de l'homme de la nature, ou de peindre les mœurs des sauvages, en les liant à quelque événement connu ». Cette épopée : les Natchez. Je le crois volontiers; ce projet porte la marque de l'influence que subit Chateaubriand vers sa vingtième année : Rousseau. L:t il assure qu'avant de partir pour l'Amérique il lut à M, de Malesherbcs les * premiers fragments > il'Atala.
Si donc nous nous fions à lui, - ce qu'on ne fait pas sans crainte ou sans imprudence, — Chateaubriand aurait commencé Atala en 1789 : c'est alors qu'il parla de ses intentions voyageuses à M. de Malcsherbes.
Seulement, il s'aperçut que, pour écrire son épopée des sauvages américains, il manquait des « vraies couleurs *. Donc, il devait, ■■ à l'exemple d'Hoinère, visiter les peuples ■> qu'il voulait peindre. Bref, il serait parti pour l'Amérique afin d'y trouver ' les couleurs ~ des NatcAez et d'Atala, comme plus t<ird il partit pour l'Orient afin d'y trouver les - couleurs ^ des Martyrs. Mais, quand il partît pour l'Orient, il faisait aussi un pèlerinage et continuait
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une entreprise religieuse; de même, en partant pour l'Amérjqiie, il se proposait de découvrir le passage nord-ouesl. Ajoutons que Y Itinéraire 5^ termina très galamment et qu'il y eut peut-tire aussi des raisons sentimentales au premier départ de Chateaubriand. Tous les départs de Chateaiibrianti sont extrêmement eompliqués, ses départs et le reste de soa activité : il ne fit jamais rien pour un seul motif.
Mais comme il a raison de dire qu'il voyageait « à l'exemple d'Homère », s'il n'a fait dans le nouveau monde qu'une assez courte excursion et s'il n'a point visité le pays des Natchez! M, Victor Bérard a démontré que l'auteur de VlUade et de VOdyssée était un easanier : les pays qu'il décrivait, il en devait la connaissance aux récits des navigateurs (1). C'est ainsi que Chateaubriand s'informa, par la lecture de Cliarievoix, de Bartram et d'autres voyageurs authentiques.
Avant de devenir un chapitre du Géniedu Christianisme, Atala était un épisode des Natcliez. Dans sa lettre zw Journal des Débats et au Pablicisie, Chateaubriand dit encore qu'il a " extrait de ses voyages en Amérique ■' celte <■ anecdote écrite sous les huiles mêmes des sauvages •'.
Ainsi, une première rédaction d'Ata/a, commencée au plus tard en 1789, aurait été achevée pendant le voyage d'Amérique. Et Chateaubriand l'aurait emportée en émigration. A Thionville, deux balles frappèrent son havresac et ne le blessèrent pas. Atala était dans le havresac : '■ En fille dévouée, elle se plaça entre son père et le plomb ennemi >, - disent les Mémoires, - et qui sail si ce n'est pas vrai ?
Mais celle fille dévouée n'est pas VAtala que nous connaissons. Je me la figure assez philosophe, peu chrétienne et qui, seionjean-jacques Rousseau, oppose à la société corrompue l'innocenle nature.
A Londres, où Chateaubriand l'emmena, elle fut la com-
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146 CHATHAUBRIAND. — CHAE'. VI
pagne de l'émijfTL' itialliciireiix. Quelques-uns de ses ornements datent d'alors, (l'est iieuclanl l'exil anglais que Chateaubriand a dû écrire les dernières lignes du roman :
imliL-ns intiirtunis qvii'. j":ti vus ern-r dans ks ilcscrts du Nouveau McKule, avee k'S eenJres de vos aiViix! vmis qui m'avez douHi; rii'ispitalité malgré vdtrc misâre ! je ne pourrais vous la rendre aujnurd'liui, car j'erre, ainsi que vous, ;\ la merci des hommes, et moins heureux dans mon exil, je n'ai point emporté les os de mes pères.
Ces lignes ont fout à fait l'accenl des chapitres plaintifs de VEssai sur les révolutions; et elles datent évidemment de la même époque.
