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ËTAT MORAL ET PHYSIQUE DE ROUSSEAU

ni soins, ni conseils, ni rien qni puisse vous donner la moindre peine, ou vous compromettre en aucune façon; v.ous n'aurez d'autre usage à faire de ma confidence que d'en honorer un jour ma mémoire.

Quelques jours auparavant, nous assistons à l'éveil de sentiments bien différents, dont la délicatesse n'échappera pas et qui, en se combinant avec ce besoin d'abandon, créeront un état d'âme extrêmement personnel.

Je quitterai ce continent, comme je quitterai la lun-.'. L'av.lrj fois, ce n'était pas la même chose ; j'y laissais des attaciiemenls, j'y croyais laisser des amis. Pardon, monsieur, mais je parle des anciens. Vous sentez que les nouveaux, quelque vrais qu'ils soient, ne laissent pas ces déchirements de ciKiir qui le font saigner durant toute la vie, par la rupture de la plus douce habitude qu'il puisse contracter. Toutes mes blessures saigneront, j'en conviens, le reste de mes jours ; mais mes erreurs li.i moins sont bien guéries, la cicatrice est faite de ce côt-i-là (i).

Toutes mes blessures saigneront le reste de mes jours, si d'autres se cicatrisent ; c'est bien caractériser cet étrange malaise moral où Rousseau médite les Confessions : elles se produisent en pleine maladie - cet état naturel du chrétien, disait Pascal — ou du moins dans une convalescence sentimentale qui ne paraît pas aboutir à une guérison bien marquée.

Justement, ces alternatives de maladie et de convalescence (en entendant bien que la convalescence est plutôt le prolongement de la maladie atténuée que l'annonce certaine de la guérison) remplissent la correspondance de Rousseau et éclairent son autobiographie morale.

Vos maximes, écrit- il à du Peyrou (21 novembre 1768), sont très stoïques et très belles, quoique un peu outrées, comme sont celles de Sénèque et généralement celles de tous ceux qui philosophent tranquillement dans leur cabinet sur les malheurs dont ils sont loin, et sur l'opinion des hommes qui les honorent. J'ai appris assurément à n'estimer l'opinion d'autrui que ce qu'elle vaut, et je crois savoir du moins aussi bien que vous de

(i) Lettre à Laliaud, 2 novembre 1708.

80 J. ]. ROrSSEAU. — CHAI', ill

combien de choses la paix de V âme (MAomnvàg^ ; mais queseiilr elle tienne lieu de tout, voilà ce tjue j'avoue ne pouvoir :i ' ne pouvant, tant que je suis homme, compter totalem . , rien la voix de la nature pâtissante et le cri de l'innocence avilie. Toutefois, comme il nous importe toujours, et surtout dans l'adversité, de tendre à cette impassibilité sublime à laquelle vous dites être parvenu, je tâcherai de profiter de vos sentences et d'y faire la réponse que fit l'architecte athénien à la haraiiK^ie de l'autre ; Ce qu'il a dit, je le ferai.

Puis, pour terminer, vient une remarque dont notre biographie morale doit faire son profit. Elle est d'import.ince :

Certaines découvertes, amplifiées peut-être par mon iiiiaj,Mnation, m'ont jeté durant plusieurs jours dans une agitation fiévreuse qui m'a fait beaucoup de mal et qui, tant qu'elle a duré, m'a empêché de vous écrire. Tout est calmé; je suis content de moi, et j'espère ne plus cesser de l'être, puisqu'il ne peut plus rien m 'arriver de la part des hommes à quoi je ne sois préparé.

Le 28 novembre, lettre très curieuse, et plus étrange, à ce nouveau correspondant, Laliaud,'qui négocie sa venue au château de Lavagnac, projet qui sourit — comme tout projet — à l'imagination de Rousseau :

< J'ai été très bien pendant une dizaine de jours; j'étais gai,

j'avais bon appétit ; j'ai fait à mon herbier de bonnes augmentations ; depuis deux jours je suis moins bien, j'ai de la fièvre, un grand mal de tête, que les échecs où j'ai joué hier ont augmenté. Je les aime, et il faut que je les quitte; mes plantes ne m'amusent plus; je ne fais que chanter des strophes du Tasse ; il est étonnant quel charme je trouve dans ce chant avec ma pauvre voix cassée et déjà tremblotante. Je me mis hier tout en larmes, sans presque m'en apercevoir, en chantant l'histoire d'Olinde et de Sophronie : si j'avais une pauvre petite épinette pour soutenir un peu ma voix faibhssante, je chanterais du matin jusqu'au soir. Il est impossible à ma mauvaise tête de renoncer aux châteaux en Espagne. Le soin de la cour du château de Lavagnac, une épinette et mon Tasse, voilà celui qui m'occupe aujourd'hui malgré moi.

ROUSSEAU DIRFXTEUR DR CONSCIKNCP: 8i

Cet ingénu témoignage d'un inoffensif délire a une suite. A dix jours de distance, l'inquiétude physique et morale a fait place à la résignation.

Je suis assez content de mon état présent, écrit-il. au même correspondant ; je passe entre mon Tasse et mon herbier des heures assez rapides pour me faire sentir combien il est ridicule de donner tant d'importance à une existence aussi fugitive; j'attends sans impatience que la mienne soit fixée ; elle l'est pour tout ce qui dépendait de moi ; le reste, qui devient lotis les jours moindre, est à la merci de la nature et des hommes; ce n'est plus la peine de le leur disputer.

A la veille de son installation à Monquin, le 9 janvier 1769, la même note détachée et résignée se fait entendre :

Mes ennemis ont toujours parlé ; mes amis, si j'en ai, se sont toujours tus ; les uns et les autres peuvent continuer de même. Je ne désire point qu'on me loue, encore moins qu'on me justifie. J'approche d'un séjour où les injustices des hommes ne pénètrent pas. La seule chose que je désire, en les quittant, est de les laisser tous heureux et en paix.

Ces idées sont devenues le thème de sa correspondance : il pardonne à ses détracteurs; il renonce à savoir désormais tout ce qui le concerne par le monde; il ne forme plus de projets, même de voyage; il fait profession de sérénité. Ecrivant à Moultou, peu après son installation à Monquin, il renouvelle cette déclaration et lui donne la forme de la plus grande éloquence :

Accablé des maux de la vie et de l'injustice des honnnes, j'approche avec joie d'un séjour où tout cela ne pénètre point ; et en attendant, je ne veux plus m'occuper, si je puis, qu'à me rapprocher de moi-même et à goûter ici, entre la compagne de mes infortunes et mon cœur, et Dieu qui le voit, quelques

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