Voltaire, Essai «ur la poésie épique
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il n'en reçat point, puisqu'il fat obligé de retourner à pied à Ferrare, où il fût emprisonné encore. Le désespoir altéra sa constitution robuste , et le jeta dans des maladies violentes et longues, qui lui itèrent quelquefois Tasage de la raison.
« Sa gloire poétique, cette consolation imaginaire dans des malheurs réels, fut attaquée de tous côtés. Le nombre de ses ennemis éclipsa pour un temps sa réputation. H fut presque regardé comme un mauvais poète. Enfin, après vingt années, Fenvie fut lasse de l'opprimer; son mérite surmonta tout* On lui ofirit des honneurs et de la fortune, mais ce ne fut que lorsque son esprit, fatigué d'une suite de malheurs si longue, était devenu insensible à tout ce qui pouvait le flatter. U fut appelé à Rome par le pape Clément YII, qui, dans une congrégation de cardinaux, avait résolu de lui donner la^ouronne de lauriers et les honneurs du triomphe; le couronnement devait se faire au Gapitole ; mais le Tasse tomba malade dans le temps de ces préparatifs ; et, conune si la fortune avait voulu le tromper jusqu'au dernier moment, il mourut la veille du jour destiné à la cérémonie (1595).
« Le sujet de la Jérusalem est le plus grand qu'on ait jamais choisi. Le Tasse l'a traité dignement; il y a mis autant d'intérêt que de grandeur. Son ouvrage est bien conduit ; presque tout y est lié avec art; il amène adroitement les aventures ; il distribue sagement les lumières et les ombres. U fait passer le lecteur des alarmes de la guerre aux délices de l'amour, et de la peinture dee voluptés il le ramène aux combats ; il excite la sensibililé par degrés, il s'élève audessus de lui-même de livre en livre. Son style est presque partout clair et élégant ; et, lorsque son sujet demande de l'élévation, on est étonné comment la mollease de la langue italienne prend un nouveau caractère sous aee mains, et se change en majesté et en force.
« Boileau a dénigré le clinquant du Tasse ; mais qu'il y ait une centaine de paillettes d'or faux dans une étofie d'or, on doit le pardonner. Il y a beaucoup de pierres brutes dans le grand bâtiment de marbre élevé par Homère.
« Le temps, qui sape la réputation des ouvrages médiocres, a assuré celle du Tasse. La Jérusalem délivrée est aujour-« d'hui chantée en plusieurs endroits de l'Italie, comme les poèmes d'Homère Tétaient en Grèce. »
GAMOENS.
Luis de Camoêns, d'une ancienne famille portugaise, naquit à Lisbonne, en 1517 ou en 1525. « Un désir vague de voyager et de faire fortune, l'éclat que faisaient à Lisbonne ses galanteries indiscrètes, ses mécontentements de la cour, et surtout cette curiosité assez inséparable d'une grande imagination, l'arrachèrent à sa patrie *. » Il alla combattre en Afrique , et perdit un œil d'un coup de feu devant Geuta. En 1553, il partit pour les Indes, resta quelque temps à Goa, puis fut exilé par le vice-roi à Macao, où les Portugais avaient un petit comptoir. Ce fut là qu'il composa son poëme de la découverte des Indes qu'il intitula les Lusiades. Rappelé de son exil au bout de cinq ans, il fit naufrage sur les côtes de la Chine en retournant à Goa, et se sauva, dit-on, en nageant d'une main et tenant de l'autre son poëme, le seul bien qui lui restait. Persécuté de nouveau à Goa, il revint à Lisbonne avec son poëme pour toute ressource. Il obtint une petite pension, qui ne lui fut pas longtemps payée. « Il n'eut bientôt d'autre retraite et d'autre secours qu'un hôpital. Ge fut là qu'il passa le reste de sa vie, et qu'il mourut dans un abandon général (1579). A peine fut-il mort qu'on s'empressa de lui faire des épitaphes honorables, et de le mettre au rang des grands hommes *. »
Le fond du poëme de Camoëns, c'est un nouveau pays découvert à l'aide de la navigation, c La simplicité du poëme est rehaussée par des fictions aussi neuves que le sujet. Eu voici une qui doit réussir dans tous les temps et chez toutes les nations.