I! est bien évident que, pour entrer, même à l'improviste, dans le Génie du Clirisiianisine, Aiala dut se transformer, comme firent ces passages de VEssai qui, soudain, contri- Ijuèrent à l'aiiologie de la religion après qu'ils en avaient allègrement constaté la ruine, ("e conte, qui d'aboitl appartenait à une épopée où triomphait ' l'homme de la nature =, changeait de signification, tin ISOI, Chateaubriand n'élait pas, il n'était plus, •■ comme Rousseau, un enthousiaste des sau\'ages -; il ne ci'oyait plus que la - |iure nature > fût ' la plus belle chose du monde .■. Il écrivait :
Je l'ai toujours trinivije fort laide, partout où j'ai eu l'occasion de la voir. Bien loin d'être d'opinion que l'Iiomme qui pense soit un animal dt-pravé, je cniis nue (.-'e.st la pensée qui fait l'homme.
Il ajoutait :
Avec ce mot de iialnre, on a tout perdu.
Bref, (;haleaubri.ind a changé d'avis; il a secoué l'influence de Rousseau. L'inconunode, ce fut qu'A&ila, preuiièremeiit, avait été composée sous l'influence de Rousseau. Chateaubriand la corrigea; il l'habilla de ses idées nouvelles. t;t elle, complaisante, s'y prêta, comme une bonne petite amoureuse qu'elle êlnit
L'auteur, dans sa préface de ISOl, prie qu'on obsen'C
qu'il a placé, <-. auprès du peuple chasseur, un tableau complet du peuple agricole •>; et pourquoi? <■■ pour montrer les avantages de la vie sociale sur la vie sauvage ». Je ne sais si la seule lecture de l'ouvrage est aussi démonstrative, à ce propos, que l'annonce la préface. Mais on peut conjecturer que les principaux remaniements portèrent là-dessus, et aussi, je crois, sur ]^s éloquents discours du missionnaire : ■Chateaubriand les a, sans aucun doute, développés, et avec tant de zèle qu'ils semblent, aujourd'hui, un peu longs.
Lorsque l'émigré fut de retour à Paris, il lut à son ami Fontanes son Atala, dont il lui avait déjà lu des fragments à Londres. Mais, au discours que prononce le père Aubry, Fontanes s'écria :
- Ce n'est pas cela. C'est mauvais. Refaites cela!.,.
Chateaubriand fut désolé. Il craignait de ne pouvoir faire mieux, dit-il; et il voulait jeter le tout au feu.
Je passai depuis huit heures jusqu'à onze heures du soir dans mon entresol, assis devant ma table, le front appuyé sur le dus de mes mains étendues et ouvertes sur mon papier. J'en voulais à Fontanes; je m'en voulais; je n'essayais pas même il'écrire, tant je désespérais de moi. Vers minuit, la voix de mes tourterelles m'arriva, adoucie par l'éloignement et rendue plus plaintive par la prison où je les tenais renfermées ; l'inspiration n)e revint ; je traçai de suite le disa>urs du missionnaire, sans un seul interligne, sans en rayer un mot, tel qu'il est resté et tel qu'il existe aujourd'hui. Le cœur palpitant, je le portai le matin à Fontanes, qui s'écria : ■ C'est celai c'est celai je vous l'avais bien dit, que vous feriez mieux (1) 1 •
Ainsi, Atala fut prête.
Malgré les subtiles modifications et les ingénieux arrangements de l'auteur, elle garde, sous le nouveau cosUime, ses manières d'autrefois. Chateaubriand n'a pas fait disparaître tous les signes de la philosophie qu'avait d'abord illustrée son roman. Et ce défaut d'unité a beaucoup de charme. Cette qualité convient à une œuvre d'aube, comme -
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je l'iiKliqiiai::;, où meun une pîiilnsopliie et renaît une croyance.
L'apparition tXAtala fui un évtneTnent. Ce petit li\Te d'un jeune homme inconnu éionna. enchanta, par sa nouveauté, les imaginations qu'une vieille littérature fatiguée ne contentait phis. On était la?; des rabâchages des penseurs. Et les penseurs furent indignés.
