PRINCIPAUX ÉCRIVAINS DU SIÈCLE DE LOUIS. XIV
(EXTBAIT nu CHAPITRE XXXII.][
Un des ouvrages qui contribuèrent le plus à former le goût de la nation, et à lui donner un esprit de justesse et de prôciûou, fut le
petit recueil des Maximes de François duc de La Rochefoucauld. Quoiqu'il n y~ait presque qu'une vérité dans ce livre, qui est que Vamour' pr pre est le mobile de toutj cependant cette pensée se présente sous tant d'aspects variés, qu'elle est presque toujours piquante. C'est moins un livre que des matériaux pour orner un livre. On lut avidement ce petit recueil; il accoutuma à penser et à renfermer ses pen-
. sèes dans un tour vif, précis et délicat. C'était un mérite que personne n'avait eu avant lui en Europe^ depuis la renaissance des lettres.
Mais le premier livre de génie qu'on vit en prose fut le recueil des Lettres provinciales^, en 1656. Toutes les sortes d'éloquence y sont renfermées. Il n'y a pas un seul mot qui, depuis cent ans, se soit ressenti du changement qui altère souvent les langues vivantes. Il faut rapporter à cet ouvrage l'époque de la fixation du langage. L'évoque de Luçon, fils du célèbre Bussy, m'a *dit qu'ayant demandé à M. de Meaux quel ouvrage il eût mieux aimé avoir fait, s'il n'avait pas fait les siens, Bossuet lui répondit : Les Lettres provinciales. Elles ont beaucoup perdu de leur piquant lorsque les jésuites ont été abolis, et les objets de leurs disputes méprisés.
Le bon goût qui règne d'un bout à l'autre dans ce livre, et la vigueur des dernières lettres, ne corrigèrent pas d'abord le style Iftcbe, diffus, incorrect et décousu, qui depuis longtemps était celui de presque tous les écrivains, des prédicateurs et des avocats.
Un des premiers qui étala dans la chaire une raison toujours éloquente fut le P. Bourdaloue, vers l'an 1668. Ce fut une lumière nouvelle. Il y a eu après lui d'autres orateurs de la chaire, comme le P. Massillon, évêque de Clermont, qui ont répandu dans leurs discours plus de grâces, des peintures plus fines et plus pénétrantes des mœurs du siècle; mais aucun ne l'a fait oublier. Dans son style plus nerveux que fleuri, sans aucune imagination dans l'expression, il paraît vouloir plutôt convaincre que toucher, et jamais il ne songe à plaire.
Peut-être serait- il à souhaiter qu'en bannissant de la chaire le mauvais goût qui l'avilissait, il en eût banni aussi cette coutume de pr6-
: cher sur un texte. En effet, parler longtemps sur une citation d'une
'• ligne ou deux, se fatiguer à compasser tout son discours sur cette ligne, un tel travail paraît un jeu peu digne de la gravité de ce ministère. Le texte devient une espèce de devise, ou plutôt d'énigme, que le discours développe. Jamais les Grecs et les Romains ne connurent cet
j usage. C'est dans la décadence des lettres qu'il commença, et le temps l'a consacré.
." L'habitude de diviser toujours en deux ou trois points des choses qui,
comme la morale, n'exigent aucune division, ou qui en demanderaient
davantage, comme la controverse, est encore une coutume gênante,
que le P. Bourdaloue trouva introduite, et à laquelle il se conforma.
Il avait été précédé par Bossuet, depuis évêque de Meaux. Celui-ci,