Voltaire, Essai sur la poésie épique
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Madrid la première partie de V Histoire de Don Quichotte. Accueilli d'abord avec froideur, cet admirable livre fut bieutôt mieux apprécié ef eut successivement plusieurs éditions, sans que la fortune de son auteur s'améliorât. Après avoir traîné à Valladolid une existence misérable, Cervantes suivit la cour à Madrid où il publia en 1613 ses Nouvelles et en 1615 la seconde partie de Don Quichotte. Il mofurut Tannée suivante, accablé d'infirmités et de misère.
Presque méconnu de ses contemporains, Cervantes est aujourd'hui le plus universellement admiré des écrivains espagnols. Son Don Quichotte a été traduit dans toutes les langues de l'Europe; il est dans toutes les mémoires. Ce serait se faire une idée très-fausse de ce chef-d'œuvre, que de le regarder comme une pure plaisanterie, comme une simple satire des romans de chevalerie. L'histoire en apparence burlesque de l'illustre chevalier cache un enseignement profond. C'est le tableau allégorique de la destinée humaine. L'homme y est tout entier avec sa double nature, avec ses contradictions, avec le contraste douloureux et ridicule de ses généreuses aspirations vers ce qui est bon et grand, personnifiées en Don Quichotte, et des suggestions prosaïques du bon sens positif représenté par Sancho. Dans le cours d'une vie longue et difficile, Cervantes avait appris à connaître les hommes et à apprécier la société de son temps. Les observations satiriques sur les vices et les ridicules de ses contemporains, qu'il avait recueillies dans son existence aventureuse, se mêlent sans cesse aux bouffonneries inimitables de sa fable principale, sous la forme de réflexions profitables à tous les temps et à tous les hommes, et font de son roman comique un livre de morale pratique comme il y en a peu.
l£s meilleures traductions françaises e^uDon Quichotte sont celles de Filleaude Saint^Germain (1777), de De VAulnay (1821), de M. Yiardot {iSdl), de M. Danm-Hinard {ISkl).
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KLOPSTOGS.
Frédéric Elopstocky né en 1724 à Quedieinbourg (Saxe), mort en 1803, étudia la théologie protestante k léna, et devint ministre du culte réformé. De 1751 à 1771, il vécut à Copenhague, où le roi Frédéric Y lui avait accordé une pension. En 1771, il se retira à Hambourg qu'il habita jusqu'à sa mort. KIopstock employa la plus grande partie de sa vie à composer son poème épique, la MessiadCj dont il avait conçu le sujet, lorsqu'il n'était encore qu'étudiant. Il en publia cinq chants en 1750, puis dix en 1755 ; l'épopée complète parut en 1769. Elopstock a laissé, outre la Mesi^ siade^ dés OdeSy des Élégies, trois tragédies et un chant héroïque, Hermann. La Messiade a été traduite en français par d'Horrér, 1825, et par Mme A. de Garlowitz,
c C'est à la Messiade de Elopstock qu'il faut fixer l'époque de la poésie en Allemagne^. Les chrétiens possédaient deux poëmes, r Enfer, du Dante, et le Paradis perdu, de Milton : Tun était plein d'images et de fantômes, comme la religion extérieure des Italiens. Milton, qui avait vécu au milieu des guerres civiles, excellait surtout dans la peinture des caractères, et son Satan est un factieux gigantesque, armé contre la monarchie du ciel. KIopstock a conçu le sentiment chrétien dans toute sa pureté ; c'est au divin Sauveur des hommes que son âme a été consacrée. Les Pères de l'Église ont inspiré le Dante ; la Bible, Milton : les plus grandes beautés du poème de KIopstock sont puisées dans le Nouveau Testament ; il sait faire ressortir de la simplicité divine de l'Évangile un charme de poésie qui n'en altère point la pureté.
« Lorsqu'on commence ce poème, on croit entrer dans une grande église, au milieu de laquelle un orgue se fait entendre, et l'attendrissement et le recueillement qu'ins-
i. Mme de Staôl, de VÀllemagn9»
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pirent les temples du Seigneur s'emparent de Tâme en lisant la Messiade.
« Klopstock se proposa, dès sa jeunesse, ce poème pour but de son existence : il me semble que les hommes s'acquitteraient tous dignement envers la vie si, dans un genre quelconque, un noble objet, une grande idée, signalaient leur passage sur la terre ; et c'est déjà une preuve honorable de caractère que de diriger vers une même entreprise les rayons épars de ses facultés et les résultats de ses travaux. De quelque manière qu'on juge les beautés et les défauts de la Messiade, on devrait en lire souvent quelques vers : la lecture entière de Touvrage peut fatiguer ; mais chaque fois qu*on y revient, l'on respire comme un parfum de Tâme, qui fait sentir de l'attrait pour toutes les choses célestes.
« Le héros de ce poëme, selon notre langage mortel, inspire au même degré l'admiration et la pitié , sans que jamais l'un de ces sentiments soit affaibli par l'autre. Un poëte généreux a dit, en parlant de Louis XVI ;
Jamais tant de respect n'admit tant de pitié.
Ce vers si touchant et si délicat pourrait exprimer l'attendrissement que le Messie fait éprouver dans Klopstock. Sans doute le sujet est bien au-dessus de toutes les inventions du génie ; il en faut beaucoup cependant pour montrer avec tant de sensibilité l'humanité dans l'être divin, et avec tant de force la divinité dans l'être mortel. Il faut aussi bien du talent pour exciter l'intérêt et l'anxiété, dans le récit d'un événement décidé d'avance par une volonté- toute puissante. Klopstock a su réunir avec beaucoup d'art tout ce que la Fatalité des anciens et la Providence des chrétiens peuvent inspirer à la fois de terreur et d'espérance* »