Le terrible abbc Morellet, chargé d'encyclopédie, se f'iclia, li écrivit un volume d'Observations critiques sur le roman intitulé ' Atala -.Pour plaisanter, il profit.^ de ce passage où le jeune Chactas, assis dans l'eau contre le tronc de l'arbre , tient sur ses genoux la timide Atala et réchauffe entre ses mains les beaux pieds nus • de son amante; il affirmaque c'était impossible. Dans les Mémoires d'outre-tombe. Chateaubriand sut réph'quer :
L'abbé Mordlet, pour me confundre. fit asseoir sa servante sur ses genou.t et ne put tenir les pieds île la jeune vierce dans ses muins. Si le Chactas de la rue d'Anjou s'était fait peindre ainsi, je lui aurais pardonné sa critique ( i ).
La mauvaise humeur des philosophes est extrêmement bien résumée, dans le Tableau liistorique de l'état et du progrès de la littérature française depuis 1789, par Marie- Joseph Chénier. Le frère im|iarfait d'André n'arrive pas, dit-il, à concevoir ce qu'il y a de moral dans un amour
charnel et sauvage, auquel la religion vient mêler des sacrements très graves, dont le mariage ne fait point partie . Il ne voyait là qu'une fable incohérente •. It déclarait les événements d'Atala vulgaires . Il signalait l'imitation de Paul et Virginie; mais, pour ressembler à Bernardin de Saint-Pierre, il faudrait décrire et peindre :>. Et . c'est, aux yeux de Chénier, ce que Chateaubriand ne sait pas faire :
Des niims acaimuli'S de lleuves, d':iui[iiLiii\. d'arbres, de plantes, ne sunt pas des duscriptiinis {!)...
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La critique de Cliénier est malveillante. Chénier a tort. Et, cependant, Chénier n'a pas toiii à fait iort. Il a tort plus qu'il n'a raison; il a un peu raison loul de même. Plusieurs pagesd'/l/a/ff sont encombrées de mots qui ne valent que par leur étrailgeté, qui ne décrivent pas, et ne peignent pas, et, en somme, ne font que dépayser le lecteur. On épiloguerait, sur ce point, volontiers. A la suite de Chateaubriand, les romantiques, les parnassiens et quelques-uns de . nos romanciers exotiques ont abusé de ce procédé verbal et commis cette faute, dont Bernardin de Saint-Pierre s'est gardé. Mais ce procédé verbal, qui ne s'adresse point aux yeux et qui ne leur offre pas une peinture, lôuclie l'oreille et la séduit Les effets que d'autres obtiennent par la couleur, Chateaubriand cherche, souvent, à les obtenir par les sons. Et il fait de sa phrase une musique nouvelle. C'est ce que Marie-Joseph n'a ni compris ni senti.
M. de Chateaubriand suit la poétique extraordinaire qu'il a développée dans son Génie du Christianisme. Un jour, sans doute, on pourra juger ses compositions et son style d'après les principes de cette poétique nouvelle, qui ne saurait manquer d'être adoptée en France, du moment qu'on y sera convenu d'oublier complètement la langue ^et les ouvrages des classiques.
La mauvaise humeur, la voilà.
Seulement, les Marie-Joseph Chénier, les Morellet et les vieux restes du philosophisme avaient, en 1801, cessé de plaire. Et Pauline de Beaumont disait que le style de Chateaubriand lui faisait éprouver ■< une sorte de frémissement d'amour ', lui <> jouait du clavecin sur toutes ses fibres ».
Pourtant, lorsque Atala fut à la veille de paraître, Pauline de Beaumont fut inquiète. L'intelligent Joubert la tranquillisa :
Je ne partie pas vos craintes, lui écrivait-il, car ce qui est 'beau ne peut manquer de plaire ; et il y a, dans cet ouvrage, une Vénus, céleste pour les uns, terrestre pour les autres, mais se faisant sentir à tous. Ce livre-ci n'est point un livre comme un autre... Pour être content, le goût n'a pas besoin
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lie tnniver la perfection. Il y a un charme, un talisman qui fient aux it"i.!;(s de l'inivrier. Il l'aura mis partnut, parce qu'il a (ijut manie, et partuut i>ù sera ce charme, celte emprfinte, ce caractère, là sera aussi un plaisir li.mt l'espril sera satisfait... l.e livre est f;iil, et, par ciinséi|nenl, le nuMiicnt critique est passé. II réussira, parce qu'il est .le l'Enchanteur (1).
