ROUSSEAU DIRECTEUR DE CONSCIENCE
On peut dire qu'à ce moment toutes les démarches, tous les actes, toutes les lettres de Rousseau sont pénétrés de la même influence et relèvent de la même exaltation mystique, il ne s'intéresse qu'aux choses de l'âme : telle est la marque propre de ses réflexions et de ses directions spirituelles.
Parfois le détail de sa conduite touche à la bizarrerie, soit qu'il abandonne le nom d'emprunt qu'il s'était donné (Renou) pour reprendre son vrai nom, soit qu'il fasse précéder ses lettres des quatre vers bien connus :
Pauvres aveugles que nous sommes !
Ciel, démasque les imposteurs Et force leur barbare cœur A s'ouvrir aux regards des honunes.
Mais l'invocation à la Providence, et l'appel suprême à la vérité et à la justice qui révèlent jusqu'en leur étrangeté les préoccupations de Rousseau, se retrouvent dans ses conseils pratiques et dans ses moindres confidences. Il y met aussi son excellent cœur. Écrivant à sa tante, Mme Qonceru, à propos de la petite pension qu'il lui payait en dépit de sa gêne réelle, il lui parle en termes touchants : « Né mourant, je vous pardonne de m'avoir fait vivre, et je m'afflige de ne pouvoir vous -rendre 'à la fin de vos jours les tendres soins que vous m'avez prodigués au commencement des miens. » Il termine sur le ton qui lui devenait habituel : « Je vous recommande à la Providence; faites de même encore pour moi, car j'en ai grand besoin. >
En même temps, les maximes de direction pratique se multiplient sous sa plume. Les conseils toujours lucides, toujours directs, inspirés de cette seconde vue intérieure qui est en lui comme un sens nouveau, s'appliquent à toutes les circonstances importantes de la vie. Sa direction n'est pas seulement religieuse, elle est tour à tour pratique, pédagogique, sentimentale. Ne parlons que des directions laïques. Voici d'abord des conseils d'éducation, adressera un père qui s'était fait le précepteur de son fils et appliquait
les maximes de Y Emile. Ces conseils sont d'une rare éleva tion et d'un jijrand bon sens. Trois nu)yens sont donnés pour aj^ir sur \'î\mv: la raison, le sentiment et la nécessité. Dans le cas particulier qui l'occupe, la raison n'a pas eu de 'succès; le sentiment peut réussir mieux; le troisième est, pour un temps, le meilleur, car la première philosophie de l'homme de tout état et de tout âge est d'apprendre à fléchir sous le joug de la nécessité. Chemin faisant, il faut écarter de l'enfant les préjugés de l'opinion, « ce monstre qui dévore le genre humain, » et tâcher de réduire sa vanité en lui faisant comprendre — ou plutôt sentir — qu'il y a des choses plus estimables que la naissance et la richesse. ' Forcez sa petite âme vaine à respecter la justice et le courage, à se mettre à genoux devant la vertu, et n'allez pas pour cela lui chercher des livres; les hommes des livres ne seront jamais pour lui que les hommes d'un autre monde. Ft il ajoute une profonde remarque :
Je ne sache qu'un seul modèle qui puisse avoir à ses yeu.x de la réalité ; et ce modèle, c'est vous ; le poste que vous remplissez est, à mes yeux, le plus noble et le plus grand qui soit sur la terre. Que le vil peuple en pense ce qu'il voudra ; pour moi, je vous vois à la place de Dieu, vous faites un homme... Si cette image sublime du grand et du beau le frappe une fois en vous, si votre désintéressement lui apprend que lu richesse ne peut pas tout ; s'il voit en vous combien il est plus grand de commander à soi-même qu'à des valets ; si vous le forcez, en un mot, à vous respecter, dès cet instant vous l'aurez subjugué, et je vous réponds que, quelque semblant qu'il fasse, il ne trouvera pas égal que vous soyez d'accord avec lui ou non, surtout si, en le forçant de vous honorer dans le fond de son petit cœur, vous lui marquez en même temps faire peu de cas de ce qu'il pense lui-même, et ne vouloir plus vous fatiguer à le faire convenir de ses torts.
Et si rien de tout cela ne réussit pleinement? Eh bien, vous n'y aurez rien perdu : « Quand avec tant de soins vous n'aurez pas le bonheur d'avoir fait un homme, n'estce rien que de l'être devenu? »
A une jeune femme qui sollicitait sa direction, Rousseau,