L'ILE DE SAINT-PIERRE ET LA VIE ERRANTE
avait cessé de soulager ceux qui souffraient et de souffrir ellemême. Bientôt, je cesserai de souffrir aussi; mais, si je croyais ne la pas revoir dans l'autre vie, ma faible imagination se refuserait à l'idée du bonheur parfait que je m'y promets.
Au moment où Rousseau se réfuo^ie à l'île de Saint- Pierre, ces souvenirs encore récents, joints au sentiment de l'injustice dont il était de toutes parts l'objet, le tournèrent vers des goiits contemplatifs, dont les Rêveries nous donneront plus tard l'écho. Le choix de cette île était conforme à son goût pacifique, à son humeur solitaire et paresseuse, et il le compta toujours « parmi les douces rêveries dont il s'est le plus vivement passionné ». Il lui semblait qu'il serait enfin séparé des hommes, à l'abri de leurs outrages, oublié d'eux, et qu'il pourrait se livrer <■ aux douceurs du désœuvrement et de la vie contemplative ». II lui semblait aussi qu'il prenait congé de son siècle et de ses contemporains et qu'il faisait ses adieux au monde. La fin de sa maturité, après tant de labeurs et d'espoirs, allait rejoindre sa rêveuse adolescence. L'âge des projets romanesques était passé. La vanité de la gloire apparaissait maintenant. 11 ne lui restait plus pour dernière espérance que de vivre sans peine dans un loisir éternel. C'est, remarque-t-il, la vie des bienheureux dans l'autre monde : il en faisait son bonheur suprême dans celui-ci. Le quiétisme, dont il avait toujours eu la vocation, allait-il se réaliser?
En partie: Rousseau allait trouver cette oisiveté, quiétait la sienne, et qu'il a si bien décrite, celle d'un enfant qui est sans cesse en mouvement pour ne rien faire, et celle d'un songeur, dont la tête bat la campagne sitôt que ses bras sont en repos. « J'aime, dit-il, à m'occuper sans cesse à faire des riens; à commencer cent choses et à n'en achever aucune; a aller et venir comme la tête me chante; à changer
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à iliaque instant de projet...; à muser enfin toute la journée sans ordre et sans suite, et à ne suivre en toute chose que
le caprice du rnonient. - Ses forces secrètes de rêverie, qui étaient prodigieuses et qui s'étaient si mal accommodées (on le comprend maintenant) des contraintes de l'e'^prit social, allaient décidément prendre leur essor.
Mais, comme toujours chez Rousseau, la rêverie, qui est un besoin profond de sa nature, se convertit en haut symbolisme; elle prend ce caractère < intérieur - qui la rend aussi émouvante qu'une musique qui s'élèverait des profondeurs de la sensibilité.
J'avais pris l'habitude d'aller le soir m'asseoir sur la grève, surtout quand le lac était aj?ité. Je sentais un plaisir sint^ullir à voir les flots se briser à mes pieds ; je m'en faisais l'inKii^^du tumulte du monde et de la paix de mon habitation, et je m'attendrissais quelquefois à cette douce idée, au point de •sentir des larmes couler de mes veux.
On sait comment la décision du gouvernement de Berne vint brusquement mettre un terme à cette félicité. Le songeur extasié, brutalement rappelé à la réalité, écrit, le 17 octobre 1765, à son fidèle correspondant du Peyrou : « On me chasse d'ici, mon cher hôte. Le climat de Berlin est trop rude pour moi, je me détermine à passer en Angleterre, où j'aurais dû d'abord aller. J'aurai grand besoin de tenir conseil avec vous; mais je ne puis aller à Neuchâtel : voyez si vous pourriez par charité vous dérober à vos affaires pour faire un tour jusqu'ici. - Nous le retrouvons à Bienne le 27 octobre, à Strasbourg le 4 novembre, où le console une représentation du Devin du Village. Il réclame à son correspondant, pour les essayer à l'occasion sur le théâtre de cette ville, l'Engagement téméraire et son Pygmalion. Le 16 décembre, il est à Paris où le prince de Conti l'accueille au Temple. Dès la fin de janvier de 1766, nous le retrouvons à Chiswick, dans la banlieue de Londres. Mme de Verdelin, Mme de Boufflers n'avaient cessé de le presser de s'établir en Angleterre, auprès de David Hume qui se réjouissait de l'accueillir. Ils ne furent
pas longtemps à se repentir, l'un de son invitation, l'autre de son acceptation.