Q' fut un enchantement, en effet. Cette histoire tendre et lointaine, toute parfumée de l'odeur dos forêts d'Amérique, ravissait les imaginations.
Il y a, dans Afala, quelques-unos tfe ces phrases que Chateaubriand a invcntée.s et qui sont foutes frissonnantes d'nn émoi extraordinaire. On a beau les analyser et l'on nVn trouve pas le secret; non, ]ias plus qu'nn physiologiste, au bout de ses dissections, n'atleinl i'àmc.
■ () René, si tu crains Ifs troubles du cœur, défie-toi d?s refi-aites sauvages... Ou bien : ■ Hier encore, mon bien-ainié, ton soûl toucher ine faisait tressaillir, el voilà que je ne sens plus fa main... ■ Ou bien : • Chaclas, un ]ieii de terre jeté sur mon corps va mettre lout un monde entre vous cl moi... ■ Ou bien : ■ La lune répandit dans les bois ce jfrand secret de mélancolie qu'elle aime à raconter aux vieux chênes et aux nvaj;es antiques des mers... ' Un vieux MoroUot dérisoire pont chicaner sur un tel sccrel, qui n'est pas un secret si la lune le raconte, et deinanilcr comment la lune le raconte, et s'étonner de ce que la lune ait choisî pour confidents les chênes .et les riva.^o.';, non les plaines, les montagnes et les fleuves; et il p.'ut, ce Morellet, badiner à sa mimièrc sensée' et lourde. On ne l'écoute pas. On écoute une mélodie de mots et d'idées, une niélndie qu'un n'avait pas encore entendue.
Je me fif^ure aussi que la société fruiçuse fut, ou ISOI, sensible au soin qu'avait eu l'auteur d'Atala, de la mener en Amérique, do la mener en des pays qu'elle ne connaissait pas, et qu'elle eoncovait à sa fantaisie. Une sensibilité qui a subi de dures alarmes est heuivu.'ïe de la diversion
M, l^ailH.v,\\L!,J-i'jiii.iii. Mil.., I. 11. p. ;■;;. 1.., h'nt,- ^.t datéj de Ville-
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qu'un art ingénieux lui offre. Et, si l'on eut jamais besoin d'être dépaysé, n'est-ce point alors, après les effroyables jours de la scandaleuse révolution? Les forêts américaines d'Atala ont été lé refuge où les imaginations allèrent avec empressement.
Après Bernardin de Sainl-Pierre, Marniontel et d'autres. Chateaubriand n'inventait pas l'exotisme : il inventait un exotisme nouveau, celui que denjandent les âmes délicates qui ont éperdunient souffert.
FKOLOGUl:
La rrance possédait autrefois dans l'Ariicrique septentrionale im vaste empire qui s'étendait depuis le Labrador jusqu'aux Hiiirides, et depuis les rivages de l'Atlautique jusqu'aux lacs les plus reculés du haut Canada.
Quatre grands fleuves, ayant leurs sources dans les mêmes montagnes, divisaieiit ces régions immenses : le fleuve Saint- Laurent, qui se perd ù l'est dans le golfe de son nom ; la rivière de l'Ouest, qui porte ses eaux à des mers inconnues; le fleuve Bnirl'ion, qui se précipite du midi au nord dans la baie d' Hudson ; Et te Meschacebé, qui tombe du nord au midi dans H gtrife du Mexique.
