‹ Textes choisis et commentésChapitre 11 sur 56 · II. T · texte numérisé non relu

II. T

J.-J. ROUSSEAU. — CHAI' ÎI

me déclarer, non seulement qu'il m'admettait à la communion sous la clause que j'y avais mise, mais, de plus, que lui et ses anciens se faisaient un prand honneur de m'avoir dans son troupeau. Je n'eus de mes jours pareille surprise, ni plus consolante. Toujours vivre isolé sur la terre me paraissait un destin bien triste, surtout dans l'adversité. Au milieu de tant de proscriptions et de persécutions, je trouvais une douceur extréni-.* de pouvoir me dire : « Au mr^ins je suis parmi mes frères ; ■ et j'allai communier avec une douceur de cœur et des larm d'attendrissement, qui étaient peut-être la préparation la } 1 . agréable à Dieu qu'on pût y porter. » {Confes.y t. XIV, p. 540.)

Dans ce mystique retour caractérisé par l'humilité et l'abandon, peuvent se marquer les influences quiétistes de l'enseignement de Mme de Warens et l'esprit de spiritualité et de vie intérieure dont elle avait jeté les germes dans la sensibilité de Rousseau. A cette étape de l'évolution de .ses sentiments religieux, il convient de rattacher, en même temps que des conseils et des lettres de direction spirituelle, ses ouvrages de polémique avec l'inspiration si vive, d'un mysticisme libre et débordant, qui les vivifie.

L'émotion causée par la Profession de foi du vicaire savoyard n'était pas encore calmée. Après la condamnation de l'auteur par le Parlement de Paris, ce fut le tour de la Sorbonne qui le censura. « De quoi pouvait se mêler h. Sorbonne dans cette affaire? -> observe Rousseau. ' Avant d'avoir lu cet écrit, je crus qu'on le faisait courir sous le nom de la Sorbonne pour se iiioquer d'elle; je le crus bie:i plus encore après l'avoir lu. Enfin, quand je ne pus plus douter de son authenticité, tout ce que je me réduisis à croire fut qu'il fallait mettre la Sorbonne aux Petites-Maisons. ^ Vinrent en même temps les polémiques, dont nouavons parlé, à propos de la Réponse à l'archevêque de Paris et des Lettres de la Montagne,

Le plus clair résultat de cette dernière campagne fut d'aliéner à Rousseau la sympathie des pasteurs de Genève et d'ameuter contre lui le clan des ministres de Neuchâtel. Qu'on y joigne, en même temps que les notes insidieuses et secrètes de Grimm dans la Correspondance littéraire, la campagne de diffamation anonyme que Voltaire menait contre lui. Le Sermon des cinquante et, un peu plus tard, les Sentiments des citoyens, qui ne valent ni par l'esprit ni par le courage (1), font appel à ce que renferme d'essentiellement bas l'âme collective et mettent en œuvre, par les plus viles suggestions, cette fonction éminemment lâche et anti-critique de censure systématique et de dénigrement anonyme que l'esprit social, quand il est réduit aux proportions d'un groupe fermé ou d'une classe intransigeante, exerce comme une de ses prérogatives les plus légitimes : lâcheté des corps constitués qui n'a d'égale que leur injustice et leur inconsciente férocité. Voltaire et Grimm excellaient à manier ces ressorts, et si Rousseau ne vit pas de suite d'oii partait le coup, il en reconnut bientôt les atteintes. Condamnations, excommunications, désavœu lui viennent de l'Église réformée. Môtiers s'agite. Le pasteur, qui avait été l'occasion du bel élan mystique des débuts, le rejette publiquement. Certains habitants de Môtiers l'insultent et le menacent au cours de ses promenades. Rousseau, qui tenait extrêmement à la considération de ceux avec qui il vivait, s'émut. La mesure est comblée par la lapidation de la nuit du 6 au 7 septembre 1765, qui décide le départ précipité de Rousseau en quête d'un nouveau refuge. Il le trouve, mais bien précaire et sans garantie, sur le territoire bernois, en plein lac de Bienne, dans l'île de Saint-Pierre. Il sera d'ailleurs

II) On y lit ceci : « C'est un homme qui porte encore les marques funestes de SOS débauches et qui, déguisé en saltimbanque, mène avec lui, de village en vil- 'age et de montagne en montagne, la malheureuse dont il fit mourir la mère et dont il a exposé les enfants à la porte d'un hôpital, en rejetant les soins qu'une personne charitable voulait avoir d'eux et en abjurant tous les sentiments de la nature, comme il dépouille ceux de l'honneur et de la religion... S'il a cru que nous tirerions l'épée pour le roman dl'ùniU, il peut mettre cette idée dans le nombre de ses ridicules et de ses folies. Mais il faut lui apprendre que, si l'on châtie légèrement un romancier impie, on punit capitaiement un vil séditieux. »

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bientôt mis en demeure de quitter ce dernier asile, où il demandait seulement la liberté de se recueillir et de rêver. l,e (Conseil de Berne, cédant au vertige de l'esprit collectif prompt à donner tout abus de pouvoir comme une mesure nécessaire, n'a point égard à ses supplications et le jette, malade, inquiet, traqué par ses ennemis, peu ou point défendu par ses amis, dans une vie d'injustices et de persécutions dissimulées, où toute autre raison que la sienne eût plus complètement et plus rapidemeni sombré. On est trop de sang-froid, d'ordinaire, en y songeant.

Prodigieux effet de contraste! C'est au moment de ces tribulations que sa puissance d'évocation et de rêverie se fait plus douce, et son épuration intérieure plus efficace. Il avait d'ailleurs traversé, non sans profit moral, l'épreuve de la douleur. Durant ce séjour de Môtiers il avait perdu le duc de Luxembourg, auquel il était profondément atta- •ché et qu'il regardait comme le seul ami vrai qu'il eût en France. Il apprenait aussi, par une lettre de son vieil ami de Conzié, la mort de Mme de Warens, ' la meilleure des femmes et des mères qui, déjà chargée d'ans et surchargée d'infirmités et de misères, quitta cette vallée de larmes pour passer dans le séjour des bons, où l'immuable souvenir du bien qu'on a fait ici-bas en fait l'éternelle récompense ». Dans une page qu'on a parfois jugée froide et déclamatoire, et qu'il faudrait plutôt regarder comme l'expression de la haute spiritualité et de la résignation quiétiste où son âme était enfin parvenue, Rousseau lui compose une noble oraison funèbre.

Allez, âme douce et bienfaisante, auprès des Fénelon, des Bernex, des Catinat et de ceux qui, dans un état plus humble, ont ouvert comme eux leur cœur à la. charité véritable : allez goûter le fruit de la vôtre et préparer à votre élève la place qu'il espère occuper un jour auprès de vous : heureux dans vos infortunes que le ciel, en les terminant, vous eût épargné le cruel spectacle des siennes ! Craignant de contrister son cœur par le récit de mes premiers désastres, je ne lui avais point écrit depuis mon arrivée en Suisse; mais j'écrivis à ^\. de Conzié pour m'informer d'elle, et ce fut lui qui m'apprit qu'elle

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