‹ Textes classiques de la littérature française: extraits des grands écrivains français avec (volume 2)Chapitre 45 sur 126 · Kn · texte numérisé non relu

Kn

J.-J. ROUSSEAU

laissé de si tendres regrets que 111e de Saint-Pierre tu milieu du de Bienne *. Cette petite île, qu'on appelle à Neuchfttel 111e d« m. Motte, est bien peu connue, même en Suisse. Aucun' voyageur, que je sache, n'en fait mention. Cependant elle est très-agréable, et sin gulièrement située pour le bonheur d'un homme qui aime à se circonscrire; car, quoique je sois peut-être le seul au monde à qui la destinée en ai fait une loi, je ne puis croire 6tre le seul qui ait un goût si naturel, quoique je ne l'aie trouvé jusqu'ici chez nui autre.

Les rives du lac de Bienne sont plus sauvages et plus romantiques que celles du lac de Genève, parce que las rochers et les bois y bordent l'eau de plus près ; mais elles ne sont pas moins riantes. SMl y a moins de culture de champs et de vignes, moins de villes et de maisons, il y a aussi plus de verdure naturelle, plus de prairies, d'asiles ombragés, de bocages, des contrastes plus fréquents et des accidents plus rapprochés. Comme il n'y a pas sur ces heureux bords de grandes routes commodes pour les voitures, le pays est peu fréquenté par les voyageurs; mais il est intéressant pour des contemplatifs solitaires qui aiment à s'enivrer à loisir des charmes de la nature, et à se recueillir dans un silence que ne trouble aucun autre bruit que le cri des aigles, le ramage entrecoupé de quelques oiseaux, et le roulement des torrents qui tombent de la montagne. Ce beau bassin, d'une lorm» presque ronde, enferme dans son milieu deux petites tles. Tune habitée et cultivée, d'environ une demi-lieue de tour ; l'autre plus petite, déserte et en friche, et qui sera détruite à la fin par les transports de terre qu'on en ôte sans cesse pour réparer les dégâts que les vagues et les orages font à la grande. C'est ainsi que la substance du faible est toujours employée au profit du puissant.

Il n'y a dans l'ile qu'une seule maison, mais grande, agréable et commode, qui appartient à l'hôpital de Berne, ainsi que l'tle, et où loge un receveur avec sa famille et ses domestiques. II y entretient une nombreuse basse-cour, une volière et des réservoirs pour le poisson. L'ile, dans sa petitesse , est tellement variée dans ses terrains et ses aspects, qu'elle offre toutes sortes de sites, et soufi're toutes sortes de cultures. On y trouve des champs, des vignes, des bois, des vergers, de gras pâturages ombragés de bosquets, et bordés d'arbrisseaux de toute espèce, dont le bord des eaux entretient la fraîcheur; une haute terrasse plantée de deux rangs d'arbres borde Ille dans sa longueur, et dans le milieu de la terrasse on a bâti un joli salon où les habitants des rives voisines se rassemblent et viennent danser les dimanches durant les vendanges.

... Transporté là brusquement, seul et nu, j'y fis venir successivement ma gouvernante, mes livres et mon petit équipage, dont j'eus le

1. Bienne, ville du canton de Berne, à 27 killomètres nord-ouest de Berne, au pied du Jura. Le lac de Bienne, situé au sud-ouest de la ville, reçoit les eaux du lac de Neuchâtel par la Thiele, qui après l'avoir traversé grossit TAar.

4hi

plaisir de ne riea déballer, laissant mes caisses et mes malles comme elles étaient arrivées, et vivant dans l'haMtation où je comptais achever mes jours/ comme dans une auberge dont j'aurais dû partir le lendemain. Toutes choses, telles qu'elles étaient, allaient si bien, que vouloir les mieux ranger était y gâter quelque chose. Un de mes plus grands délices était surtout de laisser toujours mes livres bien encaissés et de n'avoir point d'écritoire. Quand de malheureuses lettres me forçaient de prendre la plume pour y répondre, j'empruntais en murmurant Técritoire du receveur, et je me hâtais de la rendre, dans la Taine espérance de n'avoir plus besoin de la remprunter. Au lieu de ces tristes paperasses, et de toute cette bouquinerie, j'emplissais ma chambre de fleurs et de foin ; car j'étais alors dans ma première* ferveur de botanique, pour laquelle U» docteur d'Ivernois m'avait inspiré un goût qui bientôt devint passion. Ne voulant plus d'œuvre de travail, il m'en fallait une d'amusement qui me plût, et qui ne me donnât de peine que celle qu'aime à prendre un paresseux. J'entrepris de faire la Flora petrinsularis, et de décrire toutes les plantes de i'tle, sans en omettre une seule, avec un détail suffisant pour m'occuper le reste de mes jours. On dit qu'un Allemand a fait un livre sur un zeste de citron; j'çn aurais fait un sur chaque gramen des prés, sur chaque mousse des bois, sur chaque lichen qui tapisse les rochers ; enfin je ne voulais pas laisser un poil d'herbe, pas un atome végétal qui ne fût amplement décrit. En conséquence de ce beau projet, tous les matins, après le déjeuner, que nous faisions tous ensemble, j'allais, une loupe à la main, et mon Systema nat^rœ^ sous le bras, visiter un canton de l'île, que j'avais pour cet effet divisée en petits carrés, dans l'intention de les parcourir l'un après l'autre en chaque saison. Rien n'est plus singulier que les ravissements, les «xtases que j'éprouvais à chaque observation que je faisais sur la structure et Torganisation végétale, et sur le jeu des parties sexuelles dans la fructification, dont le système était alors tout à fait nouveau pour moi. La distinction des caractères génériques, dont je n'avais pas auparavant la moindre idée, m'enchantait en Mes vérifiant sur les espèces communes, en attendant qu'il s'en ofi'rit à moi de plus rares. La fourchure des deux longues étamines de la brunelle , le ressort de celles de l'ortie et de la pariétaire, l'explosion du fruit de la balsamine et de la capsule du buis, mille petits jeux de la fructification, que j'observais pour la première fois, me comblaient de joie, et j'allais demandant si l'on ayait vu les cornes de la brunelle, comnjie la Fontaine demandait si l'on avait lu Habacuo. Au bout de deux ou trois heures, je m'en revenais chargé d'une ample moisson, provision d'amusement pour l'aprôs-dinée au logis, en cas de pluie. J'employais le reste de la matinée à aller avec le receveur, sa femme et Thérèse ', visiter leurs Ouvriers et leur ré-

Page 1