LE LYRISME DE ROUSSEAU
les deux cas, elle le replace dans un état de simplicité v primitive et de félicité dont l'esprit social Lavait fait dé- / choir. Le retour à la nature, qui n'est pas un moment de ■" l'histoire, mais un pur état de la sensibilité, se trouve donc \ assuré. La morale l'ajourne; la science le rend impossil')le; * la rêverie seule l'assure. Et voilà pourquoi la rêverie sera — la « passion dominante » de Rousseau, la consolatrice d'une sensibilité fatiguée d'avoir tant créé et tant souffert : elle sera pour lui l'équivalent de cet état de nature qu'elle excelle, en ses évocations bienfaisantes, à restituer. Elle sera le gage de l'affranchissement et de la félicité suprême. Nous venons de montrer l'union étroite, en Rousseau, du sentiment de la nature et du goût de la rêverie — la nature alimentant le rêve, le rêve animant la nature. 11 y a plus. La rêverie qui se produit ainsi, comme la méditation du mystique, sur des objets précis et selon les exigences d^m réalisme bienfaisant, devient l'exercice le plus désintéressé. Voilà qui suffit à lui attribuer tout à la fois une valeur esthéh'que-et une valeur morale, et à la replacer au terme de la vie qui, en elle, s'épanouit. Dans les deux années qui devaient être les dernières de sa carrière, Rousseau, touché, comme nous l'avons vu, par l'apaisement et rempli de sérénité, fait retour à la méditation et aux songeries. Le livre, ou plutôt, le poème où il consigne les effets de son rêve, puise à une source intérieure qui ne jiourra disparaître qu'avec lui. Le sentiment ne cesse d'y parler dans sa pureté native, avec son charme immédiat. Bien qu'il sente l'esprit de vie s'éteindre en lui par degrés et que son âme ne s'élève plus qu'avec peine hors de sa mortelle enveloppe, il veut se contempler encore avant son déclin. 11 méditera donc sur son essence. 11 ne renouera pas, comme dans les Confessbns, la chaîne des événements et des affections qui l'ont occupé. Il ne sera désormais question que des états de son cœur. Les Rêveries Leront une méditation sur des situations sentimentales ou sur de pures émotions de l'âme. Elles remonteront dans le passé jusqu'à des situations pareilles et de préférence jusqu'à cette crise intérieure que nous avons. décrite où, per-
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(lant tout espoir ici-bas et ne trouvant plus d'aliment poui son cœur, il s'accoutumait à le nourrir de sa propre subs
tance et à (iienlur toute sa p'ittin- in\ (\> ' îc lui (I)
Tclli* est la foriiK' et tt-l est l'esprit tU g-uxrc riiii
lU'iiiiiiciit intérieure : l'une et l'autre témoignent de cette haute spiritualité qui répand en elle le charme particuliei aux choses de lame. Cette séduction, venue de la sérénité et de la purification finale des sentiment.,, .i-.,.^
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partout dans ces Ri'vcnes, imprimant aux moindres détails un caractère de noblesse et de poésie. Il faut en prendre son parti : les événements extérieurs, les réalités tangible^ ont disparu; il ne reste, à défaut d'émotions réelles, qu( de^ souvenirs d'émotions, et des sentiments qui se rérnp; tulent; il ne reste qu'une suite d'états affectifs se i sur, uii fond de séduisante idéality. bi Première promenade nous parle de la rési^^nation et de l'indifférence tar- Ulives qui lui permettent de se rire à son tour du dédain et de l'hostilité des hommes. <■ Mon cœur s'est purifié à la coupelle de l'adversité, et j'y trouve à peine, en le sondant avec soin, quelque reste de passion répréhensible. La Seconde promenade rappelle les principaux det^rés de son initiation à la vie intérieure en même temps qu'elle fait retour sur sa situation njorale au moment où il sent vemr « le froid des premières glaces » et où son imagination ne peuple plus la solitude d'êtres formés selon son cœur. Cette admirable rêverie, consacrée tout entière à des états indistincts ou évanescents. se prolonge par la description délicieuse d'un évanouissement réel et du sentiment de la vie qui renaît. Plus doctrinale, la Troisième résume les crises mémorables de sa vie et présente les circonstances de sa réforme intellectuelle et morale, ainsi que les progrès constants de l'idée religieuse en lui. Un scrupuleux e.xamen de conscience se poursuit dans la Quatrième promenade, qui, plus abstraite et théorique, s'interroge sur les droits de la vérité et sur la pratique du mensonge. En contraste avec celle-ci, la Cinquième promenade, que l'on
(i) Seconde promenade, t. XV, p. i ^