Quel était l'état d'esprit de Rousseau parmi tant d'épreuves? « J'ai appris à m'attendre à tout de la part des hommes, écrivait-il à M. de Graffenried (lettre du 22 octobre 1765); ils ne prendront pas mon âme au dépourvu. » Deux jours auparavant, il écrivait au même : « Mes malheurs sont sans exemple; la vie orageuse que je mène sans relâche depuis plusieurs années serait terrible pour un homme en santé. Jugez ce qu'elle doit être pour un pauvre infirme épuisé de maux et d'ennuis, et qui n'aspire qu'à mourir en paix. Toutes les passions sont éteintes dans mon cœur; il n'y reste que l'ardent désir du repos et de la retraite. » Voilà les dispositions que Rousseau apporte dans son séjour en Angleterre; elles paraissent définitives. Que des contrariétés — réelles ou imaginaires — surprissent, que des occasions de trouble même involontaire viennent surexciter cette imagination tendue prête à tous les effrois et à toutes les terreurs, et le délire se produira, délire des sens et délire du cœur, comparable, dans cette patrie de Shakespeare, à la folie sacrée du Roi Lear.
Le roi Lear! C'est peut-être à ce terme que devait aboutir cette ca:rière — dont l'imagination faisait tous les frais
commencée à la manière d'un conte de fée et menaçant lie s'effondrer dans la plus tragique détresse. Le séjour en Angleterre, de janvier 1766 à mai 1767, marque la progression douloureuse du drame intérieur. Et, si l'on veut bien admettre que les douleurs même imaginaires, inguérissables et sans rémission par certains côtés, peuvent nous laisser désespérés et anéantis, pour nous jeter finalement dans la révolte, le soupçon et au paroxysme de la terreur, on comprendra la signification psychologique et la portée elc notre rapprochement.
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Au début pourtant, les choses se présentaient bien. En 1765, au moment de ce départ pour l'Angleterre, il écrit à Mme de Créqui en termes confiants et courageux. « 11 est vrai ausbi que je suis libre : c'est un bonheur dont j'ai voulu goûter avant que de mourir. Quant à la fortune, ce n'eût pas été la peine de philosopher pour ne pas apprendre à m'en passer. Je gagnerai ma vie, et je serai homme: il n'y a point de fortune au-dessus de cela. "
La première lettre d'Angleterre laisse toutefois percer des signes de découragement et de dépression. La voici, datée de Chiswick, 29 janvier 1766.
Je suis arrivé heureusement dans ce pays : j'y ai été accueilli et j'en suis très content ; mais ma santé, mon état, mon humeur demandent que je m'éloigne de Londres; et, pour ne plus entendre parler, s'il est possible, de mes malheurs, je vais dans peu me confiner dans le pays de Galles. Puissé-je mourir en paix 1 C'est le seul vœu qui me reste à faire.
Hume, de son côté, paraît enchanté de son nouvel ami : < Après l'avoir examiné sous tous les points de vue, écrit-il, je suis maintenant en état de le juger. Je vous déclare que je ne connus jamais un homme plus aimable et plus vertueux. 11 est doux, modeste, aimant, doué d'une sensibilité exquise. En lui cherchant des défauts, je n'en trouve d'autres qu'une extrême impatience et une disposition à nourrir contre ses meilleurs amis d'injustes soupçons... Je passerai ma vie dans sa société sans qu'il s'élevât un nuage entre nous. Il a dans ses manières une sensibilité remarquable; il est un véritable enfant dans le commerce ordinaire. Cette qualité, jointe à sa grande sensibilité, fait que ceux qui vivent avec lui peuvent le gouverner facilement. - Le gouverner facilement ! voilà une bien étonnante illusion pour Hume, qui se montre dans toute cette lettre très bon analyste, trop bon analyste même. Pour peu que sa conduite à l'égard de Rousseau s'en soit inspirée, on devine les malentendus et les ressentiments. Au bout de deux mois passés à Londres et à Chiswick, au cours desquels il reçoit de plusieurs Anglais de qualité et du prince de Galles
même des marques d'une délicate courtoisie, il s'installe, le 22 mars 1766, à Wootton, dans une délicieuse maison de campagne qu'un ami de Hume lui offre; c'est là qu'il écrira les cinq premiers livres des Confessions.
