LIVRE n
OOUYEBNEHENT DE Là POLOGNE.
Le gouvernement de la Pologne est la plus fidèle image de Tancien gouvernement celte et gothique, corrigé ou altéré partout ailleurs : c'est le seul État gui ait conservé le nom de république avec la dignité royale.
Chaque gentilhomme a le droit de donner sa voix dans Télection d'un rôî, et de pouvoir l'être lui-même. Le plus beau des droits est joint au plus grand des abus : le trône est presque toujours à l'enchère ; et, comme un Polonais est rarement assez riche pOur l'acheter, il a été vendu souvent aux étrangers. La noblesse et le clergé défendent leur liberté contre leur roi, et l'ôtent au reste de la nation. Tout le peuple y est esclave ; tant la destinée des hommes est que le plus grand nombre soit partout, de façon ou d'autre, subjugué par le plus petit ! Là le paysan ne sème point pour lui, mais pour des seigneurs à qui lui, son champ et le travail de ses mains appartiennent, et qui peuvent le vendre et l'égorger avec le bétail de la terre. Tout ce qui est gentilhomme ne dépend que de soi ; il faut, pour les juger dans une affaire criminelle, une assemblée entière de la nation ; il ne peut être arrêté qu'après avoir été condamné : ainsi il n'est presque jamais punir II y en a beaucoup de pauvres; ceux-là se mettent au service des plus puissants, en reçoivent un salaire, font les fonctions les plus basses, ^s aiment mieux servir leurs égaux que de s'enrichir par le commerce, et, en pansant les chevaux de leurs maîtres, ils se donnent le titre d'électeurs des rois, et de destructeurs des tyrans.
Qui verrait im roi de Pologne dans la pompe de sa majesté royale le croirait le prince le plus absolu de l'Europe ; c'est cependant celui qui l'est le moins. Les Polonais font réellement avec lui ce contrat, qu'on suppose, chez d'autres nations, entre le souverain et les sujets. Le roi de Pologne, à son sacre même, et en jurant les vacta conventa.
dispense ses sujets du serment d'obéissance en cas qu'il viole les lois de la république.
Il nomme à toutes les charges^ et confère tous les honneurs. Rien n'est héréditaire en Pologne que les terres et le rang de noble ; le fils d'un palatin et celui d'un roi n'ont nul droit aux dignités de leur père; mais il y a cette grande différence entre le roi et la république, qu'il ne peut ôter aucune charge après l'avoir donnée, et que la république a le droit de lui ôter la couronne s'il transgressait les lois de FËtat.
La noblesse, jalouse de sa liberté, vend souvent ses suffrages, et rajrement ses affections. Â pein^ ont-ils élu un roi qu'ils craignent son ambition, et lui opposent leurs^ cabales. Les grands qu'il a faits, et qu'il ne peut défaire, deviennent souvent ses ennemis au lieu de rester ses créatures. Ceux qui sont attachés à la cour sont l'objet de la haine du reste de la noblesse : ce qui forme toujours deux partis; division inévitable et même nécessaire dans les pays où l'on veut avoir des rois et conserver sa liberté.
Ce qui concerne la nation est réglé dans les états généraux, qu'on appelle diètes. Ces états sont composés du corps du sénat et de plusieurs gentilshommes : les sénateurs sont les palatins et les évêques ; le second ordre est composé des députés des diètes particulières de chaque palatinat. A ces grandes assemblées préside l'archevêque de Gnesne, primat de Pologne, vicaire du royaume dans les interrègnes, et la première personne de l'État après le roi : rarement y a-t-il en Pologne un autre cardinal que lui, parce que la pourpre romaine ne donnant aucune préséance dans le sénat, un évêque qui serait cardinal serait obligé ou de s'asseoir à son rang de sénateur^ ou de renoncer aux droits solides de la dignité qu'il a dans sa patrie, pour soutenir les prétentions d'un honneur étranger.
Ces diètes se doivent tenir, par les lois du royaume, alternativement en Pologne et en Lithuanie : les députés y décident souvent leurs affaires le sabre à la main, comme les anciens Sarmates dont ils sont descendus, et quelquefois même au milieu de l'ivresse, vice que les Sarmates ignoraient. Chaque gentilhomme député à ces états généraux jouit du droit qu'avaient à Rome les tribuns du peuple de s'opposer aux lois du sénat ; un seul gentilhomme qui dit Je proteste, arrête par ce mot seul les résolutions unanimes de tout le reste ; et s'il part de l'endroit où se tient la diète, il faut alors qu'elle se sépare.
On apporte aux désordres qui naissent de cette loi un remède plus dangereux encore. La Pologne est rarement sans deux factions. L'unanimité dans les diètes étant alors impossible, chaque parti forme des confédérations, dans lesquelles on décide à la pluralité des voix, sans avoir égard aux protestations du plus petit nombre . Ces assemblées, illégitimes selon les lois, mais autorisées par l'usage, se font au nom du roi, quoique souvent contre son consentement et contre ses intérêts ; à peu près comme la Ligue se servait en France du nom de Henri III pour l'accabler, et comme en Angleterre le parlement qui
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18 DIX-HUITIÈMB SIÈCLE.
fit mourir Ghariét l" sur un éehafaud, commença par mettre Ici ntittt du prînce à la tête de toutes les résolutions qu'il prenait pour le perdre; Lorsque les troubles sont finis, alors c'est Aux diètes générales à confirmer ou à casser les actes de ces confédérations ; une diète même peut changer tout ce qu'a fait la précédente, par la même raison que dans les Etats monarchiques un roi peut abolir les lois de son prédécesseur et les siennes propres.