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heures de douceur et de paix, en attendant la dernière. Ainsi, parlez-moi de votre amitié pour moi, elle me sera tr)UJours chère; mais ne me parlez plus de projets. Il n'en cit plui pour moi d'autre en ce monde que celui d'en sortir avec la même innocence que j'y ai wécu.
Puis, changeant brusquement de rôle, il s'adresse à son correspondant avec l'autorité et ronction d'un directeur spirituel. Celui-ci, cédant au goût du temps, commentait « à vaciller dans des sentiments où on l'eût cru inébranlable ». Rousseau lui en exprime ses regrets sous une forme touchante; il le conjure de rester de bonne foi avec lui-même : « encore un coup, ce que je vous demande n'est pas tant la foi que la bonne foi . Qu'il écoute cet instinct moral dont la voix interne s'élève sans cesse, foudroyant les petits arguments à la mode et - criant » qu'il n'est pas vrai que l'honnête homme et le scélérat, le vice et la: vertu ne soient rien. Dans l'élan de sa foi retrouvée, il évoque ce règne moral dont il avait, dans VEmile, établi l'existence et dont la révélation, uniquement fondée sur les mouvements intérieurs de la conscience et sur les besoins du cœur, rappelle la célèbre argumentation de Kant dans l'établissement des postulats :
Eh quoi ! mon Dieu, le juste infortuné en proie à tous les maux de cette vie, sans en excepter même l'opprobre et le déshonneur, n'aurait nul dédommagement à attendre après elle et mourrait en bête après avoir vécu en Dieu.? Non, non. Jésus que ce siècle a méconnu, parce qu'il est indigne de le connaître, Jésus qui mourut pour avoir voulu faire un peuple illustre et vertueux de ses vils compatriotes, le sublime Jésus ne mourut pas tout entier sur la croix ; et moi qui ne suis qu'un chétif homme plein de faiblesses, mais qui me sens un cœur dont un sentiment coupable n'approcha jamais, c'en est assez pour qu'en sentant approcher la dissolution de mon corps, je sente en même temps la certitude de vivre. La nature entière m'en est garante. Elle n'est pas contradictoire avec elle-même ; j'y vois régner un ordre physique admirable et qui ne se dément jamais. L'ordre moral y doit correspondre. Il fut pourtant renversé pour moi durant ma vie ; il va donc commencer à ma mort. Pardon, mon ami, je sens que je rabâche j mais mon
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cœur, -plein pour moi d'espoir et de confiance, et pour vous d'intérêt et d'attachement, ne pouvait se refuser à ce court épa.nchement.
Cette doctrine, où se marque avec une onction toute spirituelle le sens consolant et confiant de la religion, se retrouve plus explicite et motivée dans une longue lettre de direction écrite à la même époque, le 15 janvier exactement, mais transmise seulement le 25 mars : « Sitôt, avoue Rousseau, que mon meilleur état m'a rendu quelque force, j'en ai profité pour la relire et vous l'envoyer. > Cette célèbre lettre, document décisif pour l'évolution de la sensibilité religieuse chez Rousseau, débute par une véritable révision de ses émotions religieuses ou, comme on pourrait dire aujourd'hui, de ses états de croyance : « J'ai cru dans mon enfance par autorité, dans ma jeunesse par sentiment, dans mon âge mûr par raison; maintenant, je crois parce que j'ai toujours cru. > Cet état est-il toujours valable? Résiste-il à l'examen critique? Pourquoi pas?
Tandis que nui mémoire éteinte ne me remet plus sur la trace de mes raisjnnements, tandis que ma judiciaire affaiblie ne me permet plus de les recommencer, les opinions qui en ont résulté me restent dans toute leur force; je m'y tiens en confiance et en conscience, certain d'avoir apporté dans la vi^^ieur de mon jugement à leur discussion toute l'attention et la bonne foi dont j'étais capable. Si je me suis trompé, ce n'est pas ma faute, c'est celle de la nature qui n'a pas donné à ma tête une plus grande mesure d'intelligence et de raison. Je n'ai rien de plus aujourd'hui, j'ai beaucoup moins. Sur quel fondement recommencerai-je donc à délibérer.? Le moment presse; le départ approche. Je n'aurai jamais le temps ni la force d'achever le grand travail d'une refonte. Permettez qu'à tout événement j'emporte avec moi la consistance et la fermeté d'un homme, non les doutes décourageants et timides d'un vieux radoteur.
La lettre de direction se poursuit, ramenant, en même temps que les conclusions spiritualistes familières à Rousseau, un symbolisme chrétien qui atteste la vigueur de sa
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foi cl son caradùrc de haute myslicilc. Dans son usaj^e naliircl, l'esprit se repose et se complaît en Dieu. « Saisi de respect, il s'arrête et ne touche point au voile, content de savoir que l'Ktre iiumeuse est dessous. - L'homme naturel, ^râce à cette attitude d'humilité intellectuelle, ira plus loin et plus sûrement que la réflexion philosophiciue. <^ C'est à cette classe nombreuse de chanter \v psaume Cœli cnarrani, et c'est elle en effet qui le chante Tous les peuples de la terre connaissent et adorent Dieu; et, quoique chacun l'habille à sa mode, sous tous ces vêtements divers on trouve pourtant toujours Dieu. » Et voici, enfin, un retour a la personne, à la vocation, à la mission divine du Christ, en un passage qui termine la lettre et dans lequel éclate ce sens chrétien, ce sens de « Jésus dont nous avons déjà parlé :
Socrate s'éleva contre les sophistes, comme Jésus contre les prêtres; avec cette différence que Socrate imita souvent ses antagonistes, et que, si sa belle et douce mort n'eût honoré sa vie, il eût passé pour un sophiste comme eux. Pour Jésus, le vol sublime que prit sa grande âme l'éleva toujours audessus de tous les mortels et depuis l'âge de douze ans, jusqu'au moment qu'il expira dans la plus cruelle ainsi que dans la plus infâme de toutes les morts, il ne se démentit pas un moment... Ce qui l'empêcha de réussir dans son premier plan, fut la trop \\ grande douceur de son propre caractère, douceur qui tient plus
de l'ange et du Dieu que de l'honmie, qui ne l'abandonna pas un instant, même sur la croix, et qui fait verser des torrents de larmes à qui sait lire sa vie comme il faut.
Mais en voilà assez pour comprendre le tour habituel de l'esprit de Rousseau et la méditation continuelle qu'il tichait d'incorporer à sa vie, voyant dans ses souffrances et dans ses mérites une image des souffrances et des mérites de l'Homme-Dieu. Désormais, il a contracté par la seule puissance de ses renoncements successifs une vertu nouvelle, la vertu et le sens du <^ divin -. Il se meut dans cet ordre avec une aisance et une sécurité qui attestent, en même temps que la sincérité de son retour à Dieu, la profondeur de sa nouvelle vocation religieuse.