A cette date il semble assez résigné et détaché; mais les événements de Suisse l'ont fortement impressionné. 11 tire la philosophie de ces événements et il paraît présenter une sombre doctrine soit des rapports de l'individu avec les sociétés constituées, soit de ce qu'on pourrait nommer la justice administrative.
Dès le 9 avril, l'idée dévastatrice du soupçon a fait du chemin, comme on peut en juger par la lettre à la comtesse de Boufflers, amie de Hume.
Tout ce qui vient de m'arriver en Suisse a été déguisé ; mon dernier voyage de Paris et l'accueil que j'y ai reçu ont été falsifiés. On a fait entendre que j'étais généralement méprisé et décrié en France pour ma mauvaise conduite, et que c'est pour cela principalement que je n'osais m'y montrer... On a traduit et imprimé comme authentique la fausse lettre du roi de Pri:sse fabriquée par d'Alembert et répandue à Paris par leur ami commun Walpole.
. (Ici une erreur : la lettre en question était une plaisant:rie d'un goût douteux, dont l'initiative revient uniquement à Walpole, désireux de railler Rousseau tout en ie mystifiant : il y a réussi pleinement, comme on peut voir.) Dans la même lettre, Rousseau rapporte que Hume fixait alternativement sur Mlle Le Vasseur et lui des regards qui l'effrayèrent, que sentant son âme toute troublée et pris du remords de mal juger un si grand homme sur des apparences, il s'était jeté en pleurant dans ses bras : à quoi Hume répondit, sans la moindre scène (ce que ne lui pardonne pas Rousseau qui évidemment eût désiré une forme plus orageuse d'amitié), sans même s'attendrir ni se mettre en colère. Il se borna à répliquer par « quelques caresses froides >, en lui frappant de petits coups sur !e dos et disant plusieurs fois : « Mon cher Monsieur, quoi donc, mon cher Monsieur. > — ■ < J'assure, conclut Rousseau, que
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cette manière de recevoir mon épanchement me frappa plus que tout le reste. Je partis pour cette province, où j'ai rassemblé de nouveaux faits, réfléchi, combiné et conclu, en attendant que je meure. *
Nous n'insisterons plus sur ces démêlés. Des lettres où Hume eut le tort, même avant son Exposé succinct, d'envenimer par la publicité cette brouille privée, portent l'exasjuTatioii de Rousseau à son comble. L'intervention de Voltaire, toujours prêt à « dauber » sur le citoyen, gâte encore l'aventure. Tout devient, pour le visionnaire halluciné, prétexte à griefs et à récriminations, jusqu'à ce portrait de Ramsay qui rend pourtant si bien son âme inquiète et tourmentée, — son âme accablée de pensées et lourde de rêves, l'âme qui allait s'épancher dans les Confessions; il se plaît à y voir une manœuvre de ses ennemis. A ce moment, il se replie uniquement sur luimême; son esprit, ébranlé déjà par la double persécution que y Emile avait causée, fait un retour douloureux sur soi. Il avive encore ses regrets par l'évocation d'un passé lointain et les images heureuses de lenfance et de l'adolescence dont il retrace la succession. Il souffre de nostalgie, et de plus il est la proie du délire de la persécution, auquel de vilains procédés de ses anciens amis, une feinte pitié, une campagne de diffamation fournissent des aliments.
A ce moment, dans la Correspondance, on perçoit comme dans les Lettres de la Montagne, mais avec plus de pathétique, des gémissements de héros. Nous lisons dans une lettre qui fut probablement adressée au général Conway, et que l'on considère souvent comme folle, sans doute parce qu'on ne l'a point assez lue :
Je suis sans espoir, sans projet, sans désir même de rétablir nui réputation détruite, parce que je sais qu'après moi cela Mendra de soi-même, et qu'il me faudra des efforts immenses pour y parvenir de mon vivant. Le découragement m'a gagné : la douce amitié, l'amour du repos sont les seules passions qui nie restent, et je n'aspire qu'à finir paisiblement mes jours dans le sein d'un ami. Je ne vois plus d'autre bonheur pour moi
sur la terre; et, quand j'aurais désormais à clioisir, je sacrifierais tout à cet unique désir qui m'est resté.
