‹ Textes classiques de la littérature française: extraits des grands écrivains français avec (volume 2)Chapitre 46 sur 126 · Le Systema natunc de Linné, Leyde · texte numérisé non relu

Le Systema natunc de Linné, Leyde

2 La gouvernante dont Rousseau a parlé plus hauti

J.-J. ROUSSEAU. 101

iolte, mettant le plus souvent la main à Tœuvre avec eux ; et souvent des Bernois qui me venaient voir m'ont trouvé juché sur un des grands arbres, ceint d'un sac que je remplissais de fruits, et que je dévalais ensuite à terre avec une corde. L'exercice que j avais fait dans la matinée, et la bonne humeur qui en est inséparable, me rendaient le repas du dîner très-agréable ; mais quand il se prolongeait trop, et que le beau temps m invitait, je ne pouvais si longtemps attendre, et pendant qu'on était encore à table, je m'esquivais et j'allais me jeter seul dans un bateau, que je conduisais au milieu du lac quand l'eau était calme ; et là, m'étendant tout de mon long dans le bateau, les yeux tournés vers le ciel, je me laissais aller et dériver lentement au gré de Peau, quelquefois pendant plusieurs heures^ plongé dans mille rêveries confuses, mais délicieuses, et qui, sans avoir aucun objet bien déterminé ni constant, ne laissaient pas d'être à mon gré cent fois préférables à tout ce que j'avais trouvé de plus doux dans ce qu'on appelle les plaisirs de la vie. Souvent averti par le baisser du soleil de l'heure de la retraite, je me trouvais si loin de llle, que j'étais forcé de travailler de toute ma force pour arriver avant nuit close. D'autres fois, au lieu de m'écarter en pleine eau, je me plaisais à côtoyer les verdoyantes rives de Tile, dont les limpides eaux et les ombrages frais m'ont souvent engagé à m'y baigner. Mais une de mes navigations les plus fréquentes était d'aller de la grande à la petite lie, d'y débarquer et d'y passer l'après-dinée, tantôt à des promenades trè»-circonscrites au milieu des màrceaux , des bourdaines , des persicaires, des arbrisseaux de toute espèce, et tantôt m'établissant au sommet d'un tertre sablonneux, couvert de gajson, de serpolet, de fleurs, même d'esparcette et de trèfles qu'on y avait vraisemblablement semés autrefois, et très-propres à loger des lapins, qui pouvaient là multiplier en paix sans rien craindre, et sans nuire à rien. Je donnai cette idée au receveur, qui fit venir de Neuchâtel des lapins mâles et femelles, et nous' allâmes en grande pompe, sa femme, une de ses sœurs, Thérèse et moi, les établir dans la petite Ile, où ils commençaient à peupler avant mon départ, et où ils auront prospéré sans doute, s'ils ont pu soutenir la rigueur des hivers. La fondation de cette petite colonie fut une fôte. Le pilote des Ari^onautes n'était pas plus fier que moi, menant en triomphe la compagnie et les lapins de la grande île à la petite, et je notais avec orfi^eil que la receveuse qui redoutait l'eau à l'excès, et s'y trouvait toujours mal, s'embarqua sous ma conduite avec confiance, et ne montra nulle peur durant la traversée.

Quand le lac agité ne me permettait pas la navigation, je passais mon après-midi à parcourir l'île, en herborisant à droite et à gauche ; m'asseyant tantôt dans les réduits les plus riants et les plus solitaires pour y rêver à mon aise, tantôt sur les terrasses et les tertres, pour parcourir des yeux le superbe et ravissant coup d'oeil du lac et de ses rivages, couronnés d'un côté par des montagnes prochames, et de

Fautre élargis en riches et fertiles plaines, dans lesquelles la yue s^étendait jusqu'aux montagnes bleuâtres plus éloignées qui la bornaient.

Quand le soir approchait, je descendais des cimes de l'tle, et j'allais Yolontiers m'asseoir au bord du lac, sur la grève, dans quelque asile caché ; là, le bruit des vagues et Tagitation de Peau, flxant'mes sens et chassant de mon &m<* toute autre agitation, la plongeaient dans une rêverie délicieuse, où la nuit me surprenait souvent sans que je m'en fusse aperçu. Le flux et le reflux de cette eau, son bruit continu^ mais renflé par intervalles, frappant sans relâche mon oreille et mes yeux, suppléaient aux mouvements internes que la rêverie éteignait en moi, et suffisaient pour me faire sentir avec plaisir mon eiistence, sans prendre la peine de penser. De temps à autre naissait quelque faible et courte réflexion sur Tinstabilité des choses de ce monde , dont la surface dés eaux m^offrait l'image ; mais bientôt ces impressions légères s'effaçaient dans l'uniformité de mouvement continu qui me berçait, et qui, sans aucun concours actif de mon àme, ne laissait pas de m^attacher au point qu'appelé par Theure et par le signal conrenu, je ne pouvais m'arracher de là sans efforts.

Après le souper, quand la soirée était belle, nous allions encore tous ensemble faire quelques touri de promenade sur la terrasse, pour y respirer l'air du lac et la firaîcheur. On se reposait dans le pavillon, on riait, on causait, on chantait quelque vieille chanson qui valait bien le tortillage moderne, et enfin Ton s'allait coucher content de sa ^umée^ et n'en désirant qu'une semblable pour le lendemain.

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