Ce dernier fleuve, dans un cours de plus de mille lieues, arrose une délicieuse contrée que les habitants des États-Unis appellent le nouvel Éden, et à laquelle les Français ont laissé le doux nom de Louisiane. Millç autres (leuves, tributaires du Meschacebé, le Missouri, l'IIlinois, l'Akania, l'Ohio, le Wabache le Tenase, l'engraissent de leur limon et la fertilisent de leurs ' eaux. Quand tous ces fleuves se sont gonflés des déluges de l'hiver ; quand les tempêtes ont abattu des pans entiers de forêts, les arbres déracinés s'assemblent sur les sources. Bieutât les vases les cimentent, les lianes les enchaînent, et des plantes, y ]irenant racine de toutes parts, achèvent de consolider ces débris. Charriés par les values écumaules, ils descendent au Meschacebé : le lleuve s'en empare, les pou.-.se au golfe Alexicain, les échoue sur des bancs de sable, et accrfiil ainsi le nombre de SCS en diouc hures. Par intervalle, il élève .-.a voi.\ en passant
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sur les monts, et répand ses eaux débordées autour des colonnades des forêts et des pyramides des tombeaux indiens ; c'est le Nil des déserts. Mais la grûce est toujours unie à la magnificence dans les scènes de la nature : tandis que le courant du milieu entraîne vers la mer les cadavres des pins et des chênes, on voit sur les deux courants latéraux remonter, le long des rivages, des îles flottantes de pistia et de nénupbar, dont les roses jaunes s'élèvent comme de petits pavillons. Des serpents verts, des hérons bleus, des flamants roses, de jeunes crocodiles. S'embarquent passagers sur ces vaisseaux de fleurs, et ta colonie, déployant au vent ses voiles d'or, va aborder endormie dans quelque anse retirée du fleuve.
Les deux rives du Mescliacebé prfcentent le tableau le plus extraordinaire. Sur te bord occidental, des savanes se déroulent ù perte de vue ; leurs flots de verdure, en s'éloignaiit, semblent monter dans l'azur du ciel où ils s'évanouissent On voi't dans ces prairies sans bornes errer à l'aventure des troupeaux de trois ou quatre mille buffles sauvages. Quelquefois un bison chargé d'années, fendant les fiots à la nage, se vient coucher, parmi de hautes herbes, dans une fle du Mescliacebé. A son front orné de deux croissants, à sa barbe antique et limoneuse, vous le prcndiez pour le dieu du fleuve, qui jette un œil satisfait sur la graildeur de ses ondes et la sauvage abondance de ses rives.
Telle est la scène sur le bord occidental ; mais elle ctiange sur le bord opposé, et forme avec la première un admirable contraste. Suspendus sur le cours des eaux, groupés sur les rochers et sur les montagnes, dispersés dans les vallées, des arbres de toutes les formes, de toutes tes couleurs, de tous les parfums, se mêlent, croissent ensemble, mojitent dans les airs à des hauteurs qui fatiguent les regards. Les vignes sauvages, les bignonias, les coloquintes, s'entrelacent au pied de ces arbres, escaladent leurs rameaux, grimpent à l'extrémité des branches, s'élancent de l'érable au tulipier, du tulipier à l'alcée, en formant mille gftittes, mille voiites, mille portiques. Souvent, égarées d'iirbre en arbre, ces lianes traversent des bras de rivières, sur lesquels elles jettent des pinits de fleurs. Du sein de ces niassits, le niUKn'ilia l'iève smi ci'uie innnubile : sunnonté de larges roses Maiiclies, il domine tonte la forêt, et n'a d'autre rival que le p^ilmicr, qui balatitL' légèrement auprès de lui ses éventails de VLTdure.
Une multitude d'aninunix placés dans ces retraites par la ma'n du Créateur y répandent renchantement et la vie. L)e
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rcxtréniité des avenues nn aper^'oit des ours, enivra de raisins, (.lui chancellent sur les branches des ornieuux ; des cariboux se bai};nent dans un lac ; de.s écureuils noirs se jouent dans l'épais- -seur des feuilhiKes : des uiseaux nmqueurs, des colombes de Viri;inie, Je la grosseur d'un passereau, descendent sur les i;a/.i)ns mujris par les fraises ; des pemiquets verts à tète jaune, di'S piverts enipnurprlîs, des cardinaux de feu, grimpent en cir^ t'uUint au haut des cypr^Js ; des cnlihrîs étincellent sur le jasmin dt's Florides, l't des serpents-oiseleurs sifflent suspendus aux dômes des bois, en s'y balançant comme des lianes.