Au terme de la lettre, la plainte se fait plus pressante et plus angoissante: qui n'en serait touché?
Je n'ai qu'un mot maintenant à dire à votre coeur. Vous voyez un malheureux réduit au désespoir, n'attendant plus que la manière de sa dernière heure. Vous pouvez rappeler cet infortuné à la vie, vous pouvez vous en rendre le sauveur, et du plus misérable des hommes en faire encore le plus heureux. Je ne vous en dirai pas davantage, si ce n'est ce dernier mot qui vaut la peine d'être répété. Je vois mon heure extrême qui se prépare. Je suis résolu, s'il le faut, de l'aller chercher et de périr ou d'être libre ; il n'y a pas de milieu.
A la même date, il constate que la censure publique traite ses écrits aussi sévèrement que sa personne; il ajoute des paroles de noble résignation qui marquent les progrès de sa réforme personnelle. « On aggrave mes fautes réelles de toutes celles qu'on juge à propos de m'attribuer. Je me tais devant les hommes, et je remets ma cause entre les mains de Dieu, qui voit mon cœur (1). »
On connaît sa fuite clandestine de Wootton, en mai 1767, sa marche forcée sur Douvres, les erreurs de route, les haltes dans les auberges où l'argenterie permet de régler les frais du voyage, l'affolement, la terreur de Rousseau croyant voir partout des ennemis désireux de le retenir en Angleterre pour le diffamer et le perdre. Ce cauchemar cesse le 22 mai 1767, à Calais oli il débarque avec la perspective — calmante pour son imagination affolée - d'un refuge siir. Ses amis, le marquis de Mirabeau et le prince de Conti, vont tour à tour le lui ménager, l'un à Fleury pendant un mois, l'autre à Trye-le-Château, prèsdeGisors, pendant un. an, jusqu'en juin 1768.
Là s'achèvent les trois époques climatériques dans la vie de Rousseau, dont parle si justement M. Faguet : <^ 1742 qui l'amène à Paris et en fait un homme de lettres quel-
{i) Lettre du 1 3 mai [767.
J.-J ROUSSKAi:. — CHAI'. !!
l'onqiic, s'essayant h tout et prenant des paradoxes à la pipt'c; 17^7 qui le ji'tte hors de l'Herniita^^e, enfiévré de coli'ic t't d'amour, tt en fait un lu)mnu' de j^énie, poète, orateur, romancier, socioloj^ue romanesque, etc.; 1765 qui le jette hors tle son pays, à jamais ulcéré, incapable désormais de penser à autre chose qu'à lui contre tous les liommcs, et à tous les autres hommes contre lui, et du reste plus homme de génie que jamais. -
Pour être parfaitement exact, il faudrait joindre à ces époques climatériques deux autres époques, l'une avant, l'autre après. La première ne nous préoccupe pas, ou ne nous préoccupe plus : c'est celle où se noua à coup sûr le génie sentimental de Rousseau; elle eut son point culminant aux Charmettes. Rousseau en aura toujours la nostalgie, en Angleterre surtout, où il se plaît à l'évoquer. La dernière, beaucoup plus importante, commencée au retour d'Angleterre, se poursuivra avec des fortunes variées, jusqu'au retour à Paris et jusqu'à la mort : c'est celle qui annonce l'apaisement final, celle qui est toute remplie du colloque intérieur de l'âme avec elle-même. Rousseau, verrons-nous, se détachera de plus en plus, même de ses motifs de haine ou de crainte, et il mourra consolé. Il converse avec son âme. Au début de cette période, le 19 juin 1767, il écrit au marquis de Mirabeau cette profonde sentence : « Quelque mal que vous pensiez de la sensibilité prise pour toute nourriture, c'est l'unique qui m'est restée; je ne vis plus que par le cœur. » N'est-ce pas, après la folie du roi Lear, inaugurer la période du recueillement final où les Confessions et les Rêveries vont se produire? N'est-ce pas assister à la joyeuse rénovation de son être et gagner cette disposition plus divine encore, obtenue dans les mélancoliques retours, dans les retours pensifs, celle que Shelley appelle la tristesse la plus douce qui rend meilleur le cœur apaisé?