Si tout est silence et repiis dans les savanes de l'autre cûté du lleuve, tout ici, au contraire, est mouvement et murmure : des coups de bec contre le tnnic des chênes, des froissements d'animaux qui marchent, broutent ou broient entre leurs dents les uojiauK lies fruits; des bruissements d'ondes, de faibles lîémissements, de sourds meuglements, de doux roucoulements, remplisseiit ces déserts d'une tendre et sauvage liamionie. Mais quand une brise vient fi animer ces solitudes, fi balancer ces corps flottants, A confcJiidre ces masses de blanc, d'azur, de vert, de rose : à niJler toutes les cinileurs, il réunir tous les mur-- , mures : alors il sort de tels bruits du fond des forêts, il se passe do telles ciioses aux yeux, que j'essaierais en vain de les décrire ù ceux qui n'ont point parcouni ces champs primitifs de la nature.
Après la découverte liu Meschacebé pxir le p^re Marquette et l'infortuné La Salle, les premiers l'rani,-ais qui s'établirent au Biloxi et à la Nouvelle -Orléans tirent alliance avec les Natclu-x, nation indienne dont la puissance était redoutable dans ces aintrées. Ues querelles et îles jalousies ensangl.mtèrent dans la suite la lerre de l'hospitalité. 11 y avait parmi ces sauviiises un vieillard nommé Cliati.is (1), qui, par son âge, sa' sagesse, et sa science dans les choses de la vie, était le patriarche et l'amour des déserts. Comme tous les hoiiimes. il avait acheté la vertu par l'infortune. Non seulement les forêts du Nouveau Monde furent remplies de ses malheurs, muis il les porta jusque sur les rivages de la rrance. Retenu aux u-alères à Marseille par une cruelle injustice, remhi à la lil\Tl.'. présenté à Louis XIV, il avait conversé avec les i'.raïkK h' niuucs de ce .siècle et iussisté aux tètes U' Yersaill.'s, a'.!\ tra'^,\lies île Kaiine, aux oraisons funèb-ts do liossuol ; ou nu mol. le .Sauva,i;e avait Contemplé la société a »m\ plus haut l'oint de -splendeur.
11,. ]J \■^i^ luriii..iii;iw. iC.|
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Depuis plusieurs années, rentré dans le sein de sa patrie, Ghactas jouissait du repos. Toutefois le ciel lui vendait encore cher cette faveur; le vieillard était devenu aveugle. Une jeune fille l'accnnipaKiiait sur les coteaux du Mesciiacebé, comme Antigone guidait les pas d'Œdipe sur le Cythéroti, ou comme Maivîna ninduisait Ossian sur les rocfiers de Morven.
iWalgri! les nombreuses injustices que Chactas avait éprouvées de la part des Français, il les aimait. Il se souvenait toujours de Fénelon, dont il avait été l'hôte, et désirait pouvoir rendre quelque service aux compatriotes de cet homme vertueu.x. Il s'en présenta une occasion favorable. En 1725, un Français nommé René, poussé par des passions et des malheurs, arriva à la Louisiane. Il remonta le Meschacebé jusqu'aux Natchez, et demanda à être reçu guerrier de cette nation. Chactas l'ayant interrogé, et le trouvant inébranlable dans sa résolution, l'adopta pour fils, et lui donna pour épouse une Indienne appelée Céiu ta. Peu de temps après ce mariage, les Sauvages se préparèrent à la ch:isse du castor.
Chactas, quoique aveugle, est désigné par le conseil des Sachems pour commander l'expédition, a cause du respect que les tribus indiennes lui portaient. Les priè/es et les jeûnes commencent ; les Jongleurs interprètent les songes ; on consulte les Manitous ; on fait des sacrifices de petun ; on brûle des filets de langue d'orignal ; on e.xamine s'ils pétillent dans la flannne, afin de découvrir la volonté des Génies ; on part enfin, après avoir mangé le chien sacré. René est de la troupe. A l'aide des a)ntre-cinirants, les pirogues remontent le iWescliacebé, et entrent dans le lit de l'Ohio. C'est en automne. Les magnifiques déserts du Kcntucky se déploient au.t yeux êtoiniés du jeune Français. Une nuit, à la clarté de la lune, tandis que tous les Natchez donnent au fond de leurs pirogues, et que la flotte indienne, élevant ses voiles de peaux de bêtes, fuit devant une légère brise, René, demeuré seul avec Chactas, lui demande le récit de ses aventures. Le vieillard consent il le satisfaire, et assis avec lui .sur la poupe de la pirogue, il connnence en ces mots :